Une oeuvre d’art est-elle nécessairement belle ?

Avertissement : il ne s’agit ici que de pistes de réflexion. D’autres approches, d’autres thèses et arguments sont possibles.

 Préparer la question


On dit que la nature est belle. On parle aussi de la beauté d’une œuvre d’art. Quel rapport entretiennent ces deux beautés ? Si l’œuvre d’art est nécessairement belle - ce qu’il reste à établir - il faut préciser le sens de cette beauté pour voir si c’est une détermination suffisante.

La différence entre l’œuvre et la nature tient à la vie. Une œuvre qui n’est que pure imitation nous donne la nausée écrira Hegel. Simple image, elle est « cadavre » au sens premier du mot. L’artiste ne cesse de rivaliser avec la nature dont il tente de percer le secret. Secret d’une beauté qui ne saurait se réduire à une quelconque idée de la raison, encore moins à un concept.

Pour aborder cette question et circonscrire les données du problème, on clarifier les concepts :

C’est par le travail et l’effort fourni par l’artiste qu’on distingue l’oeuvre de l’effet produit par la nature. (Voir à ce propos l’exercice sur les quatre causes chez Aristote. )Leur point commun est de s’offrir à la contemplation esthétique du spectateur. La nature n’est belle qu’aux yeux de celui qui a la possibilité de regarder les choses d’une façon esthétique et d’éprouver une émotion esthétique. La nature ou l’œuvre d’art n’est belle que parce que nous avons en nous la faculté de porter sur les choses le regard d’un esthète à qui elles s’offrent comme un spectacle. Cela implique de distinguer l’usage et le besoin de la contemplation qui ne se confond pas avec la sensation immédiate de la vision. La sensation est spontanée, sans recul. Elle peut être agréable ou désagréable, ce qui ne se confond pas avec l’émotion esthétique).

Exercice :Texte de Kant sur l’agréable

Lorsque nous sommes sensibles à la beauté de la nature, nous ressentons une émotion qui dépasse le plaisir et les désirs ou le dégoût et les aversions que nous éprouvons avec les seules impressions de nos sens. C’est ce que veut dire KANT lorsqu’il déclare que « le jugement de goût est purement
contemplatif ». Par « jugement de goût » entendons le jugement esthétique par lequel nous discernons et apprécions la beauté. (« Le goût est la faculté de juger du beau. ») Dire qu’il est « purement contemplatif » signifie qu’il est fondé sur un plaisir désintéressé (« Est beau ce qui fait l’objet d’un plaisir désintéressé ».) Il veut dire que ce plaisir fait abstraction de « l’intérêt » que nous portons à l’objet, la chose dont nous considérons la beauté, c’est-à-dire qu’il fait abstraction de ce que cette chose a d’agréable ou de désagréable, de bon et d’utile ou de nuisible et de mauvais. Quand nous parlons de la beauté d’une chose, ce n’est pas parce qu’elle répond à un besoin ou à une inclination. Lorsque nous jugeons qu’une chose est belle, nous la jugeons sur le plaisir que nous donne sa simple contemplation, un plaisir qui fait abstraction de nos besoins, de nos envies, de nos craintes ou de nos répulsions ; bref, qui fait abstraction de ce qui nous plaît ou nous déplaît dans cette chose et de ce qu’elle a d’agréable ou de désagréable. Le plaisir que nous éprouvons alors est le plaisir que nous avons à contempler cette chose. [...]

Question : pourquoi la beauté nous procure-t-elle un plaisir désintéressé ?

Dire que la nature est belle, ce n’est pas seulement dire qu’on y trouve des choses belles qui nous plaisent par leurs formes et leurs couleurs, leurs aspects, leurs apparences à côté de choses qui nous déplaisent parce qu’elles sont repoussantes ou nuisibles. C’est dire que toute la nature est belle, y compris les choses qui nous déplaisent.

C’est ce qu’ARISTOTE avait déclaré :

« Dans toutes les œuvres de la nature réside quelque merveille […] Car même quand il s’agit d’êtres qui n’offrent pas un aspect agréable, la nature, qui en est l’architecte, réserve à qui les étudie de merveilleuses jouissances […] On doit aborder sans dégoût l’examen de chaque animal avec la conviction que chacun réalise sa part de nature et de beauté. »
(De Partibus Animalium, 645a.)

Autrement dit, la tarentule et le scorpion font partie des beautés de la nature malgré leur aspect repoussant. Mais leur beauté n’apparaît qu’à celui qui les « étudie ». Cela signifie que la beauté de la nature est en quelque sorte cachée et qu’elle ne nous apparaît que si on sait l’y trouver. La beauté de la nature ne nous apparaît que si nous sommes capables d’y voir autre chose que « l’univers visible » – le mot est de Baudelaire – des perceptions et des sensations qui n’est, disait-il, « qu’un magasin d’images », disons : un monde d’apparences où les choses présentent des aspects qui nous plaisent ou nous déplaisent.

Question : Pourquoi le beau échappe-t-il à la connaissance ?


Expliquer : Si ce que l’on contemple dans la nature c’est son ordonnancement harmonieux qui renvoie à une analogie avec l’art, on manque la beauté naturelle.

« La beauté naturelle est une belle chose ; une beauté artistique est une belle représentation d’une chose. » (Kant Critique du Jugement, § 48.)

Certes, la beauté de la nature est incontestablement fondée sur son caractère esthétique, mais, pour autant, ce n’est pas une beauté artistique, ce n’est pas non plus une beauté métaphysique qui relèverait d’une réflexion sur l’idée de l’auteur de la nature. Et enfin rappelons que c’est une beauté qui échappe à la perception immédiate des choses et qui écarte les impressions et les émotions que suscite cette perception.

II. La beauté de l’oeuvre d’art est représentation.

Texte 1 : L’art se distingue de la nature

« On se plaît à nommer œuvre d’art le travail des abeilles (les rayons de cire régulièrement construits), mais ce n’est que par analogie ; car dès que l’on songe qu’aucune réflexion particulière de la raison ne préside à leur travail, on dit aussitôt : c’est une production de leur nature (leur instinct) et comme œuvre d’art, on ne l’attribue qu’à leur Créateur. »
KANT, 1790, Critique du Jugement, § 43, trad. Gibelin, édit. Vrin, 1960

Commentaire
Par le mot « art », il faut entendre aussi bien les productions d’un artisan que les œuvres d’un artiste. D’ailleurs, quand on admire le travail d’un artisan, on peut dire qu’on admire son travail comme on admirerait une œuvre d’art.
Qu’en est-il du travail des abeilles ? Pourquoi admire-t-on ce travail ? Parce qu’on y voit une structure géométrique qui semble construite selon une règle. Ce travail des abeilles ressemble à ce que ferait celui qui travaille selon une « réflexion de la raison », c’est-à-dire selon une connaissance des règles de l’art et selon une intention avec la conscience, la représentation d’un but qu’on veut atteindre, d’un résultat que l’on veut obtenir. Mais ce n’est qu’une analogie. Les rayons de cire ne sont pas une production d’un art qu’auraient les abeilles mais « une production de leur nature ». En effet, ce n’est pas une réflexion qui guide leur travail, c’est leur instinct. Voir dans leur travail une œuvre de l’art, c’est attribuer leur travail à Dieu qui a conformé leur nature pour l’exécuter. Ainsi, lorsque nous admirons une œuvre de la nature comme une œuvre de l’art, ce n’est plus la nature que nous admirons mais c’est l’art du créateur de la nature.

Quelle différence y-a-t-il entre production de la nature et production de l’art ?

Texte 2 : Les beautés de la nature nous plaisent parce qu’elles sont naturelles

« Le chant des oiseaux annonce la joie et le contentement de l’existence. Tout au moins est-ce ainsi que nous interprétons la nature, que telle soit ou ne soit pas son intention. Mais cet intérêt que nous inspire ici la beauté exige absolument la beauté de la nature, il disparaît dès qu’on s’aperçoit qu’on est trompé, que c’est de l’art seulement ; même le goût n’y trouve plus rien de beau, ni la vue rien d’attrayant. Les poètes, que vantent-ils davantage que le beau chant enchanteur du rossignol dans le buisson solitaire, par une soirée d’été silencieuse, à la douce lumière de la lune ? Toutefois on a des exemples qu’en l’absence d’un tel chanteur, parfois quelque hôte joyeux s’est plu à mystifier, à leur très grande satisfaction d’ailleurs, les gens venus chez lui pour jouir de l’air des champs, en cachant dans un buisson un garçon malicieux, sachant parfaitement d’après nature imiter ce chant (un roseau ou un jonc à la bouche). Mais aussitôt qu’on s’aperçoit de la supercherie, personne ne supportera longtemps d’écouter ce chant tenu tantôt pour si attrayant, et il en va ainsi pour tout autre oiseau chanteur. Seule la nature ou ce que nous prenons pour elle peut nous
inspirer un intérêt immédiat pour le beau comme tel. », KANT, id. § 42

Commentaire
Néanmoins, la beauté de la nature nous inspire un « intérêt », c’est-à-dire qu’elle a à nos yeux un attrait, une valeur, mais un intérêt qui n’est pas celui qu’offre une œuvre de l’art et qui s’attache exclusivement à la beauté de la nature, qui est propre à cette beauté. Au contraire des rayons de cire de l’abeille dans lesquels il peut nous arriver d’admirer un art divin, une belle chose de la nature a un attrait, un charme qui tient à ce que ce n’est justement pas une œuvre de l’art. Si c’était le cas, le chant du rossignol, par exemple, parfaitement et artistement imité deviendrait vite insupportable.
L’imitation de la nature par l’art, une imitation qui ne serait que la simple reproduction d’une production de la nature, ne serait plus qu’une supercherie. En effet, seul ce qui est naturel nous inspire un « intérêt immédiat pour le beau ». Cela veut dire que l’intérêt pour la beauté artistique est lié à l’admiration du travail de l’artiste, de son talent, de son habileté, bref de son art. Ce n’est donc pas un intérêt immédiat. Nous admirons la façon dont l’artiste a pu créer une belle apparence en cherchant à harmoniser des formes et à les embellir. Mais ce n’est alors que la belle apparence d’une chose qu’il offre à admirer, c’est une beauté factice, une chose rendue belle par des artifices. Au contraire, la beauté naturelle c’est le beau comme tel, débarrassé des artifices de l’art. C’est la beauté dans son état originel, premier et primordial qui fait de cette beauté un modèle de beauté que l’on ne peut que trahir en voulant l’imiter.

Question : pourquoi imiter la nature ne peut se réduire à une « reproduction de la production naturelle » ?

Texte 3 : Les beautés de la nature sont des libres beautés

« Les fleurs sont de libres beautés de la nature. Ce que doit être une fleur, peu le savent, hors le botaniste et même celui-ci qui y voit l’organe de la fécondation, ne tient aucun compte de cette fin naturelle quand il en juge suivant son goût […] De nombreux oiseaux (le perroquet, le colibri, l’oiseau de paradis) une foule de crustacés de la mer sont en soi des beautés […] qui plaisent librement, pour elles-mêmes. »
KANT, id. §16


Expliquer ces propos du texte de J. Darriulat ci-dessous, en vous référant à ces extraits :

Ceci est un extrait du morceau « Le Rossignol » de Louis Jullien (1812-1860).

Chant du Rossignol

Il existe donc deux rossignols : l’oiseau vivant qui n’est qu’un automate, incapable de progrès et qui n’attrape que la nature ; et l’oiseau de l’art qui attrape la perfection et fait preuve d’esprit, capable d’un raffinement toujours croissant selon le degré de la virtuosité et le génie de l’artiste. Philbert était sans doute l’un de ces flûtistes virtuoses que Lully avait fait venir à la cour, lui qui fut le premier à composer un morceau conçu spécifiquement pour la flûte traversière dans le ballet Le Triomphe de l’amour, en 1681 (6). Le jeu du flûtiste n’imite pas le chant du rossignol : il le transfigure en le transportant dans le domaine de l’art.

J. Darriulat Le rossignol et la diva

Commentaire
On y parle de « libres beautés de la nature ». Ces beautés sont dites « libres » parce qu’elles plaisent « pour elles-mêmes ». Leur charme, leur attrait s’imposent abstraction faite de la « finalité naturelle » des choses. Pour trouver belles des choses de la nature, nous n’avons pas à réfléchir à leurs fonctions naturelles et à leur place dans la nature ni à connaître les fins de la nature, à quoi elles seraient destinées dans la nature. Les beautés de la nature sont « en soi » des beautés. Elles sont belles gratuitement, sans raisons ni motifs, sans explications et sans avoir une fin. Non seulement les beautés de la nature nous plaisent parce qu’elles sont naturelles et non pas artificielles, mais aussi parce qu’elles n’ont pas de finalité naturelle, de fins biologiques, par exemple.

Texte 4 : Les beautés de la nature ne sont pas faites pour être belles

« Les belles formations dans le règne de la nature organisée parlent en faveur du réalisme de la finalité esthétique de la nature et l’on voudrait admettre qu’une idée du beau ait présidé dans la cause créatrice à la production de celui-ci à savoir une fin, au profit de notre imagination. Les fleurs, les formes mêmes de plantes entières, les grâces des formations animales de toute espèce qui, inutiles pour leurs propres besoins, mais choisies en quelque sorte pour notre goût, en particulier la diversité et l’harmonieuse combinaison des couleurs qui ravissent et charment tellement nos yeux
(dans le faisan, les crustacés, les insectes et même les plus vulgaires des fleurs) […] tout cela ne paraît avoir pour but que l’aspect extérieur et donne un grand poids au mode d’explication qui admet des fins réelles de la nature pour notre jugement esthétique. Mais cette théorie a contre elle […] la nature qui montre en toutes ses libres formations une tendance mécanique à produire des formes qu’on dirait faites pour l’usage esthétique de notre jugement, sans qu’il y ait le moins du monde lieu de soupçonner qu’il faille pour cela autre chose que son mécanisme en tant que nature,
suivant lequel ces formes peuvent être appropriées à notre jugement, même sans avoir pour fondement une idée. », KANT, id. § 58

Commentaire
Peut-on néanmoins parler d’une « finalité esthétique de la nature » ? Entendons par là que la beauté naturelle d’une chose, si elle ne s’explique pas par les fins naturelles de cette chose et n’en fait pas partie, pourrait toutefois faire partie d’une finalité esthétique voulue par son créateur : Dieu a voulu rendre belle la nature, pour nous, pour que nous l’admirions, pour charmer nos yeux, bref pour que nous la trouvions belle. Ainsi les belles formes d’espèces animales ou végétales, qui n’ont aucune utilité naturelle et qui ne sont pas liées aux fonctions naturelles des animaux ou des plantes,
seraient destinées à nous plaire. Elles serviraient à charmer notre imagination mais ne s’adresseraient pas à notre raison et à notre réflexion.
Il y aurait donc une finalité de la beauté naturelle, des « fins réelles de la nature pour notre jugement esthétique ». Mais une telle finalité suppose qu’il y a une Idée du Beau, un modèle de beauté qui s’impose à la nature et que suit la nature dans ce qu’elle engendre et produit elle-même par des moyens naturels. On peut alors objecter qu’en tant que ces beautés sont des formations naturelles et que c’est la nature qui les produit, cette production se fait par des mécanismes naturels dans
lesquels n’intervient aucune Idée du beau. Certes, il y a des choses qui nous plaisent esthétiquement et qui nous donnent l’impression d’être faites pour nous charmer. Mais ce n’est qu’une apparence parce qu’il n’y a pas dans la nature un modèle, une norme, un standard de la beauté auquel obéiraient les mécanismes qui engendrent et forment les espèces.
En somme, nous ne cessons de découvrir la beauté de la nature. Cette beauté est une découverte continuelle de beautés dont nous n’avions aucune idée et que nous ne pouvons rattacher à aucune idée du beau.

Question : Pourquoi ne doit-il y avoir aucune idée du beau ?
Comparer avec la thèse de Platon
 : - République X de Platon : l’art ne produit que "l’apparence de l’apparence"

Texte 5 : Ce qui nous plaît dans les beautés de la nature c’est qu’elles existent
« Celui qui contemple dans la solitude (et sans avoir l’intention de communiquer à d’autres ses observations) la belle forme d’une fleur sauvage, d’un oiseau, d’un insecte, etc. pour les admirer, les aimer, qui constaterait avec regret leur absence dans la nature, et qui, bien loin de voir briller en tout ceci quelque avantage à son profit, en retirerait plutôt du dommage, celui-là s’intéresse immédiatement et intellectuellement à la beauté de la nature, c’est-à-dire que non seulement cette production lui plaît pour la forme, mais par son existence même, sans l’intervention de l’attrait sensuel, ou d’une fin qu’il y rattacherait lui-même.
Il est toutefois remarquable que si l’on avait secrètement trompé cet amateur du beau, en plantant en terre des fleurs artificielles (on peut en fabriquer de tout à fait semblables aux fleurs naturelles) ou en plaçant sur les rameaux des arbres des oiseaux artificiellement façonnés et si celui-ci découvrait ensuite la supercherie, l’intérêt immédiat qu’il montrait disparaîtrait aussitôt, mais peut-être qu’un autre le remplacerait, à savoir celui de la vanité, s’il songeait à orner de ces choses son appartement pour des yeux étrangers. La pensée que la nature a produit cette beauté doit accompagner l’intuition et la réflexion ; et c’est sur cette pensée seule que
s’établit l’intérêt immédiat qu’on y prend. », KANT, ib. § 42

Commentaire
La beauté de la nature se situe au-delà de ce qui est utile ou de ce qui procure des satisfactions et des impressions agréables, mais il se pourrait qu’elle réponde à un goût et à une curiosité pour les beautés qu’offre la nature. Ces beautés font l’objet d’un intérêt de la part, par exemple, d’un collectionneur de papillons ou d’un ornithologue qui observe les oiseaux et enregistre leurs chants. Mais là encore, cette finalité du beau dans la nature doit être écartée de l’intérêt que nous portons à la beauté de la nature. En effet cet intérêt se manifeste chez « celui qui contemple dans la solitude » ces beautés sans se proposer d’en dresser un catalogue mais pour le pur plaisir de les trouver dans la nature, même si cette recherche et cet intérêt lui coûtent de la peine, de l’argent et même s’il prend des risques ou perd son temps. En effet cet intérêt n’a rien à voir non plus avec l’aspect décoratif de choses dont on aimerait orner son intérieur ou qu’on aimerait exposer chez soi pour les avoir sous les yeux et avoir le plaisir de les regarder. L’intérêt que nous portons à la beauté des choses de la nature est lié au plaisir de les trouver dans la nature et non pas dans un salon ou dans une salle d’exposition. Si nous portons un intérêt à la beauté des choses dans la nature, ce n’est pas parce que nous pouvons en faire des collections et des ornements pour éblouir des visiteurs ou des invités. Ce n’est pas pour le plaisir de les posséder et de les exposer pour montrer qu’on est un homme raffiné qui sait apprécier de belles choses. Si c’était le cas, elles pourraient aussi bien n’être que des objets décoratifs et leur intérêt ne serait que de satisfaire la vanité de celui qui en fait étalage ou qui trouve une jouissance dans leur possession.
Au contraire, l’intérêt que nous portons à des beautés de la nature en raison de leur beauté même, fait abstraction de toute fin telle que : satisfaire la curiosité ou servir d’objets décoratifs pour satisfaire la vanité. C’est un intérêt pour leur existence même, c’est-à-dire que le plaisir que nous procurent les beautés de la nature est accompagné d’une pensée : la pensée que ces beautés sont naturelles, qu’elles existent sans nous et qu’elles ne sont pas pour nous. Elles échappent à toute finalité, et la nature nous montre que la beauté est sans raison et sans explication.

source : Alain CHAUVE, Inspecteur honoraire de philosophie
Cours diffusé en visioconférence le 04 février 2016
dans le cadre du Programme Europe, Éducation, École

Comparer ce que dit Kant avec les propos de Merleau-Ponty dans et extrait de Le doute de Cézanne

Il faudrait donc dire qu’il a voulu revenir à l’objet sans quitter l’esthétique impressionniste, qui prend modèle de la na­ture. Emile Bernard lui rappelait qu’un tableau, pour les classiques, exige circonscription par les contours, composition et distribution des lumières. Cézanne répond : « Ils faisaient le tableau et nous tentons un morceau de nature ». Il a dit des maîtres qu’ils « remplaçaient la réalité par l’imagination et par l’abstraction qui l’accompagne », – et de la nature qu’ « il faut se plier à ce parfait ouvrage. De lui tout nous vient, par lui, nous existons, oublions tout le reste ». Il déclare avoir voulu faire de l’impressionnisme « quelque chose de solide comme l’art des musées ». Sa peinture serait un paradoxe : rechercher la réalité sans quitter la sensation, sans prendre d’autre guide que la nature dans l’impression immédiate, sans cerner les contours, sans encadrer la couleur par le dessin, sans composer la perspective ni le tableau. C’est là ce que Bernard appelle le suicide de Cézanne : il vise la réalité et s’interdit les moyens de l’atteindre. Là se trouverait la raison de ses difficultés et aussi des déformations que l’on trouve chez lui surtout entre 1870 et 1890. Les assiettes ou les coupes posées de profil sur une table devraient être des ellipses, mais les deux sommets de l’ellipse sont grossis et dilatés.
La table de travail, dans le por­trait de Gustave Geffroy, s’étale dans le bas du tableau contre les lois de la perspective. En quittant le dessin, Cézanne se serait livré au chaos des sensations. Or les sensations feraient chavirer les objets et suggéreraient constamment des illusions, comme elles le font quelquefois, – par exemple l’illusion d’un mouvement des objets quand nous bougeons la tête, – si le jugement ne redressait sans cesse les apparences. Cézanne aurait, dit Bernard, englouti ‘la peinture dans l’ignorance et son esprit dans les ténèbres’.
En réalité, on ne peut juger ainsi sa peinture qu’en laissant tomber la moitié de ce qu’il a dit et qu’en fermant les yeux à ce qu’il a peint.
Dans ses dialogues avec Emile Bernard, il est manifeste que Cézanne cherche toujours à échapper aux alternatives toutes faites qu’on lui propose, – celle des sens ou de l’intelligence, du peintre qui voit et du peintre qui pense, de la nature et de la composition, du primitivisme et de là tradition. « Il faut se faire une optique », dit-il, mais « j’entends par optique une vision logique, c’est-à-dire sans rien d’absurde ». « S’agit-il de notre nature ? » demande Bernard. Cézanne répond : « Il s’agit des deux ». – « La nature et l’art ne sont-ils pas différents ? » – « Je voudrais les unir. L’art est une aperception person­nelle. Je place cette aperception dans la sensation et je demande à l’intelligence de l’organiser en œuvre ». Mais même ces for­mules font trop de place aux notions courantes de « sensi­bilité » ou « sensation » et d’ « intelligence », c’est pourquoi Cézanne ne pouvait persuader et c’est pourquoi il aimait mieux peindre.

 Quelques exemples


- Le beau selon Hippias Majeur. Le beau et la marmite
- S’interroger sur le sens des confusions d’Hippias. Avec quoi confond-il le beau ?

Définir le beau avec la Vénus de Milo

Son nom lui vient de l’île grecque de Milo où elle a été découverte en 1820. Acquise presque aussitôt par le marquis de Rivière, alors ambassadeur de France en Grèce, elle est ensuite offerte au roi Louis XVIII. Le souverain l’offre à son tour au Louvre dès mars 1821.

  • Montrer le lien du beau et de la mesure dans cette sculpture. . Chercher le sens du mot "modèle". Qu’est-ce que cela nous apprend ? Approfondir l’analyse à partir de cet extrait du texte de Cicéron :

« Lorsque [Phidias] travaillait à la création de son Zeus et de son Athéna, il ne considérait pas un homme quelconque, c’est-à-dire réellement existant, qu’il aurait pu imiter, mais c’est en son esprit que résidait la représentation sublime de la beauté ; c’est elle qu’il regardait, c’est en elle qu’il se
plongeait et c’est en la prenant pour modèle qu’il dirigeait son art. »

Cicéron, L’orateur

  • A quelle partie des mathématiques nous renvoie le texte qui suit ?

« L’ordonnance d’un édifice consiste dans la proportion, chose à laquelle l’architecte doit apporter le plus grand soin. Or, la proportion naît du rapport de grandeur que les Grecs appellent άναλογία (analogie). Ce rapport est la convenance de mesure qui existe entre une certaine partie des membres d’un ouvrage et le tout ; c’est d’après cette partie qu’on règle les proportions. Car il n’est
point d’édifice qui, sans proportion ni rapport, puisse être bien ordonné ; il doit avoir la plus grande analogie avec un corps humain bien formé. »

Vitruve, De l’architecture, L.3

  • Pourquoi l’amputation de la Vénus ne retire rien au beau ?
  • Clarifier en quoi ordonnancement, analogie et convenance, sont comme trois moments du beau.
  • Dans cette conférence Daniel Arasse explique que la perspective associe ordre et désordre au sein de la question de l’incarnation. Restituer son argumentation.Montrer en quoi le beau est un équilibre entre forme et matière

    Perspective et annonciation

- Réfléchir la question du beau à partir de cette oeuvre de Botticelli

Sandro Botticelli (c1444-1510)
La Naissance de Vénus (1483/85) Cet obscur objet du désir (13 min)
Site

3. Histoire de l’invention de la perspective. Daniel Arasse

- La Crucifixion - Maître de Hoogstraten, Musées d’Angers
Cette fiche du musée des Beaux-arts d’Angers propose une confrontation entre deux oeuvres qui posent la question de leur fabrication, du geste créateur et du savoir faire : « La Crucifixion » par le Maître de Hoogstraten et "Sans titre d’Hubert Duprat. Elles interrogent la place de l’artiste, artisan,...
- Gustave Caillebotte (1848-1894) montre des artisans au travail dans un appartement bourgeois peut-être situé dans la plaine Monceau, dans l’ouest parisien, un des quartiers nés des travaux de la rénovation de Paris par Haussmann sous le Second Empire.
- Objets techniques ou objets d’art ? LE PETIT JOURNAL
Le Musée des arts et métiers rassemble et expose une diversité d’objets techniques qui, en tant que tels, sont destinés à assurer l’action et le pouvoir de l’homme sur la nature. En ce sens, on oppose traditionnellement l’objet technique à l’objet d’art, créé avant tout pour être contemplé et procurer un plaisir esthétique.

TEXTES
- Diderot ARTICLE « beau » dans l’Encyclopédie
- Article Invention dans l’ Encyclopédie. Article de Louis de Jaucourt.