Utilité de la philosophie

I. La critique de la philosophie. Calliclès et Aristophane
Priorité de l’utile ?

S’interroger sur le sens ou les raisons qui conduisent à philosopher c’est admettre que cette décision de la raison à prendre le parti de la vérité ne va pas de soi. Elle suscite mépris et violence comme le manifeste le personnage de Calliclès dans le dialogue du Gorgias de Platon ou moquerie. C’est ainsi que le poète comique Aristophane tourne Socrate en dérision dans sa pièce Les Nuées, où Socrate apparaît suspendu dans un panier dans les airs.

  • Comparer l’extrait comique des Nuéesci-dessous avec l’extrait du Ménon [80a-d] de Platon où Ménon reproche à Socrate d’être un poisson-torpille. En quoi l’ironie de Socrate n’a-t-elle rien à voir avec la moquerie ? Quel usage fait-il de l’image du poisson-torpille à la différence de Menon qui dit plaisanter ? A ce propos quel est le sens de « plaisanter » ?
  • N’y a-t-il pas quelque violence dans l’usage de la moquerie ?
Socrate, j’ai moi-même entendu dire, avant même de te rencontrer, que toi tu ne fais rien d’autre que te mettre toi-même dans l’embarras et mettre les autres dans l’embarras : et en ce moment, comme il me semble bien, tu me mènes en bateau, tu me fais prendre un poison, et, réellement, tu m’ensorcèles, au point que je suis vraiment dans l’embarras. Et tu me sembles, s’il est possible de plaisanter un peu, être tout à fait ressemblant, pour ce qui est de la forme et de tout le reste, à cette large torpille de mer. Et en effet cette dernière, fait s’engourdir toute personne qui s’en approche et la touche, et tu me sembles en ce moment m’avoir mis dans un engourdissement semblable. Car en vérité moi, que ce soit mon esprit ou ma bouche, je suis engourdi, et je n’ai rien à te répondre. Et pourtant, mille fois j’ai prononcé des discours sur la vertu et face à des foules, et de fort beaux, à ce qu’il me semblait du moins ; mais en ce moment, je ne peux absolument pas dire ce que c’est. Et tu me sembles avoir bien raison de ne pas naviguer ni voyager hors d’ici : car si, en tant qu’étranger, tu faisais la même chose dans une autre cité, rapidement tu serais accusé d’être sorcier.


Réponse de Socrate : Pourquoi insiste-t-il sur son embarras ?

Tu es adroit, Ménon, et pour un peu tu me piégeais.
MENON. —
Pourquoi donc, Socrate ?
SOCRATE. —
Je sais pour quelle raison tu m’as comparé.
MENON. —
Pourquoi alors, à ton avis ?
SOCRATE. —
Afin qu’à mon tour je te compare. Mais je ne te comparerai pas à mon tour. En ce qui me concerne, si la torpille est elle-même aussi engourdie qu’elle ne fait s’engourdir les autres,
je lui suis semblable ; mais si non, non. Car ce n’est pas en étant pas moi-même dans l’embarras que je mets dans l’embarras les autres, mais étant moi-même dans un embarras
plus grand que chacun ainsi, les autres aussi, je les mets dans l’embarras.

APPROFONDIR
Dans cet extrait Nicolas Grimaldi explique la « sorcellerie » de Socrate :

Socrate guérisseur

« Lorsque le serviteur lui eût apporté la coupe de poison qu’il avait achevé de préparer, Socrate le regarda un peu en dessous à son accoutumée avec ses yeux de taureau et lui demanda s’il en pouvait offrir quelque libation à une divinité. »
Phédon, 117 b.

"SOCRATE était un sorcier. C’est Platon lui-même qui en rapporte le témoignage. « - En t’écoutant, lui dit Ménon, il me semble avoir été drogué. Tu m’as si bien ensorcelé que je ne sais plus même ce que je pense. » (1) Cette magie, c’est elle qui faisait le charme de Socrate. Il envoûtait. On s’éprouvait aussi bouleversé par sa parole qu’il arrive qu’on le soit par la musique. Comme s’il se fût agi d’une transe dionysiaque, on en était possédé (2). Aussi Alcibiade avouait-il ne pouvoir l’écouter sans en être subjugué. L’accuser de sorcellerie, c’était lui en reconnaître le pouvoir aussi manifestement que ceux qui l’en admiraient. Et en effet, le désignant dans Les nuées comme le plus célèbre des sophistes, Aristophane ne montrait-il pas Socrate capable de persuader n’importe quoi à n’importe qui ? Or, se vantant de pouvoir faire perdre à quiconque le sens de la réalité, de lui faire éprouver le faux plus évident que le vrai et le réel plus inconsistant même que l’irréel, la sophistique aussi était une sorcellerie (3). Même ceux de ses disciples qui voyaient en Socrate le plus caustique pourfendeur des sophistes ne l’en reconnaissaient pas moins, eux aussi, pour une sorte de sorcier, de magicien, ou de chaman. Ainsi, alors que Socrate n’a plus que quelques heures à vivre, ou à peine quelques instants, c’est moins la disparition de son ami que regrette Phédon que la perte de l’enchanteur : « - Où trouverons-nous un aussi parfait magicien après que tu nous auras abandonnés ? » (4)

Et pourtant, ce chaman, ce sorcier, c’est à lui que nous nous référons sans cesse comme à l’exemple même de ce que doit être un philosophe. Non seulement il nous semble avoir incarné le modèle humain du philosophe, mais c’est même à sa manière de penser et d’argumenter que nous faisons remonter l’origine de la philosophie. Que le premier des logiciens, que l’inventeur de la dialectique ait pratiqué la philosophie comme une sorcellerie, c’est ce qu’il nous faut tenter de comprendre. Quelle subreptice connivence a pu se nouer dès l’origine entre le rationnel et irrationnel, entre l’ordre de la vérité et celui de la croyance, comme entre l’enchaînement logique et l’envoûtement thérapeutique ?

Car ce qui fait de Socrate un sorcier, c’est d’abord qu’il est un guérisseur. La plupart des maux qui affectent le corps, explique-t-il à Charmide, ont leur origine dans l’âme (5) ; mais « l’âme ne peut être guérie que par des discours qui agissent comme des envoûtements » (6). Aussi Socrate prétendait-il délivrer les âmes dans les douleurs par la seule magie de ses paroles (7), comme les matrones recourent à des drogues pour soulager les douleurs des parturientes. Pour avoir cette efficacité thérapeutique, il fallait donc que ses paroles eussent un effet anesthésiant, analgésique ou opiacé. Phédon s’en émerveillait avec gratitude : « - Comme il nous a guéris ! » (8) Dans ses diverses enquêtes Mircea Eliade a bien défini les caractères du chaman. Or il n’y en a presque pas un qui ne convienne de quelque façon à Socrate. Comme nous venons de le voir, le premier est d’être un guérisseur (9). Le second est de rendre chacun à lui-même en restaurant le sens de son identité. C’est ce que fait Socrate aussi bien avec Alcibiade qu’avec ceux dont il évoque les tourments dans le Théétète. Le troisième caractère d’un chaman est d’être habité par les esprits ou élu par quelque divinité (10). Or des divinités apparaissent en songe à Socrate pour lui annoncer l’avenir (11) ou pour l’exhorter à la poésie (12). C’est parce qu’il s’éprouve investi par les dieux (13) d’une mission de justice que Socrate interroge, questionne, et met â l’épreuve la compétence dont se targuent les notables athéniens. C’est également un esprit divin, un démon, une voix surnaturelle (14) qui le retiennent quand il pourrait se détourner du destin que lui ont assigné les dieux. Quant à rester dans son cachot et à attendre la mort au lieu de s’en évader, c’est non seulement ce à quoi l’engagent les Lois en une célèbre prosopopée, mais ce que Dieu même lui prescrit (15). Il y a enfin un quatrième caractère auquel se reconnaît un pouvoir surnaturel d’un chaman, c’est de pouvoir s’affranchir de son existence corporelle, d’avoir ainsi parfois connu l’extase, et de « s’élever aux cieux parce qu’il y a déjà été » (16). Or il n’y a pas de thèmes plus constants dans les discours socratiques. Se préparer par toutes sortes d’exercices ascétiques à dénouer les liens qui maintiennent l’âme attachée au corps, parvenir par degrés jusqu’à l’insoutenable vision de l’absolu, n’est-ce pas tout l’enseignement du Phédon (17) et de la République (18) ? Enfin la métaphore ascensionnelle, l’opposition des apparences d’en bas aux réalités d’en haut, Aristophane ne les aurait pas si lourdement raillées dans ses Nuées si elles n’avaient été, de notoriété publique, si répétitives (19) dans les discours de Socrate.

Quoiqu’on doive donc reconnaître le statut chamanique de Socrate, sa fonction de mage ou de sorcier, c’est pourtant lui aussi qui a imposé à la conscience occidentale l’image de ce qu’est un philosophe. Encore aujourd’hui on pourrait dire qu’il n’y a de philosophe que par ce qu’il a de commun avec Socrate…"

Notes :
(1) Cf. Ménon, 80 a.
(2) Cf. Le Banquet, 215 c- 216 a
(3) Cf. Le Sophiste, 235 a 1 et 241 b 7
(4) Cf. Phédon, 78 a 1.
(5) Cf. Charmide, 156 e - 157 a.
(6) En de très nombreuses occurrences, Platon n’a qu’un mot pour désigner cette parole guérisseuse, ce discours thérapeutique qu’il attribue à Socrate : hè epôdè. Qu’on le traduise par « incantation », « charme », « enchantement », « sortilège » ou « envoûtement », il s’agit toujours des paroles magiques dont un sorcier use comme d’un philtre. Cf. par ex. Charmide (155 e7, 156 b1,157 a4, 157 b2, 157 d3, 158 b8, 176 b1) ; Ménon, 80 a3 ; Gorgias (484 a1 et 6) ; Phédon (77 e8, 78 a1 et 5, 114 d7) ; Le Banquet, 203 a1 ; Théétète, 157 c9. Dans la République (X, 608 a5), le mot est employé pour caractériser l’envoûtement poétique. Pour désigner le même effet, Baudelaire avait parlé de « sorcellerie évocatoire ». Nous n’en énumérons ici les occurrences que pour montrer le caractère obsédant de cet ensorcellement socratique dans les premiers dialogues de Platon.
(7) Cf. Théétète, 149 cd.
(8) Cf. Phédon, 89 a5.
(9) Cf. Mircea Eliade, Le chamanisme, 2e éd., Paris, Payot, 1968, p. 154.
(10) Ibidem, p. 70, 80 et 85.
(11) Cf. Criton, 44 a b.
(12) Cf. Phédon, 60 e - 61 b.
(13) Cf. Apologie de Socrate, 29 d3 : « J’obéirai à Dieu plutôt qu’à vous ; et tant qu’il me restera un souffle de vie et que j’en serai capable, soyez sûrs que je ne cesserai pas de philosopher, de vous exhorter et de faire la leçon à qui je rencontrerai. » Cf. aussi 30 a5, 30 e4 et 6 : « C’est Dieu qui m’a accroché à cette ville pour l’aiguillonne ! comme un taon aux flancs d’un cheval » ; 31 a8 : « Qui eût jamais négligé autant que moi tout intérêt personnel et se fût, comme moi, uniquement soucié de vous, si ce n’était Dieu qui l’eût donné à votre ville ? » et 33 c : « Vous interroger, mettre à l’épreuve ceux qui se targuent de leur science, c’est un devoir que Dieu m’a assigné par des oracles, des songes et tous les moyens dont dispose une divinité pour prescrire à un homme ce qu’elle attend de lui. »
(14) Cf. Apologie, 31 cd ; Euthyphron, 3b. Aussi Bergson reconnaissait-il l’entreprise socratique comme « une mission d’ordre religieux et mystique » (Cf. Les deux sources de la morale el de la religion, p. 60).
(15) Ce sont d’ailleurs les derniers mots du Criton (54 d10) : « Inutile de discuter davantage, puisque Dieu nous indique le chemin à prendre. »
(16) Cf. Mircea Eliade, op. cit., p. 155.
(17) Cf. Phédon, 64 c - 68 b, 82 e - 84 b.
(18) Cf. République VI, 509 b c ; VII, 517 b c.
(19) Cf. par ex. République VII, 517 a, 517 d, 521 c, 529 a b, 533 d.

Nicolas Grimaldi
Socrate, le sorcier, P.U.F. Paris, 2004, pp. 9-14


Extraits des Nuées

[ Socrate explique à Strepsiade le rôle bienfaisant des Nuées, leurs métamorphoses. Ce sont, dit-il, les seules déesses véritables. ]
 
« SOCRATE. - En dehors d’elles, tout n’est que niaiserie.
 
STREPSIADE. - Eh quoi ? Par la Terre ! notre Zeus olympien n’est-il pas Dieu aussi ?
 
SOCRATE. - Quel Zeus ? Tu te moques, sans doute. Il n’y a point de Zeus.
 
STREPSIADE. - Que dis-tu là ? Mais alors, qui fait tomber la pluie ? Commence par me l’apprendre.
 
SOCRATE. - Mais ce Sont, les Nuées. Et je vais te le prouver par de bonnes raisons : as-tu jamais vu pleuvoir sans
nuages ?’ Si ce n’étaient pas les Nuées, il faudrait que Zeus fit pleuvoir par un temps clair, alors que les nuages voyagent ailleurs.
 
STREPSIADE. - Par Apollon ! ton raisonnement est sans réplique. Je croyais jusqu’ici que lorsqu’il pleuvait, c’était Zeus qui, à travers un crible, expulsait sur la terre le superflu de la boisson. Mais, dis-moi, qui produit le tonnerre, ce tonnerre qui me fait trembler ?
 
SOCRATE. - Ce sont elles encore, en roulant sur ellesmêmes.
 
STREPSIADE. - Mais comment ? Apprends-le-moi, toi qui ne crains rien.
 
SOCRATE. - Lorsqu’elles sont pleines d’eau, et que, suspendues dans les airs, elles ne peuvent plus soutenir leur poids, il faut nécessairement qu’elles tombent les unes sur les autres et qu’elles s’entre-choquent : elles crèvent alors avec un bruit retentissant.
 
[ Strepsiade pose encore quelques questions à Socrate qui a réponse à tout : les balourdises, les grosses plaisanteries continuent à faire le fond de cette singulière leçon de météorologie. Strepsiade se déclare enfin convaincu et promet à Socrate de ne vénérer, en fait de dieux que le Chaos, les Nuées et la Langue, et adresse sans plus tarder ses prières à celles de ces divinités qui sont sur la scène. ]
 
STREPSIADE. - O Nuées, mes souveraines, je ne vous demande que bien peu de chose : faites que je dépasse de cent stades tous les Grecs en éloquence.
 
LE CHOEUR. - Nous te l’accordons. Personne à l’avenir dans l’assemblée du peuple ne l’emportera sur toi par l’élévation de la pensée.
 
STREPSIADE. - Il ne s’agit pas pour moi de pensées élevées ; je m’en moque. Ce que je veux, c’est tourner la loi à mon profit et glisser entre les mains de mes créancier.
 
LE CHOEUR. - Tu seras satisfait, car ton ambition n’est pas grande. Livre-toi avec confiance à nos ministres.
 
[ Strepsiade se consacre aux Nuées avec une sorte d’enthousiasme lyrique, et le choeur invite Socrate à lui commencer ses leçons. Pour y préluder, Socrate lui pose cette question : ]
 
SOCRATE. - Allons, dis-moi quel est ton caractère, afin que, le connaissant bien, je puisse en conséquence dresser sur toi mes nouvelles batteries.
 
STREPSIADE. - Quelles batteries ? As-tu donc l’intention, au nom des dieux, de me livrer assaut ?
 
SOCRATE. - Non, je veux seulement t’interroger un peu, et savoir si tu as de la mémoire.
 
STREPSIADE. - C’est selon : si l’on me doit, je m’en souviens fort bien : mais si c’est moi qui dois, hélas, je ne me rappelle rien.
 
SOCRATE. - As-tu quelque disposition naturelle à bien parler ?
 
STREPSIADE. - A bien parler, non, mais à carotter, oui.
 
SOCRATE. - Comment donc pourras-tu apprendre ?
 
STREPSIADE. - Ne t’en inquiète pas. J’apprendrai très
bien. »
 
[ Sur cette assurance, Socrate ouvre à Strepsiade les portes de l’école, en parodiant encore quelques cérémonies de l’initiation. ]

II. L’inutile n’est pas toujours superflu

La philosophie pose des questions inconvenantes, décalées.Elle ne cherche pas les honneurs ou la force des mots dans le but de réduire au silence. Questionner ce n’est pas faire violence à un individu, s’en prendre à sa personne. C’est d’abord mettre sa propre réflexion en examen.

  1. Que veut dire « mettre en examen » ?
  2. Comment cette expression se retrouve-t-elle dans ce passage du Ménon ?
  3. Qu’en déduire à propos de la construction de la vérité ?

Expliquer ce texte :
Alain, Propos sur les pouvoirs, § 139.

  • Quel est l’ennemi de la pensée ?
  • Que signifie ce "non" ? Est-ce le refus de l’enfant ?
  • Si l’enfant hérite d’une tradition, en quoi l’héritage n’est-il pas compatible avec la liberté ?
  • Quel sens attribuer à l’opposition entre l’homme qui s’endort et celui qui qui veille ?

« Penser, c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas au monde d’autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c’est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C’est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit. Qui croit ne sait même plus ce qu’il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. »