Le paysage

 Raconter le paysage

À la question : "qu’est-ce que le paysage ?", nous pouvons répondre : ce que nous gardons en mémoire après avoir cessé de regarder ; ce que nous gardons en mémoire après avoir cessé d’exercer nos sens au sein d’un espace investi par le corps. Il n’y a pas d’échelle au paysage, il peut se présenter dans l’immense ou dans le minuscule, il se prête à toutes les matières – vivantes ou inertes –, à tous les lieux, illimités ou privés d’horizon”. Gilles Clément.

Qu’est-ce qu’un paysage ? Qu’est-ce qu’une écriture géographique ?
Comment les lieux et les paysages peuvent-ils être les moteurs de la fiction ? La rémanence d’un texte, c’est donc son paysage ?
Ou encore comment expliquer que le paysage photographique soit un équivalent de la peinture d’histoire ? Un exemple ici avec la photographie d’un paysage de montagne.
Et puis, connaissiez-vous les paysages vécus intensément par Paul Claudel ?

À travers cinq podcasts en libre écoute et la sélection de références proposée par la géographe de l’art Pauline Guinard, l’ENS-PSL vous emmène pour cette fin d’année sur les traces du paysage raconté.

 Les podcasts Savoirs.ens

Qu’est-ce qu’un paysage ? Le paysage s’entend en deux sens : dans un sens iconiste, le paysage est une image, une représentation ; dans un sens réaliste, le paysage est un environnement réel, une chose du monde physique.
Par une curieuse inversion du rapport que l’on voudrait spontanément établir entre le réel et sa représentation, le paysage représenté serait antérieur au paysage réel, aussi bien chronologiquement (le paysage réel tirerait son origine du paysage représenté) que logiquement (il n’y aurait de paysage réel que perçu à la manière d’une image ou en référence à un modèle iconique). Mais Justine Balibar (Université de Rennes 1) souhaite ici contester le primat traditionnellement accordé au paysage représenté par rapport au paysage réel. Exposé présenté dans le cadre des lundis de la philosophie le 13 mars 2017.

La professeure Huang Bei (Université de Fudan) propose d’investir l’univers du paysage oriental chez Paul Claudel. Ces paysages sont vécus intensément par le poète sur la terre chinoise, et se transforment aussitôt dans son œuvre, en images universelles. Les montagnes et les eaux se transcendent, se débarrassent du pays, pour devenir de puissants éléments cosmiques, avec souvent un astre qui descend ou qui monte, marquant l’évolution du temps et de l’univers. Le poète se meut alors et se met en accord avec la nature. Nous suivons Paul Claudel plus particulièrement ici, dans son voyage et dans sa découverte de deux types de jardins : le jardin chinois et le jardin japonais. Conférence proposée par le labex TransferS le 22 octobre 2020.

 « L’absence de paysage rend fou ». Normalienne, autrice, entre autres, de Truismes, Le PaysBref séjour chez les vivantsWhiteMarie Darrieussecq présente une écriture géographique qui s’inspire des lieux et des paysages, tout en les reconfigurant par l’écriture et en s’en tenant à distance. Elle nous raconte la « force poétique » des continents et des paysages.
Dans le cadre du séminaire « Habiter. L’Encrage en littérature contemporaine » organisé par Claire Colard et Zoé Courtois, rencontre avec Marie Darrieussecq le 16 février 2016.

L’écrivaine Maylis de Kérangal aborde les différents lieux qui donnent cadre à ses romans, en particulier Lampedusa (À ce stade de la nuit - 2014) et la baie de Cork en Irlande (Ni fleurs, ni couronnes - 2006). Et invoque par ces exemples ce qu’elle entend par « écriture nomade », par « paysage sonore » et par « rémanence d’un texte ». C’est le paysage d’un texte qui est ici expliqué.
Dans le cadre du séminaire « Habiter. L’Encrage en littérature contemporaine » organisé par Claire Colard et Zoé Courtois, rencontre avec Maylis de Kérangal le 3 mai 2016.

En partant de l’hypothèse selon laquelle la photographie de montagne est emblématique de toute la photographie de paysage, Pierre-Henry Frangne invite à réfléchir sur les significations du paysage photographique tel qu’il émerge vers 1850 en continuant le paysage pictural tout en rompant avec lui. Qu’est-ce qui se joue dans cette rupture et dans cette continuité ? Quels rapports s’instaurent-ils entre le paysage photographique dont il faudra dire les propriétés ou les opérations principales et la façon dont l’homme contemporain comprend la vue, le corps, la nature et, peut-être aussi, la liberté ? Exposé donné le 7 mars 2014 dans le cadre des Lundis de la philosophie.


 Sélection de références sur le paysage proposée par Pauline Guinard, géographe de l’art.

Augustin Berque s’efforce ici de saisir la relation que les sociétés entretiennent avec la nature et le sens qu’elles donnent à cette dernière, ce qu’il appelle la « médiance ». Le paysage est ainsi envisagé comme « la manifestation sensible de la médiance », comme ce qui permet d’unir la dimension matérielle et phénoménologique de la nature. Les paysages différeraient selon les sociétés considérées, selon les espaces et les temps, comme l’auteur le met en évidence à partir de la Chine et de l’Occident. Dans ce cas, il montre de quelle manière l’Occident qui a pourtant participé à la Renaissance à l’élaboration d’une sensibilité paysagère a, à la période moderne, à la fois permis l’élaboration d’une pensée paysagère et mis à mal les paysages (naturels) concrets via l’industrialisation et l’urbanisation.

Dans cet ouvrage, Denis Cosgrove nous invite à comprendre le paysage comme un texte (landscape-as-text approach), c’est-à-dire comme un ensemble de signes qu’il s’agirait pour les chercheurs, et plus particulièrement les géographes de déchiffrer pour comprendre les relations des groupes à leur environnement. À ce titre, le paysage est conçu comme une méthode d’intelligibilité du réel, qui permettrait de saisir non seulement le rapport d’une culture à un espace mais aussi de comprendre les rapports de force que les différents paysages sous-tendent et entretiennent. Les paysages sont dès lors envisagés comme des reflets et des supports de ces rapports de force qui se matérialisent dans l’espace.

Contribuant à remettre en cause la prégnance du visuel dans nos rapports aux paysages, Violaine Jolivet propose d’explorer et de cartographier les paysages sonores de Miami. Pour elle, les sons et plus particulièrement les langues parlées dans la ville contribuent en effet à la fabrique de paysages sonores qui participent de l’expérience de la ville. Ils sont à comprendre comme des indicateurs géographiques sensibles qui permettent de saisir les relations des individus et des groupes aux différents espaces urbains.
Pour accéder à la carte

S’interrogeant sur le devenir des paysages dans la période post-industrielle, Suzanne Paquet montre que le paysage devient, notamment par le biais de la photographie et du tourisme, une marchandise qui est à la fois fabriquée et consommée. C’est ce qui explique en particulier la possible transformation des espaces anciennement industriels, à l’instar de la vallée de la Ruhr, en des paysages post-industriels, supports et destinations de pratiques récréatives.

Référence incontournable de l’histoire de l’art et des paysages, Alain Roger défend dans cet ouvrage l’idée que les paysages – du moins occidentaux – seraient inventés à la Renaissance par les artistes selon un processus d’« artialisation ». Cette « artialisation » qui fait du pays d’un paysage par l’intermédiaire de l’art peut s’effectuer selon deux modalités : in visu en transformant le regard de l’observateur sur ce qu’il voit et en lui conférant une valeur esthétique in situ en agissant directement sur l’environnement, à l’image des jardiniers ou des land artists. Les paysages seraient ainsi une invention artistique et donc humaine. 

L’exemple de La vierge à l’écran d’osier (1425-1430) de Robert Campin : une fenêtre sur le paysage

Analysant un certain nombre de tableaux, dont La vierge à l’écran d’osier, Alain Roger souligne l’existence de deux pré-requis au processus d’« artialisation » : la laïcisation de la nature et l’autonomisation des éléments naturels du reste de la représentation picturale. Or, ces pré-requis sont facilités par l’utilisation de la fenêtre dans les tableaux : la fenêtre crée un espace indépendant hors de la représentation religieuse dans lequel peut s’épanouir le paysage en et pour lui-même.

La vierge à l'écran d'osier
Robert Campin (1425-1430) - La Vierge à l’écran d’osier (National Gallery, Londres)