Définitions de l’esclave

  Qu'est-ce que l'esclavage<small class="fine d-inline"> </small>?

L’esclavage est l’état d’une personne à qui on a ôté sa liberté et qui vit sous l’emprise et la dépendance absolue d’une autre personne dont il est la propriété exploitable et négociable.
Un esclave ne possède plus de libertés fondamentales et à ce titre est en dehors de la loi commune à tous les citoyens. Selon les pays, des règles existaient qui fixaient les conditions de l’esclavage et leur cessations, les protections légales éventuelles qui pouvaient être conservées.

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ATHÉNÉE DEIPNOSOPHISTES LIVRE SIXIÈME

 Quels sens du mot esclave apparaissent dans ces divers emplois du mot ?

ATHÉNÉE DEIPNOSOPHISTES LIVRE SIXIÈME

81. Démocrite ayant fini cette dissertation, demanda à boire dans le biberon [262b] de Sambrias. Aussitôt Ulpien dit : « Quel est donc ce Sambrias ? » Comme il allait entamer un discours qui n’aurait pas fini, on vit entrer une foule de domestiques qui apportaient à manger.

Démocrite reprit la parole, et dit à ce sujet : « J’ai toujours vu avec étonnement, Messieurs, que la gente esclave soit si retenue, se trouvant au milieu de tant de friandises. Ils les regardent avec indifférence, non par la crainte seulement, mais aussi par la discipline à laquelle on les accoutume ; car je n’entends pas ici cette discipline du Doulodidascale[183] de Phérécrate, ni un ordre qui les empêche d’en approcher, [262c] comme on défend aux esclaves de l’île de Coo, d’être présents aux sacrifices qu’on fait à Junon.

C’est en effet ce que nous lisons dans l’histoire de Coo par Macarée, liv. 3 : « Lorsque les habitants de Coo, dit-il, font des sacrifices à Junon, aucun esclave n’entre dans le temple, ni ne goûte rien de ce qu’on y apprête. »

Antiphane dit, dans son Dysprate :[184]

« On voyait des amètes à demi-mangées, de petits oiseaux : or, il n’était permis à aucun esclave de toucher à ces restes, comme l’assurent les femmes. »

[262d] Epicrates introduit aussi sur la scène un valet fort mécontent, à qui il fait tenir ce discours, dans son Dysprate :

« Qu’y a-t-il de plus fâcheux que d’entendre appeler deux ou trois fois de suite un esclave, tandis que les convives s’en donnent à leur aise, et de présenter le pot-de-chambre à un jeune égrillard sans barbe ; de voir laisser, des amètes à demi-rongées ; de petits oiseaux, sans qu’il soit permis à un pauvre esclave de toucher à ces restes, car c’est ce que nous disent les femmes ! Qu’un de nous autres s’avise d’avaler un verre de vin, de gruger un morceau, sur le champ c’est un gourmand, un goinfre ! »

[262e] En comparant ces vers, il est évident qu’Epicrates a pris les siens d’Antiphane.

82. Dieuchidas nous apprend, dans son histoire de Mégare, pourquoi les îles qui sont entre le rivage du territoire de Cnide et Symée, ont été appelées Araiai : Il survint, dit-il, après la mort de Triopas, un différend entre ceux qui l’avaient accompagné dans son expédition. Les uns se retirèrent chez eux, les autres demeurèrent avec Phorbas, et le suivirent à Ialise : un autre parti s’empara de Camire et de ses dépendances avec Periergue. Or, Phorbas fit alors des imprécations[185] contre eux, si l’on en croit le bruit commun, [262f] et ce fut pour cette raison que ces îles eurent le nom d’Araiai, Phorbas ayant fait naufrage, sa sœur (et qui l’était aussi de Periergue) se sauva à la nage dans l’endroit appelé Schedia. Thamnée, qui chassait vers ce lieu-là, se trouvant à leur rencontre, les mena chez lui pour leur donner l’hospitalité ; mais avant d’y arriver, il envoya un domestique à sa femme, pour lui dire de préparer tout ce qui était nécessaire, parce qu’il amenait des étrangers (hôtes).

[263a] Thamnée arrive au logis, ne trouve rien de prêt ; aussitôt il jette du bled dans le moulin, fait les autres préparatifs en conséquence, et après avoir moulu il traite ses hôtes. Phorbas fut si flatté de cet accueil, qu’il voulut qu’après sa mort ses amis ne lui fissent rendre les devoirs funèbres que par des gens libres : or, c’est cet usage qu’on observe encore lorsqu’on sacrifie aux mânes de Phorbas. Le service ne s’y fait que par des gens libres, et il est défendu à tout esclave d’en approcher.

83. Mais les esclaves étant un des sujets qu’Ulpien a proposé de discuter, [263b] disons-en quelque chose, en rappelant ici par ordre[186] ce que nous pouvons en avoir lu autrefois. Phérécrate dit, dans ses Campagnards :

« Il n’y avait alors ni de Manès, ni de Sacès, esclave de personne : c’étaient elles[187] (les femmes) qui étaient chargées de tout le travail du ménage. En outre, levées dès la pointe du jour, elles s’occupaient à moudre les grains ; de sorte-que le hameau retentissait du chant[188] de celles qui faisaient tourner la meule. »

Anaxandride écrit, dans son Anchise :

[263c] « Mon ami, jamais il n’y eut de corps civil[189] composé d’esclaves : c’est la fortune qui change la condition des individus. Nombre de gens sont aujourd’hui esclaves, qui demain seront Suniens,[190] et après demain vendus sur la place comme esclaves. C’est le sort[191] qui manie le gouvernail de chacun de nous. »

84. Posidonius le Stoïcien dit, dans le livre XI de ses histoires, que plusieurs étant incapables de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins, faute d’avoir assez d’esprit, s’abandonnent en propriété à des gens plus intelligents, [263d] afin que, trouvant sous leur direction ce qui leur est nécessaire, ils leur rendent, par leurs personnes mêmes, certain équivalent en les servant de tout leur pouvoir. C’est ainsi que les Mariandyniens se sont assujettis aux citoyens d’Héraclée, promettant de les servir à jamais comme serfs, à condition que ces citoyens leur procureraient le nécessaire à tous égards, et qu’on ne pourrait vendre aucun d’eux pour sortir du territoire d’Héraclée, mais seulement dans les dépendances de cette ville. C’est peut-être pour cette raison qu’Euphorion, le poète épique, donne aux Mariandyniens le nom de Dorophores :

[263e] « On les appelle Dorophores, gens tremblants devant leurs maîtres. »

Callistrate, disciple d’Aristophane,[192] dit qu’on les nomma Dorophores, pour éviter ce qu’aurait eu de trop sensible la dénomination d’esclaves. C’est ainsi que les Spartiates en ont usé envers les Ilotes ; les Thessaliens, envers les Pénestes, les Crétois, envers les Clarotes : or, les Crétois appellent Chrysonètes, ceux qui servent dans les villes ; [263f] Amphamiotes, ceux qui servent à la campagne ; et Clarotes, ceux qui sont du pays même, mais qui ont été tirés au sort après avoir été pris à la guerre. Éphore dit, dans le liv. 3 de ses histoires, que les Crétois appellent leurs esclaves Clarotes, parce qu’ils sont tirés au sort. Ces valets ont, à Cydon, certaines fêtes réglées,[193] pendant lesquelles aucun homme libre n’entre dans la ville ; mais ils sont maîtres de tout, et peuvent même battre de verges des gens libres. Sosicrate nous apprend, dans le second liv. de son histoire de Crète, qu’on y appelle Mnoia (la servitude publique) les esclaves publics ; Aphamiotes, les esclaves particuliers, et Hypeekooi, les Perioikou.

[264a] Dosiadas dit à peu près la même chose dans le liv. 4 de son histoire de Crète.

85. Les Thessaliens appelant Pénestes, non ceux qui sont nés esclaves, mais ceux qui ont été pris à la guerre, Théopompe le comique a fait un abus du mot Péneste, lorsqu’il a dit :

« D’un maître Péneste,[194] le sénat (la maison) est toujours sale et sans ordre. »

Les Pénestes s’appelaient aussi Thessaloikètes, selon ce que dit Philocrate, dans le second livre de l’histoire de Thessalie, si cependant cet ouvrage est vraiment de lui.

Archémachus dit, dans son histoire d’Eubée, liv. 3 : « Des Béotiens qui avaient habité Arnaia, quelques-uns ne retournèrent pas en Béotie, [264b] mais arrêtés, par les attraits du pays d’Arna, ils se donnèrent aux Thessaliens pour en être les serfs, à condition qu’on ne les vendrait pas pour sortir de cette contrée, et qu’on n’aurait pas droit de vie et de mort sur eux ; ; que de leur côté, ils cultiveraient la terre, et rendraient un tribut annuel des productions. S’étant donc fixés là, moyennant ces conditions) après avoir donné la propriété de leurs personnes, ils furent alors appelés Ménestes,[195] maintenant Pénestes, et plusieurs d’entre eux sont actuellement plus riches que leurs maîtres. Euripide les appelle Latris dans [264c] son Phrixus :

« Le Péneste, qui est mon Latris (serviteur) est d’ancienne famille. »

86. On lit, dans, le neuvième livre des histoires de Timée de Taormine, qu’anciennement les Grecs ne se faisaient pas servir par des esclaves qu’on achetât à prix, d’argent. Voici ce qu’il dit : « On reprocha généralement à Aristote de s’être trompé au sujet des usages de Locres ; car il n’était pas d’usage chez les Locriens, ni chez les Phocéens, d’avoir des serviteurs, hommes ou femmes ; ceci n’eut lieu que dans des temps modernes. La femme de Philomèle, celui qui prit Delphes, est la première qui ait été suivie de deux servantes. [264d] Mnason, ami d’Aristote, fut aussi dénoncé aux Magistrats par les Phocéens, pour avoir acheté mille esclaves, et avoir ainsi privé un pareil nombre de citoyens de ce qui leur était nécessaire pour vivre ; car il était d’usage que dans chaque famille les plus jeunes servissent les gens âgés.

87. Platon remarque, dans le sixième livre, de ses Lois, que l’état de l’esclavage[196] présente mille difficultés. De tous les esclaves de la Grèce, les Ilotes de Lacédémone sont ceux sur qui il est le plus difficile de prononcer ; [264e] les uns soutenant que la forme et la nature de cet esclavage sont avantageuses à cette république, et les autres les trouvant mauvaises. Il est moins difficile de se décider sur la servitude des Mariandyniens, esclaves des habitants d’Héraclée, et sur celle des Pénestes chez les Thessaliens. Si donc nous considérons bien le fort et le faible, quel parti prendrons-nous sur l’esclavage ? car il n’y a généralement rien de bon dans l’âme d’un esclave, et l’on ne peut lui rien confier d’important. Voilà pourquoi le plus sage des poètes a dit : »

[264f] « Jupiter, aux regards[197] duquel rien n’échappe, ôte la moitié de leur âme aux hommes que le jour de la servitude surprend. »

Ces hommes qui sont en la possession d’autrui, ont prouvé par expérience combien ils sont dangereux. On a vu, par les défections fréquentes[198] des Messéniens, par ce qui est arrivé aux villes qui possédaient un grand nombre d’esclaves de la même nation, ou qui parlaient la même langue, combien il peut en résulter de maux. Ajoutons à cela les déprédations et les brigandages de toute espèce, à quoi se sont portés les esclaves marrons devenus pirates sur les, côtes de l’Italie. On est réellement embarrassé du parti qu’on doit prendre lorsqu’on réfléchit mûrement à toutes ces circonstances.

[265a] Il n’y a donc plus que deux partis à prendre, 1° c’est de ne pas avoir d’esclaves du même pays si l’on veut en tirer un meilleur service, et, autant qu’il est possible, d’éviter qu’ils parlent la même langue ; 2° de les bien nourrir, encore plus par rapport à soi-même, que par considération pour eux ; de ne pas être violent, ni injuste à leur égard ; de les faire punir avec équité ;[199] de ne point leur faire de représentations amicales, comme à des gens libres : ce ton ne servirait qu’à les amollir. En parlant à des esclaves, il faut que ce soit toujours sur le ton du commandement ; ne jamais badiner avec eux, soit mâles, soit femelles : [265b] plusieurs ont ainsi gâté leurs esclaves, sans réflexion, en plaisantant avec eux, et les ont rendus plus difficiles à s’acquitter de leur service, en se privant de l’autorité nécessaire pour commander.

88. Je sais, par le livre 17 de Théopompe, que les habitants de Chio sont, parmi les Grecs, les premiers qui aient eu des esclaves, après les Thessaliens [265a] et les Lacédémoniens ; mais ils n’en acquirent pas la propriété au même titre que ceux-ci. On voit que les Lacédémoniens et les Thessaliens réduisirent en esclavage les premiers des Achéens qui habitaient[200] le pays dont ils s’emparèrent ; les seconds, les Perrhébéens et les Magnésiens. Après les avoir assujettis, ils nommèrent les uns Ilotes, les autres Pénestes ; mais les habitants de Chio n’eurent pour esclaves que des barbares qu’ils achetaient à prix d’argent.

Voilà ce que rapporte Théopompe ; pour moi, je pense que ce fut la raison pour laquelle le ciel s’irrita contre les habitants de Chio, car ils furent ensuite assujettis par leurs esclaves.

Nymphiodore parle des habitants de Chio en ces termes, dans son Voyage maritime de l’Asie : [265d] « Les esclaves de Chio s’étant enfuis, et rassemblés en grand nombre dans les montagnes où ils se retirèrent, se mirent à ravager les métairies des habitants ; car l’île n’est qu’un terrain pierreux et couvert de beaucoup d’arbres. On raconte même ce qui suit à Chio. Un esclave fugitif s’étant retiré dans les montagnes, s’y fixa. C’était un homme courageux, ayant une âme vraiment martiale, et qui marchait à la tête des autres esclaves comme le roi de leur armée. La ville de Chio envoya souvent des troupes réglées contre lui, mais sans aucun succès. Drimacus, c’était le nom de cet esclave fugitif, voyant donc qu’ils ne l’attaquaient que pour périr sous ses coups, leur fit ces propositions : [265e] « Habitants de Chio, nos anciens maîtres, jamais vos esclaves ne se désisteront de cette entreprise ; et comment le feraient-ils ? puisque c’est par l’ordre de l’oracle même ; mais si vous acceptez mon avis, et nous laissez vivre tranquilles, je vous procurerai de nombreux avantages. »

89. Ils firent donc un traité avec lui, et l’on convint de part et d’autre d’une suspension d’armes pour un temps. Drimacus se fit faire des mesures, des poids, et graver un cachet particulier. Montrant tout cela aux députés de Chio, il leur dit : [265f] « Si je prends à l’avenir quelque chose de vous autres, je ne le ferai qu’à ces poids et à ces mesures ; et lorsque j’aurai ce qu’il me faudra, je cachèterai vos magasins[201] après en être sorti. A l’égard de ceux de vos esclaves qui se réfugieront vers moi, j’examinerai leur cause. S’il me paraît qu’ils se soient sauvés pour avoir essuyé quelque traitement trop sévère, je les garderai auprès de moi ; mais s’ils n’ont pas eu de juste raison pour fuir, je les renverrai à leurs maîtres. »

[266a] Les autres esclaves, voyant donc que la ville de Chio avait adhéré très volontiers à ces conditions, ne s’enfuirent plus en si grand nombre, redoutant le jugement de Drimacus. Quant aux esclaves qui étaient avec lui, ils le craignaient plus qu’ils n’avaient fait leurs anciens maîtres ; ils étaient dévoués à faire tout ce dont il avait besoin, et lui obéissaient, sans réserve, comme à leur général. En effet, il faisait punir ceux qui manquaient au bon ordre, ne permettant à personne de piller la campagne, ni de commettre aucune autre injustice, pas même en une seule circonstance, à moins que ce ne fût de son avis. [266b] C’était les jours de fêtes qu’il faisait ses excursions dans les campagnes, pour y recevoir, des propriétaires, du via, des bestiaux ; les plus beaux qu’on avait sacrifiés : ce qu’on lui donnait volontiers. S’il découvrait que quelqu’un lui eût tendu des embûches, ou tramât un complot contre lui, il s’en vengeait aussitôt.

90. Enfin, la ville de Chio fit publier qu’elle donnerait une somme d’argent considérable à celui qui apporterait la tête de cet homme, ou l’amènerait prisonnier. Alors Drimacus, devenu vieux, appela séparément un jeune homme qu’il aimait, et lui dit :

« Je n’ai aimé personne autant que toi ; tu es mon confident, [266c] mon fils, et tout ce que tu peux être pour moi. Je sens que j’ai assez vécu ; tu es jeune, à la fleur de ton âge. Que nous reste-t-il donc à faire à présent ? il faut ici que tu te montres homme aussi honnête à mon égard que courageux. La ville de Chio vient d’offrir beaucoup d’argent et la liberté à celui qui me tuera ; ainsi il faut que tu me tranches la tête, et que tu la portes à Chio, pour y recevoir la somme promise, et vivre ensuite heureux. »

Le jeune homme se refusa d’abord à cette action ; [266d] mais Drimacus vint à bout de le persuader. Il lui tranche donc la tête, va recevoir l’argent, et se retire dans sa patrie, après avoir enseveli cet esclave marron. La ville de Chio, troublée de nouveau par ses esclaves, qui la pillaient, se rappela Drimacus mort, et sa modération : elle lui fît en conséquence bâtir un héroon[202] dans son territoire, et lui donna le nom du héros propice. Les esclaves marrons y apportent même encore les prémices de tout ce qu’ils volent. On ajoute que l’ombre de Drimacus apparaît en songe à nombre d’habitants de Chio, et les avertit des trames de leurs esclaves. [266e] C’est pourquoi ceux à qui elle apparaît vont à l’endroit où est sa chapelle, lui offrir un sacrifice.[203]

91. Tels sont les détails de Nymphiodore ; quoique dans plusieurs exemplaires je n’aie pas trouvé Drimacus désigné par son nom.

Je pense que personne de vous n’ignore ce que le charmant Hérodote a raconté de Panionius de Chio ; quels maux[204] il a justement soufferts pour avoir fait des enfants castrats, et les avoir ainsi vendus,

Nicolas le Péripatéticien et Posidonius disent, [266f] dans leurs histoires, que les citoyens de Chio, réduits en servitude par Mithridate de Cappadoce, furent livrés dans les fers à leurs propres esclaves, pour être transportés en Colchide. Sans doute que la vengeance céleste les poursuivit, pour s’être fait servir les premiers par des esclaves achetés à prix d’argent, tandis qu’il y avait nombre de mercenaires prêts à leur rendre les services dont ils avaient besoin.

Chap. XIX. Ne serait-ce pas de là qu’est venu le proverbe qu’a employé Eupolis dans ses Amis ?

« Le peuple de Chio s’est acheté un maître. »

92. Les Athéniens, attentifs au sort des esclaves, publièrent une loi, en vertu de laquelle un esclave pourrait appeler son maître en justice pour cause de mauvais traitement.[205] C’est pourquoi l’orateur Hypéride dit, dans son discours contre Mantithée : [267a] « Nos lois ont accordé non seulement aux hommes libres la plainte contre l’injure, elles ont même autorisé les esclaves à citer leurs maîtres en justice, si quelqu’un voulait abuser d’eux avec violence. Lycurgue parle de même dans son premier plaidoyer contre Lycophron, et Démosthène le confirme dans le sien contre Midias. »

Malacus rapporte, dans son ouvrage sur les Limites des habitons de Siphne, que ce furent mille esclaves des Samiens qui fondèrent la ville d’Éphèse. [267b] D’abord ils s’étaient retirés sur une montagne après avoir quitté, leurs maîtres, et leur firent beaucoup de mal. A la sixième année, les Samiens ayant consulté l’oracle, firent des arrangements avec eux ; ces esclaves sortirent alors impunément de l’île, et allèrent par mer fonder Ephèse : c’est d’eux que descendent les Éphésiens.

93. Selon Chrysippe, il faut distinguer entre doulos et oiketees :[206] il donne cette distinction dans le second livre de la Concordance, et il se fonde sur ce que les affranchis sont encore douloi, au lieu que celui qui est oiketees n’est pas encore mis hors de la possession de son maître, puisqu’il est un doulos que l’on compte dans la propriété de celui à qui il appartient.

[267c] Clitarque présente, dans son Glossaire, plusieurs dénominations d’esclave : comme azoi, therapontes, akolouthoi, diakonoi, hypeeretai ; et en outre palmones, lalreis. Amerie dit qu’on appelait herkites les esclaves qui travaillaient à la campagne. Selon le Glossaire Crétois d’Hermon, les esclaves nés de parents libres se nommaient mnootes. Seleucus appelle azoi les serviteurs, tant hommes que femmes ; mais la femme esclave il la nomme apophrase et bolize, en particulier ; et l’homme esclave, né d’esclave, sindron ; la servante qui est toujours autour de sa maîtresse, est chez lui l’amphipole celle qui marche devant elle est la propole. [267d] Proxène dit, dans son liv. 2 de la République de Lacédémone, que les servantes se nomment chalkides chez les Lacédémoniens. Ion, dans son Laërte, a mis oiketees pour doulos (esclave), en disant :

« Hélas ! valet (oiketa) vole, ferme la maison, de peur que quelqu’un ne vienne. »

Achée, parlant de Satyrus, dans son Omphale, dit qu’il était :

« Eudoulos kai euoikos. »

Voulant exprimer proprement par ces termes la bonté dont il usait envers ses esclaves et ses serviteurs. [267e] On appelle généralement oiketees celui qui sert dans une maison, soit homme libre, soit esclave.

94. Les poètes de l’ancienne comédie, parlant de la vie des premiers âges, observent qu’on ne connaissait pas alors le service d’homme esclave. Voici ce qu’ils en disent : Cratinus, dans ses Riches :

« Eux sur qui régnait autrefois Saturne, lorsqu’on jouait aux osselets pour gagner un pain, et qu’on déposait, pour ceux qui étaient vainqueurs à la lutte, des mazes d’Égine, accompagnées d’olives drupepes,[207] et d’intestins qui en faisaient l’ornement. »

Cratès dit, dans ses Brutes (Theeriois) :

« A. En outre, personne ne possédera aucun esclave, homme ou femme. B. Ainsi un vieillard devra se servir lui-même. [267f] A. Point du tout ; je ferai marcher tout le service sans qu’on y touche. B. Eh bien, après ? A. Chaque vaisseau approchera de lui-même lorsqu’on l’appellera : (il n’y aura qu’à dire) table, dresse-toi ; couvre-toi ; huche, pétris ; gobelet, remplis-toi ; coupe, ou es-tu ? rince-toi bien ; maze, viens sur la table ; marmite, retire ces bêtes de ton ventre ; poisson, avance ; mais (dira-t-il) je ne suis pas encore rôti des deux côtés : eh ! bien, retourne-toi, et, te saupoudrant de sel,[208] frotte-toi ensuite de graisse. »

[268a] Celui qui parle ensuite, et répond en opposant autre chose, dit :

« . Eh ! bien, mets en parallèle ce qui suit. D’abord, j’amènerai l’eau chaude des bains dans le mien, sur des. colonnes telles que celles de l’aqueduc pæonien, qui est près de la mer, de sorte que l’eau viendra se verser par un long trajet dans ma chaudière, et s’en retournera d’elle-même : après cela viendra le pot de parfum, sans qu’on l’apporte, et l’éponge et les sandales se présenteront de même. »

95. Mais Téléclide dit encore mieux que tout cela, dans ses Amphictyons :

[268b] « Je vais raconter la vie que je procurais aux hommes des premiers âges. D’abord, la paix régnait partout, et était aussi commune que l’eau qu’on verse sur les mains. La terre ne produisait rien de dangereux, ni des maladies ; mais tout ce dont on avait besoin croissait de soi-même. Il ne coulait que du vin dans tous les torrents. Les mazes disputaient avec les pains autour de la bouche des hommes, suppliant qu’on les avalât, si l’on voulait manger tout ce qu’il y avait de plus blanc en ce genre. Les poissons venaient dans chaque demeure [268c] pour se rôtir eux-mêmes, et se présentaient aussitôt sur les tables. Un fleuve de sauce coulait devant les lits, roulant des tranches de viandes, et des ruisseaux de ragoûts étaient là tout prêts pour ceux qui en voulaient ; de sorte qu’ils avaient abondamment[209] dans leurs plats de quoi manger une bouchée bien tendre, en l’arrosant (trempant). I ! y avait à foison[210] des grenades, pour en répandre dans les assaisonnements. Les grives, accompagnées de petits pâtés, volaient toutes rôties dans le gosier. [268d] On entendait le vacarme des galettes qui se poussaient et repoussaient autour des mâchoires, pour entrer. Les enfants jouaient aux osselets à qui gagnerait un morceau de vulve, ou quelque autre friandise à gruger. Les hommes étaient alors gras, et de vastes corps gigantesques. »

96. Par Cérès ! mes amis, s’il en était ainsi pour lors, quel besoin aurions-nous donc aujourd’hui de nos esclaves ? en effet, les anciens nous apprenaient, par les récits enjoués de leurs repas, à nous accoutumer à nous servir nous-mêmes. Pour moi, puisque j’ai suivi l’ordre des représentations des pièces dont je vous ai cité des vers, en commençant par l’admirable [268e] Cratinus, qui précéda les autres comme la torche à la main, et vous faisant voir comment[211] ceux qui le suivirent l’imitèrent en travaillant sur son fonds, si je ne vous suis pas à charge, (car pour cette tourbe de Cyniques, je m’en inquiète fort peu) je vais aussi vous rapporter, suivant l’ordre des temps, ce que les autres poètes ont dit. Phérécrate, l’écrivain le plus attique, est de ce nombre : or, voici ce qu’il dit dans ses Mineurs :

« A. Toutes ces choses là étaient en confusion chez Plutus, et dans cette abondance on voyait les choses apprêtées de toutes manières. Plusieurs fleuves de purée, de sauce noire, et des morceaux de gros pain coulaient avec un bruit sonore [268f] dans les rues étroites, roulant aussi des cuillers ;[212] de sorte que la bouchée[213] arrivait d’elle-même, toute grasse de sauce, au gosier des morts. Les andouilles et les morceaux de boudin étaient répandus encore tout brûlants le long des fleuves, au lieu de coquillages. Il y avait aussi des tronçons de salines, rôtis et assaisonnés de toute manière ; des anguilles[214] cuites dans des feuilles de poirée. [269a] Tout près on voyait des jambons avec leur pied, très succulents, servis sur des plats ; des issues, dont la vapeur parfumait ; de gros intestins de bœufs ; des carrés de porcs bien gras,[215] et des plus appétissants, se présentaient là, servis sur un coulis de grains broyés dans du jus. Il y avait du gruau bien imprégné de lait, dans des bassines, et des tranches de premier lait[216] épaissi sur le feu. B. Oh ! tu m’assommes ! quoi ! tu demeures encore ici, tandis que tu peux te plonger à l’aise dans le Tartare ? [269b] A. Que vas-tu donc dire lorsque tu entendras le reste ? — Des grives rôties, brûlantes et assaisonnées, répandues sur des myrtes et des anémones, volaient à la bouche, demandant qu’on les avalât. Des pommes des plus belles pendaient sur la tête,[217] sans tenir à rien. De jeunes filles, enveloppées de mantes d’un tissu aussi fin que les cheveux, parvenues tout nouvellement à l’âge de puberté, et qui avaient tondu[218] leur rosier, puisaient avec un entonnoir, et remplissaient des coupes de vin Anthosmias, [269c] pour ceux qui voulaient boire : dès que quelqu’un avait bu et mangé, il en revenait aussitôt[219] le double. »

97. Le même dit, dans ses Perses :

« Qu’avons-nous besoin davantage de tes laboureurs, de tes charrons, de taillandiers, de chaudronniers, de semences, d’échalas, puisqu’il va couler spontanément dans les carrefours, des fleuves [269d] de sauce noire, saupoudrés[220] de grasses farines, roulant avec fracas, et en bouillonnant, par-dessus leurs bords, des mazes d’Achille,[221] les fleuves, dis-je, qui sortiront des sources de Plutus, et où il ne s’agira plus que de puiser. Jupiter faisant pleuvoir le capnias (vin), en baignera les tuiles des maisons, et des ruisseaux de vin couleront des toits avec de petits gâteaux, des tartelettes au fromage, de la purée de pois[222] toute chaude, et du vermicelle[223] assaisonné de lis et d’anémone. Les arbres qui sont sur les montagnes porteront, au lieu de feuilles, [269e] des tripes de chevreaux, des calmars des plus tendres, et des grives cuites comme entre deux plats. »

98. Il n’est sans doute pas nécessaire de rapporter ici ce que dit le charmant Aristophane, dans ses Tagénistes : vous êtes tous pareillement remplis de ce qu’on lit dans ses Acharniens. Je vais finir sur cette matière en citant un passage des Thurioperses de Métagène, car pour Nicophon, j’envoie promener ses Sirènes, où il écrit :

« Qu’il neige de la farine, qu’il tombe une rosée de pains, qu’il pleuve de la purée, que la sauce roule la viande dans les rues ; que les galettes se présentent pour être mangées, etc. »

Mais voici ce que dit Métagène :

[269f] « Le fleuve Cratis nous apporte sur ses eaux de très grandes mazes, qui se sont pétries d’elles-mêmes. Le Sybaris, autre fleuve ainsi nommé, roule des flots de nastes[224] et de viandes, d’anges cuits au bouillon, et qui viennent du même endroit.[225] Il y a aussi d’autres petits fleuves dont l’un apporte, d’un côté, dans ses flots, des calmars rôtis, des phagres, des langoustes ; de l’autre, des boudins et du miroton : [270a] l’autre charie, d’un côté, des aphyles[226] de l’autre, des pâtes frites. Des tronçons de saline, cuits entre deux plats, s’élèvent pour couler dans la bouche ; d’autres roulent aux pieds, et noua somme » tout entourés d’amyles, ou de petites galettes de bled non moulu. »

Je sais que les Thurioperses de Métagène, et les Sirènes de Nicophon n’ont pas été jouées ; voilà pourquoi j’en ai parlé en dernier lieu.

99. Démocrite ayant ainsi parlé, avec autant de savoir que de clarté, tous les convives l’applaudirent. Cynulque prit la parole, et, leur dit : [270b] « Messieurs nos convives, Démocrite vient de contenter ma faim, d’une manière même assez agréable, en traversant des fleuves de nectar et d’ambrosie. J’avoue cependant que je me sens encore plus d’appétit depuis qu’il m’a ainsi arrosé l’âme, car je n’ai rien avalé que des paroles : ainsi ces sons tous ces longs discours qui ne servent de rien, et prenons, selon l’avis de l’orateur Pæanien,[227] quelque chose qui, sans rendre toute la vigueur, empêche au moins de mourir de faim, » car avec le ventre vide on ne se porte pas aux grandes choses. Achée dit même, dans son Æthon satirique :

[270c] « Vénus se fâche contre ceux qui sont affamés. »

C’est d’après lui que le sage Euripide a dit :

« Cypris se trouve où règne l’abondance, et point avec un homme affamé. »

Ulpien, qui lui cherchait toujours querelle, lui dit :

« Le marché[228] est plein de légumes, et pareillement plein de pains. »

Mais toi, Cynique, tu as toujours faim, et tu ne nous permets pas de prendre notre part de quelques beaux discours, s’ils sont un peu longs, ou, pour mieux dire, de nous en repaître à volonté, car les discours intéressants sont la nourriture de l’âme.

Se tournant alors vers le valet : [270d] Leucé, lui dit-il, si tu as quelques vieilles croûtes de pain de reste,[229] donne-les à ces chiens. Cynulque lui répond : Si j’avais été invité à venir entendre un discours, je n’aurais pas été étonné de voir la place pleine en arrivant ; car un sage a dit place pleine, pour désigner l’heure de ces déclamations : voilà pourquoi on l’a surnommé Pléthagore ;[230] mais si nous ne nous sommes lavés que pour nous repaître de jolis discours, oh ! je paierai facilement mon écot en écoutant bien, comme dit Ménandre. Ainsi, je te permets de te remplir de cette nourriture, toi qui en es si avide.

[270e] « Mais une maze est préférable à l’or et à l’ivoire pour un homme qui a faim. »

selon la pièce d’Achée d’Érétrie, intitulée le Cygne.

100. En disant cela, il paraissait près de se lever de table ; mais ayant tourné la tête, et voyant des plats copieux de poissons, et d’autres mets qui formaient un cercle appétissant sur la table, il frappe de la main sur son oreiller, et s’écrie :

« Pauvreté ! endure patiemment, et souffre tous ces sots parleurs ; [270f] car est-il possible de tenir contre ces mets copieux, avec une faim cruelle ? »

Car, messieurs, je ne réciterai pas de dithyrambes, pressé par la faim, comme dit Socrate, mais des vers épiques. Les rapsodies[231] sont vraiment faites pour mourir de faim, selon Ameipsias. C’est même de vous, Larensius, que ce poète, animé d’un esprit prophétique, semble avoir parlé, lorsqu’il a dit dans sa Fronde :

« Non, par Vulcain, aucun riche ne vit comme vous, n’a une table aussi splendide, [271a] et ne se plaît à faire servir des sauces aussi succulentes. »

« En effet, je vois, chose prodigieuse ! nombre d’espèces différentes de poissons qui jouent sur le rivage ; des goujons, des spares, des plies, des pagels, des muges, des perches » des ânes de mer, des thons, des oblades, des sèches, des aulopies,[232] des surmulets, des hélédanes,[233] des scorpènes,

dit Héniochus, dans son Curieux.

Il me faut donc endurer, selon ce qu’ajoute le comique Métagène ; car

« C’est déjà un fort bon augure que de disputer pour le souper. »

101. [271b] Cynulque cessant de parler, Masurius dit : Puisqu’il reste encore quelque chose de ce qu’on avait à dire sur les domestiques, j’ajouterai aussi

« Quelques vers[234] pour l’amour que je porte au sage et aimable Démocrite. »

à lire : En partenariat avec la Direction des Archives de France, L’Histoire par l’image a publié une série d’études portant sur l’Histoire de l’esclavage.