Explication de texte : Bergson

Didier GUIMBAIL, Professeur en CPGE, Lycée La Bruyère, Versailles
Cours interactif proposé aux partenaires du Projet Europe, Éducation, École
Diffusion en visioconférence le 07 novembre 2013, de 10h10 à 12h00 :
http://melies.ac-versailles.fr/projet-europe/visio/
http://www.coin-philo.net/eee.13-14.prog.php
Vidéothèque : http://www.dailymotion.com/projeteee

Ecouter le cours et répondre aux questions


EXPLICATION DE TEXTE


Première partie
 :
« Le souvenir du fruit défendu est ce qu’il y a de plus ancien dans la mémoire de chacun de nous, comme dans celle de l’humanité.
Nous nous en apercevrions si ce souvenir n’était recouvert par d’autres, auxquels nous préférons nous reporter. Que n’eût pas été notre enfance si l’on nous avait laissé faire ! Nous aurions volé de plaisirs en plaisirs. Mais voici qu’un obstacle surgissait, ni visible ni tangible : une interdiction. Pourquoi obéissions-nous ?La question ne se posait guère ; nous avions pris l’habitude d’écouter nos parents et nos maîtres. Toutefois nous sentions bien que c’était parce qu’ils étaient nos parents, parce qu’ils étaient nos maîtres. Donc, à nos yeux, leur autorité leur venait moins d’eux-mêmes que de leur situation par rapport à nous. Ils occupaient une certaine place : c’est de là que partait, avec une force de pénétration qu’il n’aurait pas eue s’il avait été lancé d’ailleurs, le commandement. En d’autres termes, parents et maîtres semblaient agir par délégation. Nous ne nous en rendions pas nettement compte, mais derrière nos parents et nos maîtres nous devinions quelque chose d’énorme ou plutôt d’indéfini, qui pesait sur nous de toute sa masse par leur intermédiaire.

  1. On est tous différents mais nous avons une expérience commune : lequel ?
  2. Pourquoi peut-on parler d’une genèse de l’obéissance dans cette première partie du texte ?
    hypothèse d’un état qui n’a pas existé.
  3. Se socialiser c’est se heurter au déplaisir et obéir à la force d’une parole.
  4. Pourquoi obéit-on ?
  5. Qu’est-ce qui définit la société par voie de conséquence ?
  6. Pourquoi l’habitude s’oppose à la mémoire ?
  7. L’autorité se fonde sur quoi ?
  8. Pourquoi la croyance est-elle liée à l’autorité ?
  9. Expliquer l’importance de l’antériorité ?

    Seconde partie

Nous dirions plus tard que c’est la société. Philosophant alors sur elle, nous la comparerions à un organisme dont les cellules, unies par d’invisibles liens, se subordonnent les unes aux autres dans une hiérarchie savante et se plient naturellement, pour le plus grand bien du tout, à une discipline qui pourra exiger le sacrifice de la partie. Ce ne sera là d’ailleurs qu’une comparaison, car autre chose est un organisme soumis à des lois nécessaires, autre chose une société constituée par des volontés libres. Mais du moment que ces volontés sont organisées, elles imitent un organisme ; et dans cet organisme plus ou moins artificiel l’habitude joue le même rôle que la nécessité dans les œuvres de la nature. De ce premier point de vue, la vie sociale nous apparaît comme un système d’habitudes plus ou moins fortement enracinées qui répondent aux besoins de la communauté. Certaines d’entre elles sont des habitudes de commander, la plupart sont des habitudes d’obéir, soit que nous obéissions à une personne qui commande en vertu d’une délégation sociale, soit que de la société elle-même, confusément perçue ou sentie, émane un ordre impersonnel. Chacune de ces habitudes d’obéir exerce une pression sur notre volonté. Nous pouvons nous y soustraire, mais nous sommes alors tirés vers elle, ramenés à elle, comme le pendule écarté de la verticale. Un certain ordre a été dérangé, il devrait se rétablir. Bref, comme par toute habitude, nous nous sentons obligés. »

BERGSON, Les deux sources de la morale et de la religion,
ch. 1, L’obligation morale, pp. 1-2, PUF, coll. Quadrige

  1. Qu’est-ce qu’un organisme ? Pourquoi la société n’est pas un organisme ?
  2. Expliquer le rapprochement de la nécessité naturelle et de l’habitude humaine ?
  3. expliquer que la société humaine n’est pas une société animale.
  4. A partir de là qu’est-ce qui est surprenant à propos de l’habitude conçue ordinairement comme opposée à la liberté ?
  5. Quelle conséquence a la désobéissance ? En quoi ouvre-t-elle sur une autre liberté, celle de l’obligation ?


Prolonger la réflexion sur l’habitude
 :
« Un joueur de luth a une partie de sa mémoire en ses mains, précise une lettre à Mersenne, car la facilité de plier et de disposer ses doigts en diverses façons, qu’il a acquise par habitude, aide à le faire se souvenir des passages pour l’exécution desquels il les doit ainsi disposer. Ce que vous croirez aisément, s’il vous plaît de considérer que tout ce qu’on nomme mémoire locale est hors de nous [...] Mais outre cette mémoire, qui dépend du corps, j’en reconnais encore une autre, du tout intellectuelle, qui ne dépend que de l’âme seule »
Descartes Lettre à Mersenne 1er avril 1640

Nul peut-être mieux que Proust – qui, comme on le sait, a été tenté par une carrière philosophique en assistant aux cours de Louis Couturat – n’a souligné ce double visage de l’habitude : « Habitude ! Aménageuse habile mais bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire ; mais que malgré tout il est heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable" [1]. Ce premier visage de l’habitude, celui d’« aménageuse habile » (et « habile » a le même étymon qu’ « habitude ») qui nous rend un lieu habitable, c’est-à-dire nous permet d’y circuler librement, de n’être pas entravé dans nos possibilités d’action par la configuration des pièces ou la disposition des meubles, cède pourtant bien vite la place à un second visage en vertu duquel l’habitude n’apparaît plus comme cette merveilleuse ressource et cet auxiliaire zélé, partenaire de notre agilité motrice, mais comme une puissance maléfique et adverse qui possède l’inquiétant pouvoir de nous rendre insensible aux choses et aux êtres, et de faire insensiblement glisser notre action de la liberté à l’automatisme. Tel est « ce nouveau visage » de ce Janus bifrons qui est révélé au narrateur dans Albertine disparue : "Maintenant je la voyais [l’habitude] comme une divinité redoutable, si rivée à nous, son visage insignifiant si incrusté dans notre cœur que si elle se détache, si elle se détourne de nous, cette déité que nous ne distinguons presque pas nous inflige des souffrances plus terribles qu’aucune et qu’elle est aussi cruelle que la mort [2]". Pourquoi l’habitude apparaît-elle maintenant sous les traits d’une divinité si redoutable ? Parce qu’elle « supprime l’originalité de nos perceptions », nous anesthésie et nous plonge dans une quasi inconscience. En une image magnifique, Proust suggère que l’habitude n’est pas même une Gorgone que nous pourrions dévisager, au risque d’être changé par elle en statue de sel, mais ce dont le visage « insignifiant » – et pas même visible – s’incruste dans notre cœur et dans nos organes, ne faisant qu’un avec nous-même, nous pétrifiant, non de l’extérieur, mais de l’intérieur : phénomène indissociable de « ce monstre bicéphale de damnation et de salut qu’est le temps » (chez Proust), selon une formule de Beckett. [3]Claude Romano, « L’équivoque de l’habitude », Revue germanique internationale [En ligne], 13 | 2011, mis en ligne le 15 mai 2014, consulté le 07 avril 2021. URL : http://journals.openedition.org/rgi/1138 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rgi.1138