La guerre chez Platon

 Guerre et sédition

La guerre – polemos – s’oppose à la sédition – stasis – comme la santé à la maladie. La sédition porte la contradiction au cœur de la communauté elle-même.
« Quand les Grecs se battront avec les barbares et les barbares avec les Grecs, nous dirons qu’ils se font la guerre, qu’ils sont naturellement ennemis, et cette inimitié méritera le nom de guerre – polemos – Mais quand les Grecs se battront avec des Grecs, quand nous verrons cela, nous dirons qu’ils n’en sont pas moins naturellement amis, mais qu’en ce cas la Grèce est malade et en discorde, et ce nom de discorde – stasis – est celui qui s’applique à une telle inimitié » (470cd). République Livre V

 Les grecs et les barbares

L’inimitié entre familiers est, en effet, une στάσις, c’est seulement entre étrangers qu’elle est guerre, επί μεν ούν τη του οικείου έχθρα στάσις κέκληται, έπί δέ του αλλότριου πόλεμος.

Passons maintenant à la dévastation du territoire grec et à l’incendie des maisons. Comment se conduiront tes soldats à l’égard de l’ennemi ?
J’aurais plaisir à entendre ton opinion là-dessus.
Eh bien ! je crois qu’on ne doit ni dévaster ni incendier 470b, mais enlever seulement la récolte de l’année. Veux-tu que je te dise pour quelle raison ?
Oui.
Il me semble donc que si guerre et discorde sont deux noms différents, ils désignent deux choses réellement différentes, et s’appliquent aux divisions qui. surviennent en deux objets . Or je dis que le premier de ces objets est ce qui appartient à la famille ou lui est apparenté, et le second ce qui appartient à autrui ou est étranger à la famille. Ainsi le nom de discorde s’applique à l’inimitié entre parents et celui de guerre à l’inimitié entre étrangers.
Tu ne dis rien que de fort juste.
470c Vois si ce que je vais dire l’est aussi : je prétends en effet que les Grecs appartiennent à une même famille et sont parents entre eux, et que les barbares appartiennent à une famille différente et étrangère.
Bien, approuva-t-il.
Par suite, lorsque les Grecs combattent les barbares, et les barbares les Grecs, nous dirons qu’ils guerroient, qu’ils sont ennemis par nature, et nous appellerons guerre leur inimitié ; mais s’il arrive quelque chose de semblable entre Grecs, nous dirons qu’ils sont amis par nature, mais qu’en un tel moment la Grèce est malade, en état de sédition 470d, et nous donnerons à cette inimitié le nom de discorde.
Je suis tout à fait de ton sentiment.
Considère maintenant, repris-je, ce qui arrive quand un de ces troubles, que l’on est convenu d’appeler séditions, se produit et divise une cité : si les citoyens de chaque faction ravagent les champs et brûlent les maisons des citoyens de la faction adverse, on estime que la sédition est funeste, et que ni les uns ni les autres n’aiment leur patrie - car s’ils l’aimaient, ils n’oseraient pas déchirer ainsi leur nourrice et leur mère ; par contre on estime raisonnable que les vainqueurs n’enlèvent 470e que leurs récoltes aux vaincus, dans la pensée qu’ils se réconcilieront un jour avec eux et ne leur feront pas toujours la guerre.
Cette pensée dénote un plus haut degré de civilisation que la pensée contraire.
Mais quoi ? n’est-ce pas un État grec que tu fondes ?
Si, il doit être grec.
Ses citoyens seront, par conséquent, bons et civilisés ?
Au plus haut point.
Mais n’aimeront-ils pas les Grecs ? Ne regarderont-ils par la Grèce comme leur patrie ? N’assisteront-ils pas à de communes solennités religieuses ?
Sans doute.
471 Ils regarderont donc leurs différends avec les Grecs comme une discorde entre parents, et ne leur donneront pas le nom de guerre.
Parfaitement.
Et dans ces différends ils se conduiront comme devant un jour se réconcilier avec leurs adversaires.
Certes.
Ils les ramèneront doucement à la raison, et ne leur infligeront point, comme châtiment, l’esclavage et la ruine, étant des amis qui corrigent et non des ennemis.
Oui.
Grecs, ils ne ravageront pas la Grèce et ne brûleront pas les maisons ; ils ne regarderont pas comme des adversaires tous les habitants d’une cité, hommes, femmes, enfants, mais seulement ceux, en petit nombre, qui sont responsables du différend ; 471b en conséquence, et puisque la plupart des citoyens sont leurs amis, ils se refuseront à ravager leurs terres et à détruire leurs demeures ; enfin ils ne feront durer le différend qu’autant que les coupables n’auront pas été contraints, par les innocents qui souffrent, à subir le châtiment mérité.
Je reconnais avec toi que nos citoyens doivent ainsi se comporter à l’égard de leurs adversaires, et traiter les barbares comme les Grecs se traitent maintenant entre eux.
Faisons donc aussi une loi interdisant aux gardiens de dévaster les terres 471c et d’incendier les maisons.
Oui, dit-il, et admettons qu’elle aura de bons effets, comme les précédentes .

République, Livre V, 470b-471c