Le temps est-il dégradation ?

 Introduction : Le temps est-il dégradation ?

Goya, Les vieilles, 1808-1812.

Ce tableau présente deux appréhensions du temps : expliquer.

 Le mythe de Chronos

Platon présente dans Le Politique une adaptation du Mythe de Cronos : le mythe est la mémoire des peuples et le souvenir de leurs souffrances. Ce nouveau mythe, c’est celui de l’âge de Cronos – premier roi sur la terre, père de Zeus qui gouverne aujourd’hui le monde. Cronos, roi d’un âge barbare : comme Thyeste, il mangeait les enfants qu’il avait de sa propre sœur Rhéa. En lui, les dieux (Hestia, Déméter, Héra, Hadès et Poséidon) sont engloutis : il est le chaos indifférencié de l’origine – Zeus au contraire distingue les rôles et les fonctions. Zeus est l’organisateur des cités, dieu de la civilisation et des lois. Cronos est un monarque absolu, qui ne connaît aucune loi.
Pourtant une tradition pythagoricienne et orphique (peut-être par sympathie monarchiste, qui correspond aux sentiments du clergé) fera de l’âge de Cronos un âge d’or. Hésiode, Les Travaux et les Jours (VIII-VIIe avant notre ère) v. 109 et sq.

J. Darriulat : explication

Âge d’or : paradis perdu. Sous le règne de Cronos, les vivants sont toujours jeunes, la terre est dans un printemps perpétuel, la joie et la paix sont partout. Les hommes meurent comme en s’endormant (l’angoisse de mort leur est inconnue). Le sol produit de lui-même (nul besoin de travail). Renversement platonicien : l’âge d’or est l’âge des tyrans. L’Idylle (le troupeau charmé par le bouvier musicien) est le rêve du bonheur sous le règne des monarques. Âge des innocents bienheureux, troupeau du tyran. L’enfance de l’humanité végète dans l’infantilisme. Aristote, dans La Constitution d’Athènes, nous apprend comment cette analogie de l’âge d’or avec le règne des tyrans était passée en proverbe depuis le temps de Pisistrate (son règne coïncide approximativement avec le troisième quart du VIe siècle) : « Le gouvernement de Pisistrate ne gênait en rien le peuple : il lui assurait toujours la paix et veillait à sa tranquilllité. Aussi répétait-on souvent avec éloge que la tyrannie de Pisistrate, c’était sous la vie de Cronos » (Constitution d’Athènes, XVI, 7). En acceptant de troquer leur responsabilité contre « la paix et la tranquillité », les sujets du tyran retombent en enfance et régressent à l’âge d’or.
Le thème de l’âge d’or serait d’origine orientale (Vernant, Mythe et Pensée, I, 16, note 10). Il provient de ce même despotisme dont provient Pélops lui-même. La légende est le souvenir fabuleux des anciens temps. Fabuleux non parce qu’ils sont lointains, mais parce qu’ils témoignent d’un temps où l’esprit était fasciné par magie, et non encore élevé à la conscience de soi. Le « connais-toi toi-même » socratique a pour but de nous arracher au rêve et à l’inconscience qui sont ceux du temps de Cronos. C’est pourquoi le mythe doit être interprété, et non pas pris à la lettre (début du Phèdre). Interpréter, c’est traduire la légende de la pensée envoûtée dans le discours de la pensée rationnelle. Tout le dialogue du Politique tend à cette fin.
Source

 Lecture du Timée

Platon Le Timée, 37c-39e

L’auteur et le père du monde voyant cette image des dieux éternels en mouvement et vi- 130 vante, se réjouit, et dans sa joie il pensa à la rendre encore plus semblable à son modèle ; [37d] et celui-ci étant un animal éternel, il chercha à donner à l’univers toute la perfection possible. La nature du modèle était éternelle, et le caractère d’éternité ne pouvait s’adapter entièrement à ce qui a commencé ; Dieu résolut donc de faire une image mobile de l’éternité ; et par la disposition qu’il mit entre toutes les parties de l’univers, il fit de l’éternité qui repose dans l’unité cette image éternelle, mais divisible, que nous appelons le temps. [37e] Avec le monde naquirent les jours, les nuits, les mois et les années, qui n’existaient point auparavant. Ce ne sont là que des parties du temps ; le passé, le futur en sont des formes passagères que, dans notre ignorance, nous transportons mal à propos à la substance éternelle ; car nous avons l’habitude de dire : elle fut, elle est et sera ; elle est, voilà ce qu’il faut dire en [38a] vérité. Le passé et le futur ne conviennent qu’à la génération qui se succède dans le temps, car ce sont là des mouvements. Mais la substance éternelle, toujours la même et immuable, ne peut devenir ni plus vieille ni plus jeune, de même quelle n’est, ni ne fut, ni ne sera jamais dans le temps. Elle n’est sujette à aucun des accidents que la génération impose aux choses sensibles, à ces formes du temps qui imite l’éternité et se meut dans un cercle mesure par le nombre. [38d] De même, quand nous appliquons le mot être au passé, au présent, à l’avenir et même au non être, nous ne parlons pas exactement. Mais, ce n’est point ici le lieu de s’expliquer sur ces choses plus en détail.

Le temps a donc été fait avec le inonde, afin que, nés ensemble, ils finissent aussi ensemble, si jamais leur destruction doit arriver ; et il a été fait sur le modèle de la nature éternelle, afin qu’il lui ressemblât [38c] le plus possible. Le modèle est existant pendant toute l’éternité, et le monde a été, est et sera pendant toute la durée du temps. C’est dans ce dessein et dans cette pensée que Dieu, pour produire le temps, fit naître le soleil, la lune et les cinq autres astres que nous appelons planètes, afin de marquer et de maintenir les mesures du temps ; et, après avoir formé ces corps, il leur assigna [38d] les sept orbites que forme le cercle de ce qui est divers. La lune obtint l’orbite le plus proche de la terre ; le soleil vint après, ensuite Vénus et l’astre consacré à Mercure, qui parcourent leurs orbites aussi vite que le soleil, mais dont le mouvement est en sens contraire. C’est pourquoi le Soleil, Mercure et Vénus s’atteignent et sont tour à tour atteints l’un par l’autre dans leur course. Si on voulait exposer toutes les raisons pour lesquelles les autres astres ont été établis, ce nouveau [38e] sujet nous arrêterait bien plus longtemps que celui dont nous sommes occupés maintenant. Peut-être une autre fois, quand nous aurons plus de loisir, reviendrons-nous sur ce point et le traiterons-nous avec toute l’étendue qu’il mérite.

Quand donc chacun des astres qui étaient nécessaires à la constitution du temps, eut pris le cours convenable, et que ces corps, par leur union avec l’âme de l’univers, furent devenus des êtres animés et comprirent la tâche qui leur était imposée, ils parcoururent, selon le mouvement du divers, [39a] coupant obliquement celui du même et en même temps maîtrisé par lui, les uns des orbites plus grandes, les autres des orbites plus petites ; ceux dont l’orbite était plus petite allèrent plus vite, et ceux dont l’orbite était plus grande allèrent moins vite ; enfin, ceux qui, par le mouvement du même, vont le plus vite, semblèrent atteints par ceux qui vont plus lentement, tandis qu’en réalité ce sont eux qui les atteignent. Car, le mouvement qui fait tourner tous les cercles en spirale, comme ces cercles se meuvent en même temps [39b] dans deux directions contraires, fait paraître le plus près ce qui s’éloigne le plus lentement de lui-même, qui est le plus vite. Or, pour qu’il y eût une mesure évidente de la vitesse et de la lenteur relative des astres et que les mouvements des huit cercles pussent d’exécuter à leur aise, Dieu alluma au second cercle, à partir de la terre, une lumière que nous appelons le soleil, afin d’éclairer tout le ciel et de faire participer à la science du nombre tous les êtres vivants qui y sont appelés, instruits par le mouvement du même et du semblable. [39c] C’est ainsi que naquirent d’abord le jour et la nuit et par là une révolution uniforme et régulière, ensuite le mois, après que la lune eut, dans son circuit, atteint le soleil, enfin Tannée, après que le soleil eut terminé sa carrière. Quant aux autres astres, les hommes, excepté un bien petit nombre, n’en connaissent pas les révolutions ; ils ne leur donnent pas même des noms et ne mesurent pas leurs distances au moyen du nombre, de sorte [39d] qu’à vrai dire, ils ne savent pas que ces mouvements, infinis en nombre et d’une admirable variété, sont ce que nous appelons le temps. Il est néanmoins possible de comprendre comment la véritable unité de temps, l’année parfaite est accomplie, lorsque les huit révolutions mesurées par le circuit et le mouvement uniforme du même, sont toutes retournées à leur point de départ. Voilà pourquoi et comment ont été faits ceux des astres qui, dans leur marche à travers le ciel, sont assujettis à des conversions, afin que [39e] cet animal visible ressemblât le plus qu’il se pourrait à l’animal parfait et intelligible et imitât de plus près sa nature éternelle.

Questions sur la conférence de Jean-Louis Poirier

    • Le récit sur le temps se situe entre le mythe et la science. Qu’est-ce que cela nous donne à penser ?
    • Quelle différence y-a-t-il entre l’artisan du Livre X de la République et le démiurge du Timée ?
    • En quoi consiste la dégradation commise par l’artisan de la République ?
    • Pourquoi ici le Démiurge ne commet aucune dégradation ? Quelle est sa démarche ?
    • Que signifie "fabriquer" ?
    • Quelle est la fonction du temps dans le passage de l’intelligible au sensible
    • Pourquoi faut-il que le temps dure ? Expliquer les raisons qui conduisent à «  fabriquer une certaine imitation mobile de l’éternité  », et donc faire « de l’éternité immobile et une, cette image éternelle qui progresse suivant la loi des Nombres, cette chose que nous appelons le Temps. »
    • Voici les trois propriétés du temps. 1 / Le temps n’est pas une forme vide. Il est la durée des choses, inscrit en elles. Il n’est pas mesure, même si on peut le mesurer 2/ Il est producteur d’unité : par le devenir, il unifie les mouvements comme les contradictions, il rassemble l’être séparé de lui-même en lui donnant passé, présent et futur. Sans le temps, séparé de ces moments essentiels, l’être en devenir serait incapable d’existence. 3/ Enfin, il est cyclique, car tel est le temps de la génération et de la corruption. Cette représentation du temps est-elle continue ou une succession d’instants ?
    • Bref, on doit au temps, et de part en part, la structuration du monde sensible comme d’un devenir organisé. À partir de cette phrase peut-on dire que le futur est contingent ?

LECTURE SUIVIE Lire Aspects du temps dans l’Antiquité
Jean-Louis Poirier, inspecteur général honoraire de l’éducation nationale, groupe philosophie.
Texte de la conférence de Jean-Louis Poirier Langres 2019. Dans ce commentaire Jean-Louis Poirier établit par sa lecture du Timée de Platon que le temps est ce qui introduit de l’ordre et de l’intelligible dans le monde sensible.
On est loin de la représentation mythique du temps destructeur et violent.

APPROFONDIR

- Dixsaut Monique. Le temps qui s’avance et l’instant du changement (Timée, 37 C-39 E, Parménide, 140 E-141 E, 151 E-155 E) . In : Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 101, n°2, 2003. pp. 236-264
- Timée Platon
Création du temps31b-47e
- Plotin Troisième ennéade.Livre septième. De l’éternité et du temps - Περὶ αἰῶνος καὶ χρόνου
Tome deuxième.Traduction française : M.-N. BOUILLET.
- Du commentaire de Proclus sur le Timée de Platon
- La Cité de Dieu (Livre XII, ch. 20)