L’état de nature

TEXTES SUR LE THEME DU BON SAUVAGE

Montesquieu
Les Lettres Persanes. Lettre XII
Usbeck à Mirza, à Ispahan

Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu’à me consulter ; tu me crois capable de t’instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte plus encore que la bonne opinion que tu as conçue de moi : c’est ton amitié qui me la procure.
Pour remplir ce que tu me prescris, je n’ai pas cru devoir employer des raisonnements forts abstraits : il y a certaines vérités qu’il ne suffit pas de persuader, mais qu’il faut encore faire sentir. Telles sont les vérités de morale. Peut-être que ce morceau d’histoire te touchera plus qu’une philosophie subtile.
Il y avait en Arabie un petit peuple appelé Troglodyte, qui descendait de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plus à des bêtes qu’à des hommes. Ceux-ci n’étaient point si contrefaits : ils n’étaient point velus comme des ours ; ils ne sifflaient point ; ils avaient deux yeux ; mais ils étaient si méchants et si féroces qu’il n’y avait parmi eux aucun principe d’équité ni de justice.
Ils avaient un roi d’une origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitait sévèrement. Mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent et exterminèrent toute la famille royale.
Le coup étant fait, ils s’assemblèrent pour choisir un gouvernement, et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais, à peine les eurent-ils élus, qu’ils leur devinrent insupportables, et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage ; tous les particuliers convinrent qu’ils n’obéiraient plus à personne ; que chacun veillerait uniquement à ses intérêts, sans consulter ceux des autres.
Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les particuliers. Ils disaient : « Qu’ai-je affaire d’aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point ? Je penserai uniquement à moi ; je vivrai heureux. Que m’importe que les autres le soient ? Je me procurerai tous mes besoins, et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables. »
On était dans le mois où l’on ensemence les terres. Chacun dit : « Je ne labourerai mon champ que pour qu’il me fournisse le lé qu’il me faut pour me nourrir : une plus grand quantité me serait inutile ; je ne prendrai point de la peine pour rien. »
Les terres de ce petit royaume n’étaient pas de même nature : il y en avait d’arides et de montagneuses, et d’autre qui, dans un terrain bas, étaient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année, la sécheresse fut très grande, de manière que les terres qui étaient dans les lieux élevés manquèrent absolument, tandis que celles qui purent être arrosées furent très fertiles. Ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur refusèrent de partager la récolte.
L’année d’ensuite fut très pluvieuse ; les lieux élevés se trouvèrent d’une fertilité extraordinaire, et les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine ; mais ces misérables trouvèrent des gens aussi durs qu’ils l’avaient été eux-mêmes.

Montesquieu
Les Lettres Persanes. Lettre XII
Usbek au même, à Ispahan.

Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices. De tant de familles, il n’en resta que deux, qui échappèrent aux malheurs de la nation. Il y avait, dans ce pays, deux hommes bien singuliers : ils avaient de l’humanité ; ils connaissaient la justice ; ils aimaient la vertu : autant liés par la droiture de leur cœur, que par la corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation générale, et ne la ressentaient que par la pitié : c’était le motif d’une union nouvelle. Ils travaillaient, avec une sollicitude commune, pour l’intérêt commun ; ils n’avaient de différends, que ceux qu’une douce et tendre amitié faisait naître ; et, dans l’endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille : la terre semblait produire d’elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.
Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur attention était d’élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettaient devant les yeux cet exemple si triste : ils leur faisaient surtout sentir que l’intérêt des particuliers se trouve toujours dans l’intérêt commun ; que vouloir s’en séparer, c’est vouloir se perdre ; que la vertu n’est point une chose qui doive nous coûter ; qu’il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.
Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, qui est d’avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s’éleva sous leurs yeux s’accrut par d’heureux mariages : le nombre augmenta, l’union fut toujours la même et le vertu, bien loin de s’affaiblir dans la multitude, fut fortifiée, au contraire, par un plus grand nombre d’exemples.
Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodytes ? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu’il ouvrit les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre ; et la religion vint adoucir dans les mœurs ce que la nature y avait laissé de trop rude.

Dès le XVIe siècle, deux images antagonistes se dégagent, celle du bon et celle du mauvais sauvage, incarné tout particulièrement par la figure du cannibale.
Jean de Léry
Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil

« Nudité des Américaines moins à craindre que l’artifice des femmes de par-deçà »
Toutesfois avant que clore ce chapitre, ce lieu-ci requiert que je réponde, tant à ceux qui ont écrit, qu’à ceux qui pensent que la fréquentation entre ces sauvages tous nus, et principalement parmi les femmes, incite à lubricité et paillardise. Sur quoi je dirai en un mot, qu’encore voirement qu’en apparence il n’y ait que trop d’occasion d’estimer qu’outre la déshonnêteté de voir ces femmes nues, cela ne semble aussi servir comme d’un appât ordinaire à convoitise : toutefois, pour en parler selon ce qui s’en est communément aperçu pour lors, cette nudité, aussi grossière en telle femme est beaucoup moins attrayante qu’on ne cuiderait. Et partant, je maintiens que les attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillés, grands collets fraisés, vertugales, robes sur robes, et autres infinies bagatelles dont les femmes et filles de par-deçà se contrefont et n’ont jamais assez, sont sans comparaison, cause de plus de maux que n’est la nudité ordinaire des femmes sauvages : lesquelles cependant, quant au naturel, ne doivent rien aux autres en beauté. Tellement que si l’honnêteté me permettait d’en dire davantage, me vantant de bien soudre toutes les objections qu’on pourrait amener au contraire, j’en donnerais des raisons si évidentes que nul ne pourrait les nier. Sans doncques poursuivre ce propos plus avant, je me rapporte de ce peu que j’en ai dit à ceux qui ont fait le voyage en la terre du Brésil, et qui comme moi ont vu les unes et les autres.
Ce n’est cependant que contre ce que dit la sainte Ecriture d’Adam et Eve, lesquels après le péché, reconnaissant qu’ils étaient nus furent honteux, je veuille en façon que ce soit approuver cette nudité : plutôt détesterai-je les hérétiques qui contre la Loi de nature (laquelle toutefois quant à ce point n’est nullement observée entre nos pauvres Américains) l’ont toutefois voulu introduire par-deçà.
Mais ce que j’ai dit de ces sauvages est, pour montrer qu’en les condamnant si austèrement, de ce que sans nulle vergogne ils vont ainsi le corps entièrement découvert, nous excédant en l’autre extrémité, c’est-à-dire en nos bombances, superfluités et excès en habits, ne sommes guères plus louables. Et plût à Dieu, pour mettre fin à ce point, qu’un chacun de nous, plus pour l’honnêteté et nécessité, que pour la gloire et mondanité, s’habillât modestement.

Montaigne
Les Essais
Livre I. Chapitre 31 « Des cannibales »

Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons d’autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances d pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, à produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seulement accommodés au plaisir de notre goût corrompu.

Montaigne
Les Essais
Livre II. Chapitre 6 « Des coches »

En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, aucuns Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées : « Qu’ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du roi de Castille, le plus grand Prince de la terre habitable, auquel le Pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes ; que, s’ils voulaient lui être tributaires, ils seraient très bénignement traités ; leur demandaient des vivres pour leur nourriture et de l’or pour le besoin de quelque médecine ; leur remontraient au demeurant la créance d’un seul Dieu et la vérité de notre religion laquelle ils conseillaient d’accepter, y ajoutant quelques menaces. »
La réponse fut telle : « Que, quant à être paisibles, ils n’en portaient pas la mine, s’ils l’étaient ; quant à leur roi, puisqu’il demandait, il devait être indigent et nécessiteux, et celui qui lui avait fait cette distribution, homme aimant dissension, d’aller donner à un tiers chose qui n’était pas sienne, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs ; quant aux vivres, qu’ils leurs en fourniraient ; d’or, ils en avaient pu, et que c’était chose qu’ils mettaient en nulle estime, d’autant qu’elle était inutile au service de leur vie, là où tout leur soin regardait seulement à la passer heureusement et plaisamment ; pourtant, ce qu’ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux, qu’ils le prissent hardiment ; quant à un seul Dieu, le discours leur en avait plu, mais qu’ils ne voulaient changer leur religion, s’en étant si utilement servi si longtemps, et qu’ils n’avaient accoutumé prendre conseil que de leurs amis et connaissances ; quant aux menaces, c’était signe de faute de jugement d’aller menaçant ceux desquels la nature et les moyens étaient inconnus ; ainsi qu’ils se dépêchassent promptement de vider leur terre, car ils n’étaient pas accoutumés de prendre en bonne part les honnêtetés et remontrances de gens armés et étrangers ; autrement, qu’on ferait d’eux comme de ces autre, leur montrant les têtes d’aucuns hommes justiciés autour de leur ville. » Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance.

Louis-Antoine de Bougainville Voyage autour du monde

Le Voyage de Bougainville paraît en 1771. La tonalité est différente de celle du journal, et surtout le texte présente une forme d’hésitation, d’indécidabilité quant au Tahitien : deux chapitres consécutifs présentent en effet une vision idyllique de l’île puis sa critique. La question que posera Diderot est donc sous-jacente dans le texte de Bougainville : quel regard porter sur le sauvage ? Le débat s’avère finalement bien moins ethnologique que philosophique : quelle est la nature de l’homme ? Apparaît le mythe du « bon sauvage ».
Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
L’accueil des Européens par les Tahitiens

Les pirogues étaient remplies de femmes qui ne le cèdent pas, pour l’agrément de la figure, au plus grand nombre des Européennes et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les accompagnaient leur avait ôter le pagne dont ordinairement elles s’enveloppent. Elles nous firent d’abord, de leur pirogue, des agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrit quelque embarras ; soit que la nature ait partout embelli le sexe d’une timidité ingénue, soit que, même dans les pays où règne encore la franchise de l’âge d’or, les femmes paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus. Les hommes, plus simples ou plus libres, s’énoncèrent bientôt clairement : ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. Je le demande : comment retenir au travail, au milieu d’un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et qui depuis six mois n’avaient point vu de femmes ? Malgré toutes les précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille, qui vint sur le gaillard d’arrière se placer à une des écoutilles qui sont au-dessus du cabestan ; cette écoutille était ouverte pour donner de l’air à ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber négligemment un pagne qui la couvrait, et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit voir au berger phrygien : elle en avait la forme céleste. Matelots et soldats s’empressaient pour parvenir à l’écoutille, et jamais cabestan ne fut viré avec une pareille activité.

Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
Un lieu édénique, l’image même du bonheur

Chaque jour nos gens se promenaient dans le pays sans arme, seuls ou par petites bandes. On les invitait à entrer dans les maisons, on leur y donnait à manger ; mais ce n’est pas à une collation légère que se borne ici la civilité des maîtres de maisons ; ils leur offraient des jeunes filles ; la case se remplissait à l’instant d’une foule curieuse d’hommes et de femmes qui faisaient un cercle autour de l’hôte et de la jeune victime du devoir hospitalier ; la terre se jonchait de feuillages et de fleurs, et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un hymne de jouissance. Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y admet point de mystères, et chaque jouissance est une fête pour la nation. Ils étaient surpris de l’embarras qu’on témoignait ; nos mœurs ont proscrit cette publicité. Toutefois je ne garantirais pas qu’aucun n’ait vaincu sa répugnance et ne se soit conformé aux usages du pays.
J’ai plusieurs fois été me promener dans l’intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d’Eden : nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse, sans aucun des inconvénients qu’entraîne l’humidité. Un peuple nombreux y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous trouvions des troupes d’hommes et de femmes assises à l’ombre des vergers ; tous nous saluaient avec amitié ; ceux que nous rencontrions dans les chemins se rangeaient à côté pour nous laisser passer ; partout nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une joie douce et toutes les apparences du bonheur.

Ce tableau idyllique se teinte peu à peu de couleurs plus sombres : le vol, la guerre. L’utopie n’était qu’un reflet dans le regard des Européens, peu à peu démenti par Aoutourou
Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
Le vol et la guerre

Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne semble pas qu’il y ait dans l’île aucune guerre civile, aucune haine particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Tahitiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent poins. Qu’ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à tous. Avec nous, ils étaient filous habiles, mais d’une timidité qui les faisait fuir à la moindre menace. Au reste, on a vu que les chefs n’approuvaient point ces vols, qu’ils nous pressaient au contraire de tuer ceux qui les commettaient. Ereti, cependant, n’usait point de cette sévérité qu’il nous recommandait. Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même à toutes jambes ; l’homme fuyait et, s’il était joint, ce qui arrivait ordinairement, car Ereti était infatigable à la course, quelques coups de bâton et une restitution forcée étaient le seul châtiment du coupable. Je ne croyais pas même qu’ils connussent de punition plus forte, attendu que, quand ils voyait mettre quelqu’un de nos gens aux fers, ils en témoignaient une peine sensible ; mais j’ai su depuis, à n’en pas douter, qu’ils ont l’usage de pendre les voleurs à des arbres, ainsi qu’on le pratique dans nos armées.
Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des îles voisines. Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les descentes et même pour des combats de mer. Ils ont pour armes l’arc, la fronde et une espèce de pique d’un bois fort dur. La guerre se fait chez eux d’une manière cruelle. Suivant ce que nous a appris Aotourou, ils tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats ; ils leur lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée de victoire ; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les vainqueurs ne dédaignent pas d’admettre dans leur lit ; Aotourou lui-même est le fils d’un chef tahitien et d’une captive de l’île de Oopoa, île voisine et souvent ennemie de Tahiti.

Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
Des sauvages capables de cruauté
J’ai dit plus haut que les habitants de Tahiti nous avaient paru vivre dans un bonheur digne d’envie. Nous les avions cru presque égaux entre eux, ou du moins jouissant d’une liberté qui n’était soumise qu’aux lois établies pour le bonheur de tous. Je me trompais, la distinction des rangs est fort marquée à Tahiti, et la disproportion cruelle. Les rois et les grands ont droit de vie ou de mort sur les esclaves et valets ; je serais même tenté de croire qu’ils ont aussi ce droit barbare sur les gens du peuple qu’ils nomment Tata-einou, hommes vils ; toujours est-il sûr que c’est dans cette classe infortunée qu’on prend les victimes pour les sacrifices humains.

Les autres peuples rencontrés par Bougainville interdisent plus encore de croire à l’existence du bon sauvage
Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
Rencontre et description des Pécherais
De tous les sauvages que j’ai vus de ma vie, les Pécherais sont les plus dénués de tout : ils sont exactement dans ce qu’on peut appeler l’état de nature ; et, en vérité, si l’on devait plaindre le sort d’un homme libre et maître de lui-même, sans devoir et sans affaires, content de ce qu’il a parce qu’il ne connaît pas mieux, je plaindrais ces hommes qui, avec la privation de ce qui rend la vie commode, ont encore à souffrir la dureté du plus affreux climat de l’univers.
Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
L’île des Lanciers

A mesure que nous l’approchâmes, nous découvrîmes qu’elle est bordée d’une plage de sable très unie et que tout l’intérieur est couvert de bois touffus, au-dessus desquels s’élèvent les tiges fécondes des cocotiers. La mer brisait assez au large au nord et au sud, et une grosse lame qui battait toute la côte de l’est nous défendait l’accès de l’île dans cette partie. Cependant la verdure charmait nos yeux et les cocotiers nous offraient partout leurs fruits et leur ombre sur un gazon émaillé de fleurs ; des milliers d’oiseaux voltigeaient autour du rivage et semblaient annoncer une côte poissonneuse ; on soupirait après la descente. Nous crûmes qu’elle serait plus facile dans la partie occidentale, et nous suivîmes la côte à la distance d’environ deux milles. Partout nous vîmes la mer briser avec la même force, sans une seule anse, sans la moindre crique qui pût servir d’abri et rompre la lame. Perdant ainsi toute espérance de pouvoir y débarquer, à moins d’un risque évident de briser les bateaux, nous remettions le cap en route lorsqu’on cria qu’on voyait deux ou trois hommes accourir au bord de la mer. Nous n’eussions jamais pensé qu’une île aussi petite pût être habitée, et ma première idée fut que sans doute quelques Européens y avaient fait naufrage. J’ordonnai aussitôt de mettre en panne, déterminé à tenter tout pour les sauver. Ces hommes étaient rentrés dans le bois ; bientôt iols en sortirent au nombre de quinze ou vingt et s’avancèrent à grands pas ; ils étaient nus et portaient de fort logues piques qu’ils vinrent agiter vis-à-vis les vaisseaux avec des démonstrations de menaces ; après cette parade, ils se retirèrent sous les arbres où on distingua des cabanes avec des longues-vues. Ces hommes nous parurent forts grands et d’une couleur bronzée. J’ai nommé l’île qu’ils habitent l’île des Lanciers.

Compte-rendu du Voyage de Bougainville, écrit par Diderot pour la Correspondance littéraire de Grimm

Ah ! Monsieur de Bougainville, éloignez votre vaisseau des rives de ces innocents et fortunés Tahitiens ; ils sont heureux et vous ne pouvez que nuire à leur bonheur. Ils suivent l’instinct de la nature, et vous allez effacer ce caractère auguste et sacré. Tout est à tous, et vous allez leur porter la funeste distinction du tien et du mien. Leurs femmes et leurs filles sont communes, et vous allez allumer entre eux les fureurs de l’amour et de la jalousie. Ils sont libres et voilà que vous enfouissez dans une bouteille de verre le titre extravagant de leur futur esclavage. Vous prenez possession de leur contrée, comme si elle ne leur appartenait pas ; songez que vous êtes aussi injuste, aussi insensé d’écrire sur votre lame de cuivre, ce pays est à nous, parce que vous y avez mis le pied, que si un Tahitien débarquait sur nos côtes, et qu’après y avoir mis le pied, que si un Tahitien débarquait sur nos côtes, et qu’après y avoir mis le pied, il gravait ou sur une de nos montagnes ou sur un de nos chênes, ce pays appartient aux habitants de Tahiti. Vous êtes le plus fort, et qu’est-ce que cela fait ? Vous criez contre l’hobbisme social et vous l’exercer de nation à nation. Commercez avec eux, prenez leurs denrées, portez-leur des vôtres, mais ne les enchaînez pas. Cet homme dont vous vous emparez comme de la brute ou de la plante est un enfant de nature comme vous. Quel droit avez-vous sur lui ? Laissez-lui ses mœurs, elles sont plus honnêtes et plus sages que les vôtres. Son ignorance vaut mieux que toutes vos lumières ; il n’en a que faire. Il ne connaissait point une vilaine maladie, vous la lui avez portée, et bientôt ses jouissances seront affreuses. Il ne connaissait point le crime et la débauche, les jeunes filles se livraient aux caresses des jeunes gens, en présence de leurs parents au milieu d’un cercle d’innocents habitants, au son des flûtes, entre les danses, et vous allez empoisonner leurs âmes de vos extravagantes et fausses idées, et réveiller en eux des notions de vice, avec vos chimériques notions de pudeur. Enfoncez-vous dans les ténèbres avec la compagne corrompue de vos plaisirs, mais permettez aux bons et simples Tahitiens de se reproduire sans honte à la face du ciel et au grand jour. A peine vous êtes-vous montré parmi eux qu’ils sont devenus voleurs ; à peine êtes-vous descendu dans leur terre qu’elle a été teinte de sang ; ce Tahitien qui vous reçut en criant Tayo, ami, ami, vous l’avez tué, et pourquoi l’avez-vous tué ? Parce qu’il avait été séduit par l’éclat de vos guenilles européennes ; il vous donnait ses fruits, sa maison, sa femme, sa fille, et vous l’avez tué pour un morceau de verre qu’il vous dérobait. Ces Tahitiens, je les vois se sauver sur les montagnes, remplis d’horreur et de crainte ; sans ce vieillard respectable qui vous protège, en un instant, vous seriez tous égorgés. O père respectable de cette famille nombreuse, que je t’admire, que je te loue ! Lorsque tu jettes des regards de dédain sur ces étrangers sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni crainte, ni curiosité ; ton silence, ton air rêveur et soucieux ne décèlent que trop ta pensée : tu gémis au-dedans de toi-même sur les beaux jours de ta contrée éclipsés. Console-toi ; tu touches à tes derniers instants et la calamité que tu pressens, tu ne la verras pas. Vous vous promenez, vous et les vôtres, Monsieur de Bougainville, dans toute l’île ; partout vous êtes accueillis ; vous jouissez de tout, et personne ne vous en empêche ; vous ne trouvez aucune porte fermée, parce que l’usage des portes est ignoré ; on vous invite, vous vous asseyez ; on vous étale toute l’abondance du pays. Voulez-vous de jeunes filles ? ne les ravissez pas ; voilà leurs mères qui vous les présentent toutes nues ; voilà les cases pleines d’hommes et de femmes, vous voilà possesseur de la jeune victime du devoir hospitalier ; la terre se jonche de feuillages et de fleurs ; les musiciens ont accordé leurs instruments ; rien ne troublera la douceur de vos embrassements ; on y répondra sans contrainte ; l’hymne se chante ; l’hymne vous invite à être homme ; l’hymne invite votre amante à être femme et femme complaisante, voluptueuse et tendre ; et c’est au sortir des bras de cette femme que vous avez tué son ami, son frère, son père peut-être ! Enfin vous vous éloignez de Tahiti ; vous allez recevoir les adieux de ces bons et simples insulaires ; puissez-vous et vous et vos concitoyens et les autres habitants de notre Europe être engloutis au fond des mers plutôt que de les revoir. Dès l’aube du jour ils s’aperçoivent que vous mettez à la voile ; ils se précipitent sur vous ; ils vous embrassent, ils pleurent. Pleurez, malheureux Tahitiens, pleurez ; mais que ce soit de l’arrivée et non du départ de ces hommes ambitieux, corrompus et méchants. Un jour vous les connaîtrez mieux ; un jour ils viendront un crucifix dans une main et le poignard dans l’autre, vous égorgez ou forcer à prendre leurs mœurs et leurs opinions ; un jour vous serez sous eux presque aussi malheureux qu’eux.

L’état de nature selon Rousseau 

L’état de nature n’est pas un état historique comme le souligne Rousseau à maintes reprises, mais une pure hypothèse scientifique :


- Quelle différence y-a-t-il entre une hypothèse et une supposition ?
- Si l’histoire est un récit que doit éviter le scientifique à propos de l’état de nature ?

Que mes lecteurs ne s’imaginent donc pas que j’ose me flatter d’avoir vu ce qui me paraît si difficile à voir. J’ai commencé quelques raisonnements ; j’ai hasardé quelques conjectures, moins dans l’espoir de résoudre la question que dans l’intention de l’éclaircir et de la réduire à son véritable état. D’autres pourront aisément aller plus loin dans la même route, sans qu’il soit facile à personne d’arriver au terme. Car ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme, et de bien connaître un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent. Il faudrait même plus de philosophie qu’on ne pense à celui qui entreprendrait de déterminer exactement les précautions à prendre pour faire sur ce sujet de solides observations ; et une bonne solution du problème suivant ne me paraîtrait pas indigne des Aristote et des Pline de notre siècle. Quelles expériences seraient nécessaires pour parvenir à connaître l’homme naturel, et quels sont les moyens de faire ces expériences au sein de la société ? Loin d’entreprendre de résoudre ce problème, je crois en avoir assez médité le sujet, pour oser répondre d’avance que les plus grands philosophes ne seront pas trop bons pour diriger ces expériences, ni les plus puissants souverains pour les faire ; concours auquel il n’est guère raisonnable de s’attendre surtout avec la persévérance ou plutôt la succession de lumières et de bonne volonté nécessaire de part et d’autre pour arriver au succès.

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Préface

  • Pour Rousseau l’état de nature est hors temps, hors histoire..c’est l’entrée dans l’histoire qui sera cause du déclin, de la chute de l’homme dans le mal...Rassembler dans un tableau ce qui caractérise l’homme de l’état de nature. Mettez en relation les concepts et le texte..

L’état de nature selon Hobbes 

  • Hobbes postule aussi à titre d’hypothèse l’état de nature..une hypothèse fondée sur l’apport des lois de la physique, plus particulièrement la loi d’inertie..un corps poursuit sa course aussi longtemps qu’un obstacle ne surgit pas pour l’arrêter...

    "Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. Car la guerre ne consiste pas seulement dans la bataille et dans les combats effectifs, mais dans un espace de temps où la volonté de s’affronter en des batailles est suffisamment avérée : on doit par conséquent tenir compte, relativement à la nature de la guerre, de la notion de durée, comme on en tient compte relativement à la nature du temps qu’il fait. De même en effet que la nature du mauvais temps ne réside pas dans une ou deux averses, mais dans une tendance qui va dans ce sens, pendant un grand nombre de jours consécutifs, de même la nature de la guerre ne réside pas dans un combat effectif, mais dans une disposition avérée, allant dans ce sens, aussi longtemps qu’il n’y a pas assurance du contraire. Tout autre temps se nomme Paix.

    (...) Il peut sembler étrange à celui qui n’a pas bien pesé ces choses que la nature puisse ainsi dissocier les hommes et les rendre enclins à s’attaquer et à se détruire les uns les autres : c’est pourquoi peut-être, incrédule à l’égard de cette inférence tirée des passions, cet homme désirera la voir confirmée par l’expérience. Aussi, faisant un retour sur lui-même, alors que partant en voyage il s’arme et cherche à être bien accompagné, qu’allant se coucher il verrouille ses portes, que dans sa maison même il ferme ses coffres à clef, et tout cela sachant qu’il existe des lois et des fonctionnaires publics armés pour venger tous les torts qui peuvent lui être faits : qu’il se demande quelle opinion il a de ses compatriotes quand il voyage armé, de ses concitoyens quand il verrouille ses portes, de ses enfants et de ses domestiques quand il ferme ses coffres à clef. N’incrimine-t-il pas l’humanité par ses actes autant que je le fais par mes paroles ? Mais ni lui, ni moi n’incriminons la nature humaine en cela. Les désirs et les autres passions de l’homme ne sont pas en eux-mêmes des péchés. Pas davantage ne le sont les actions qui procèdent de ces passions tant que les hommes ne connaissent pas de loi qui les interdise ; et il ne peuvent connaître de loi tant qu’il n’en a pas été fait ; or aucune loi ne peut être faite tant que les hommes ne se sont pas entendus sur la personne qui doit la faire".

    Hobbes, Léviathan, chapitre 13

*Qu’est-ce qui caractérise l’être humain et qu’on ne peut lui retirer ?*Que permet la loi selon Hobbes ?*Pourquoi les désirs ne se confondent-ils pas avec le péché ?

Ce qui distingue fondamentalement Hobbes et Rousseau est cependant la question de la pitié. 

  • Pour Hobbes l’état de nature est un état de guerre permanent...

Il n’y a pas de pitié à l’état de nature. C’est un état de guerre où règne une égalité terrible qui fait que chacun n’est jamais assez fort pour demeurer longtemps le plus fort...Menacé en permanence l’homme n’est jamais assuré de rester en vie.A peine tourne-t-il le dos qu’il peut se retrouver poignardé ..

Il faudra donc instituer un Etat fort qui assure cette sûreté des biens et des individus. Autre est l’état de nature de Rousseau. La pitié y garantit un état paisible. elle est le fondement d’une démocratie possible et d’une volonté générale soucieuse de l’intérêt commun. Les hommes par la présence en eux de la pitié sont destinés à la moralité. Mais il ne s’agit que des hommes, pas de l’Etat.

Réfutation de la thèse de l’état de nature par Hegel 

(remarque du §194 des Principes de la philosophie du droit)

C’est une opinion fausse de penser que l’homme vivrait libre par rapport au besoin dans l’état de nature où il n’éprouverait que des besoins naturels soi-disant simples et où il n’utiliserait pour les satisfaire que les moyens qu’une nature contingente lui procure. Elle est fausse, même si l’on ne considère pas l’élément de libération qui est dans le travail dont on parlera plus loin. En effet, le besoin naturel en tant que tel et sa satisfaction immédiate ne seraient que l’état de la spiritualité enfoncée dans la nature et, par conséquent, l’état de sauvagerie et de non-liberté, tandis que la liberté n’existe que dans la réflexion du spirituel en lui-même, dans sa distinction d’avec la nature et dans son action réfléchie sur elle. HEGEL

Ce texte se présente comme polémique contre les partisans de l’ état de nature. C’est notamment à la thèse de Rousseau que s’en prend Hegel. Le ton est virulent comme le laissent voir des termes comme : « prétendu » état ; il transforme même ce que Rousseau présente comme une hypothèse théorique et scientifique, en un pur produit de l’imagination.

Bref, pour Hegel, la liberté naturelle du Second Discours est le pur produit d’un « entendement en délire », comme il aurait pu l’écrire plagiant les propos de Rousseau lui-même.

Si l’état de nature est purement et simplement aliénation, où trouver la liberté ? A cette question notre texte apporte deux réponses qui correspondent aux deux derniers moments du texte : dans le travail mais surtout dans l’acte de réflexion, c’est-à-dire dans la séparation de soi d’avec soi-même.

Ainsi ce texte est-il à la fois un texte de réfutation (première partie du texte) et un texte de définition où Hegel donne à la liberté sa véritable dimension .

Nous expliquerons ce texte en suivant la progression de son auteur, et tenterons toutefois d’en montrer les limites.

Ainsi dès le début, l’emploi répété des conditionnels, le verbe imaginer et l’épithète « prétendu » montrent que Hegel s’oppose à l’idée d’une liberté d’indépendance à l’état de nature. L’homme y est prisonnier de ses besoins, d’un ordre naturel qu’il n’a pas choisi . Les besoins sont nécessaires et l’homme ne saurait s’y soustraire. Rousseau posait l’état de nature comme un état où l’homme ne souffrait nullement de ses besoins et cette indépendance faisait de lui un être innocent capable de pitié à l’égard de ceux qu’il croisait par le plus grand des hasards. Cela amenait d’ailleurs Rousseau à engager une critique très virulente contre la raison (qui trouve son origine dans l’acte de se comparer avec autrui) et à y déceler la trace de la perte morale de l’homme. La raison chez Rousseau était source d’aliénation et la nature dans son immédiateté expression de liberté humaine. C’est d’ailleurs cette valorisation de l’immédiat que conteste Hegel dans ce passage qui nous occupe.

L’argument essentiel que retient ici Hegel est la contingence de la nature. La nature c’est l’imprévisible, ce qui échappe à la prévision..le hasard y est maître. Comment satisfaire ses besoins quand on a face à soi les intempéries naturelles par exemple ? Les besoins sont signes de la misère humaine, pour reprendre ici un concept de Pascal. Les besoins enferment l’homme dans sa fragilité, sa finitude. Il ne peut donc rien faire d’autre que de chercher à s’en libérer, et y consacrant toute son énergie, il s’y aliène, c’est-à-dire qu’il se perd dans la nécessité de se satisfaire. Cela le conduit dès lors à une attitude de violence à l’égard d’autrui qu’il voit plus comme un concurrent que comme un allié ou quelqu’un pour qui il pourrait avoir un semblant de pitié. Hegel est en cela proche de Hobbes qui voyait dans l’état de nature un pur état de violence et de guerre de tous contre tous. Ce texte remet ainsi en question tous les fondements de la philosophie de Rousseau qui voyait dans la pitié naturelle une des raisons fondamentales de la possibilité pour les hommes de fonder une démocratie réellement morale . Selon Hegel il n’en est rien. Pire, l’état de nature est foncièrement immoral.

           Le monde  de la spontanéité, de l’immédiateté est ainsi dénoncé par notre auteur. Vivre dans l’instant immédiat, ne pas réfléchir, c’est-à-dire ne pas se séparer de soi-même, voilà les conditions requises pour faire de l’homme non pas un être humain mais un barbare. Privé de l’instinct animal, il n’a pas même le pouvoir de se hisser au niveau de la bête. Le barbare est inférieur à l’animal…

Comment sortir de cette situation ? Le travail apparaît comme une possibilité que Hegel cependant ne retiendra pas dans ce passage. Mais expliquons toutefois cette paradoxale force libératrice qu’est le travail.

Etymologiquement le travail renvoie à la douleur, à l’effort pénible..et on a du mal à concevoir qu’il puisse être libérateur comme l’écrit Hegel. Cependant si on tient compte de ce qu’il dit au début de ce texte le travail nous libère dans un premier temps du monde des besoins. A ce titre il nous libère des nécessités naturelles ce qui permet à l’homme de se détacher de l’état d’urgence dans lequel il se trouve et d’accéder ainsi à une condition plus digne que celle à laquelle le contraint la nature. Libéré des besoins l’homme peut développer son propre monde et ne pas subir la nature, sa propre nature violente en premier.

Le travail permet à l’homme de construire son monde et de créer l’art, sa vision d’un monde auquel il donne du sens. Plutôt que d’en rester à la question de savoir comment survivre, l’homme peut se poser d’autres questions et construire du sens à une vie qui est plus qu’un acte de survie. Hegel rejoint ici Aristote qui définit la philosophie comme étonnement. L’étonnement devant le monde, le questionnement ne sont possibles qu’à partir du moment où les besoins vitaux sont satisfaits.

Bien sûr une telle conception du travail n’est pas celle d’un travail aliéné. Comme va le montrer la suite de notre travail, seule la réflexion nous libère véritablement de la nature. Ainsi le travail n’est il libérateur qu’à partir du moment où il est rattaché à cette activité réfléchie qui nous permet de développer notre humanité. On trouve ici en germe ce que Marx développera à propos de l’aliénation. Le travail répétitif et monotone ne sert qu’à réduire l’homme à un statut inférieur à celui de l’animal, état morbide que la philosophe Simone Weil décrira aussi. Le travail se donne alors à comprendre comme action libératrice à partir du moment où il interroge le sens du monde dans lequel nous vivons et qu’il développe en nous des facultés exclusivement humaines comme la réflexion, la volonté ou encore le désir.

Enfin, me retrouvant dans ce que je fais, le travail traduit aussi ce que je suis, c’est-à-dire un être de réflexion, dans la mesure où je retrouve ce que je suis dans ce que je fais.

Le travail est certes libérateur mais il est ce qui manifeste cette liberté essentielle qui constitue l’homme dans son essence.

C’est pourquoi notre texte met de côté la question du travail dans la mesure où la liberté de l’homme est rendue possible d’abord et surtout parce qu’il est un être de réflexion, capable de se séparer de la nature.

Mais ce moment d’appartenance à la nature ne doit pas être négligé. C’est bien parce que l’homme est au départ un être sauvage et englué dans la nature qu’il va pouvoir manifester sa capacité à s’en séparer. La séparation enfin apparaît comme un moment nécessaire, mais pas une fin en soi non plus. C’est bien pourquoi le travail est rapidement évoqué par Hegel. Le but de cette séparation d’avec la nature n’est pas qu’un moment négatif de refus ou de mise sous tutelle de la nature. La fin poursuivie est de s’émanciper de la nature mais aussi de dépasser ce simple moment de la négation du naturel. Il s’agit de manifester ce que je suis après ces deux moments. Je suis quelqu’un capable de créer son monde et de se créer soi-même. Ainsi les trois parties de ce texte sont elles aussi les trois moments qui constituent la liberté effective de l’homme.

Pour conclure, il est donc clair que l’homme n’est lui-même qu’au travers de ces trois moments qui médiatisent son accès à une réelle liberté. Rousseau en était resté au premier moment. Hobbes avait vu la nécessité de dépasser ce moment. Hegel dépasse à son tour cette perspective en montrant que l’homme ne peut se réaliser qu’en se créant une liberté effective dans ses propres réalisations, c’est-à-dire en travaillant. Le travail seul rend manifeste cette liberté humaine essentielle qui nous différencie de l’animal et du sauvage….à condition que le travail ne nous renvoie pas à nouveau à une aliénation…c’est ce que Marx dénoncera avec plus de virulence que Hegel.

Complétons avec un texte de Lucrèce De Natura Rerum:V,224

L’enfant ressemble au matelot qu’ont rejeté des flots cruels ; il gît à terre, nu, incapable de parole, dépourvu de tout ce qui aide à la vie, depuis le moment où la nature l’a jeté sur les rivages de la lumière, après l’avoir péniblement arraché au ventre de sa mère. Il remplit l’espace de ses vagissements plaintifs, comme il est naturel à l’être qui a encore tant de maux à traverser. Pendant ce temps croissent heureusement les troupeaux de gros et petit bétail et les animaux sauvages, qui n’ont besoin ni du jeu de hochet ni d’entendre le doux et chuchotant babil d’une tendre nourrice ; il ne leur faut point de vêtements qui changent avec les saisons, point d’armes pour protéger leurs biens, points de hauts remparts, puisque à tous fournissent toutes choses abondamment la terre féconde et l’industrieuse nature.

ou ce texte de Freud :

C’est précisément à cause de ces dangers dont la nature nous menace que nous nous sommes rapprochés et avons créé la civilisation qui, entre autres raisons d’être, doit nous permettre de vivre en commun. À la vérité, la tâche principale de la civilisation, sa raison d’être essentielle est de nous protéger contre la nature. On le sait, elle s’acquitte, sur bien des chapitres, déjà fort bien de cette tâche et plus tard elle s’en acquittera évidemment un jour encore bien mieux. Mais personne ne nourrit l’illusion que la nature soit déjà domptée, et bien peu osent espérer qu’elle soit un jour tout entière soumise à l’homme. Voici les éléments, qui semblent se moquer de tout joug que chercherait à leur imposer l’homme : la terre, qui tremble, qui se fend, qui engloutit l’homme et son œuvre, l’eau, qui se soulève, et inonde et noie toute chose, la tempête, qui emporte tout devant soi ; voilà les maladies, que nous savons depuis peu seulement être dues aux attaques d’autres êtres vivants, et enfin l’énigme douloureuse de la mort, de la mort à laquelle aucun remède n’a jusqu’ici été trouvé et ne le sera sans doute jamais. Avec ces forces la nature se dresse contre nous, sublime, cruelle, inexorable ; ainsi elle nous rappelle notre faiblesse, notre détresse, auxquelles nous espérions nous soustraire grâce au labeur de notre civilisation. C’est un des rares spectacles nobles et exaltants que les hommes puissent offrir que de les voir, en présence d’une catastrophe due aux éléments, oublier leurs dissensions, les querelles et animosités qui les divisent pour se souvenir de leur grand tâche commune : le maintien de l’humanité face aux forces supérieurs de la nature.

Freud