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La philosophie dans l’Académie de Créteil
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Vassily Kandinsky Du spirituel dans l’art
Connais toi toi-même

Extraits partie A :

A Généralités
I) Introduction
Toute œuvre d’art est l’enfant de son temps et, bien souvent, la mère de nos sentiments.

Ces deux analogies de l’art nouveau avec certaines formes des époques révolues sont, il est facile de le voir, diamétralement opposées. La première est tout extérieure et n’a pour cela aucun avenir.

La seconde est intérieure et pour cela porte en elle le germe de l’avenir. Après la période de tentation matérialiste à laquelle elle a apparemment succombé et qu’elle écarte cependant comme une tentation mauvaise, l’âme émerge, affinée par la lutte et la douleur. Des sentiments plus grossiers, tels que la peur, la joie, la tristesse, qui auraient pu durant la période de la tentation servir de contenu à l’art, n’attireront guère l’artiste. Il s’efforcera d’éveiller des sentiments plus fins, qui n’ont pas de nom. Lui-même vit une existence complexe, relativement raffinée et l’œuvre qui aura jailli de lui provoquera, chez le spectateur qui en est capable , des émotions plus délicates qui ne peuvent s’exprimer par nos mots.

L’autre art, susceptible d’autres développements, prend également racine dans son époque spirituelle, mais n’en est pas seulement le miroir et l’écho ; bien au contraire, il possède une force d’éveil prophétique qui peut avoir une profonde influence.

Immanquablement un homme surgit alors, l’un de nous, en tous points notre semblable, mais doué d’une mystérieuse puissance de « vision ».

Il voit et montre la route. Il voudra parfois se débarrasser de ce don, qui, souvent, lui pèse comme une croix. Il ne pourra pas. Malgré le mépris et la haine, il traîne à sa suite sur le chemin encombré, vers le haut, vers l’avant, le lourd chariot de l’Humanité.

II) Le mouvement
Un grand Triangle divisé en parties inégales, la plus petite et la plus aiguë dirigée vers le haut - un assez bon schéma de la vie spirituelle. Plus on descend, plus les sections du Triangle sont grandes, larges, spacieuses et hautes.

Plus la section est grande ( et donc plus elle est située bas ), plus la foule sera grande de ceux qui comprendront ses paroles. Il est évident que chacune de ces sections attend et espère, consciemment, ou même inconsciemment ( et c’est le cas plus fréquent ), le pain spirituel qui lui convient. Ce pain lui est tendu par les artistes et c’est ce même pain que recherchera demain la section suivante.

Sienkiewicz, dans l’un de ses romans, compare la vie spirituelle à la nage : celui qui ne travaille pas sans relâche et ne lutte pas sans cesse contre l’enfoncement coule irrémédiablement.

Dans ces époques muettes et aveugles, les hommes attachent une valeur spéciale et exclusive aux succès extérieur, ne se préoccupent que de biens matériels et saluent tout progrès technique qui ne sert et ne peut servir qu’au corps comme une grande réussite. Les forces purement spirituelles sont sous-estimées, sinon totalement ignorées.

Isolés, les affamés et ceux qui voient sont moqués ou considérés comme anormaux. Cependant quelques rares âmes, qui ne peuvent être endormies et qui éprouvent un besoin obscur de vie spirituelle, de savoir et de progrès, gémissent, inconsolées et plaintives, dans le chœur des appétits grossiers.

L’art qui, en de telles périodes, a une vie diminuée n’est utilisé qu’à des fins matérielles. Il va chercher sa substance dans la matière grossière, ne connaissant pas la plus fine. Les objets, dont la reproduction semble son seul but, restent immuablement les mêmes. Eo ipso la question « quoi » disparaît dans l’art. Seule subsiste la question « comment » l’objet corporel pourra être rendu par l’artiste. Elle devient le credo. Cet art n’a pas d’âme.

Ce « quoi » est le contenu que seul l’art est capable de saisir en soi et d’exprimer clairement par des moyens qui n’appartiennent qu’à lui.

III) Tournant spirituel
L’étage immédiatement inférieur se laisse aveuglément entraîner par le précédent.

Dans ces sections, plus élevées malgré un ordre évident, malgré la sécurité, et malgré les principes infaillibles, on peut trouver une peur cachée, une confusion, un doute, une insécurité, comparables aux sentiments qui naissent dans la tête des passagers d’un grand et solide transatlantique, lorsqu’en haute mer, la terre ferme ayant disparu dans le brouillard, des nuages sombres s’amassent et que le vent, sinistre, soulève la mer en noirs montagnes. Et cela, ils le doivent à leur formation. Ils savent que le savant, l’homme d’État, l’artiste, aujourd’hui adulés n’étaient hier qu’arrivistes, hâbleurs, charlatans méprisés, indignes d’attention.

Et plus on se trouve haut dans le Triangle spirituel, plus la peur et l’insécurité sont visibles et leurs arêtes aiguës. Tout d’abord, on trouve çà et là des yeux capables également de voir par eux-mêmes, des têtes capables de synthèse. Des hommes ainsi doués s’interrogent : la vérité d’avant-hier ayant été remplacée par celle d’hier et celle-ci par celle d’aujourd’hui la vérité d’aujourd’hui à son tour ne pourrait-elle, d’une manière ou d’une autre, être renversée par celle de demain ?

Et les plus audacieux répondent :« C’est dans le domaine des choses possibles. »

Par ailleurs, il se trouve également des yeux capables de voir « ce qui n’a pas encore été expliquée » par la science actuelle. De tels hommes se demandent : « La science arrivera-t-elle, dans cette voie qu’elle suit depuis si longtemps, à la solution de ces énigmes ? Et si elle y parvenait, pourra-t-on se fier à sa réponde ? »

On trouve également dans ces sections des savants de profession qui peuvent se rappeler l’accueil fat par les Académies à certains faits aujourd’hui reconnus et acceptés par ces mêmes cercles. Il se trouve également parmi eux des spécialistes de l’art qui écrivent des ouvrages profonds, pleins d’appréciations flatteuses pour l’art qui, hier, était insensé. Par ces livres, ils suppriment les barrières que l’art a déjà franchises depuis longtemps et en dressent de nouvelles qui seront, elles, immuablement fixées pour tous les temps. Ce faisant, ils ne s’aperçoivent pas que leurs barrières, ils les établissent derrière l’art et non devant lui. S’ils s’en aperçoivent demain, ils écriront d’autres ouvrages et déplaceront précipitamment leurs barrières. Et cette activité se perpétuera, inchangée, tant qu’il ne sera pas établi que le principe extérieur de l’art ne peut être valable que pour le passé et jamais pour l’avenir. Il ne peut exister une théorie de ce principe pour le reste du chemin, dans le domaine du non_matériel. On ne saurait cristalliser matériellement ce qui n’existe pas encore matériellement. L’esprit qui conduit vers le royaume de Demain ne peut être reconnu que par la sensibilité (le talent de l’artiste étant ici la voie). La théorie est la lanterne éclairant les formes cristallisées de l’hier" et de ce qui précédait l’hier.

Et si nous montons encore plus haut, nous verrons une confusion plus grande encore, comme dans une grande ville, solide, construite selon toutes les règles de la mathématiques architectonique et secouée par des forces incommensurables.

Plus haut encore on ne trouve plus trace de peur. Un travail s’y poursuit qui ébranle hardiment les piliers établis parles hommes. Ici aussi nous trouvons des savants de profession, qui étudient sans cesse la matière, n’ont peur d’aucune question et finalement mettent en question la matière même sur laquelle, hier encore, tout reposait, sur laquelle l’univers entier était appuyé. Mails « il n’y a pas de forteresses qu’on ne puisse prendre ».

Ce beau intérieur est le beau auquel on a recours par une nécessité intérieure impérative en renonçant au beau conventionnel.

IV) La pyramide
« Connais-toi toi même » Un artiste qui ne voit pas, pour lui-même, un but dans l’imitation, même artiste, des phénomènes naturels et qui est créateur, et veut et doit exprimer son monde intérieur, voit avec envie avec quel naturel et quelle facilité ces buts sont atteints dans l’art le plus immatériel à l’heure actuelle : la musique. Il est compréhensible qu’il se tourne vers elle et cherche à trouver dans son art les mêmes moyens. De là découle la recherche actuelle de la peinture dans le domaine du rythme, des mathématiques et des constructions abstraites, la valeur que l’on accorde maintenant à la répétition du ton coloré, la manière dont la peinture est mises en mouvement, etc.

Cela veux dire d’un art doit apprendre d’un autre comment il utilise ses moyens afin d’utiliser ensuite ses propres moyens selon les mêmes principes, c’est-à-dire selon le principe qui lui est propre. Lors de cet apprentissage, l’artiste ne doit pas oublier que chaque moyen implique un mode d’utilisation particulier et que c’est ce mode qui est à découvrir.

Ainsi l’approfondissement en soi-même sépare-t-il les arts les uns des autres, cependant que la comparaison les rapproche dans la recherche intérieur ? On s’aperçoit ainsi que chaque art a ses propres forces qui ne sauraient être remplacées par celles d’un autre. On en vient ainsi finalement à l’unification des forces propres de différents arts. De cette unification naîtra avec le temps l’art que nous pouvons déjà entrevoir, le véritable art monumental.

Et quiconque approfondit les trésors intérieurs cachés de son art est à envier, car il contribue à élever la pyramide spirituelle, qui atteindra la ciel.