La philosophie dans l’Académie de Créteil
Enseignement, formation, ressources, informations et réunions des professeurs de philosophie de l’Académie de Créteil.

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REVUE D’ÉTUDES DÉCOLONIALES

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PRÉSENTATION DE LA RED
3 Septembre 2016 Claude Rougier

Depuis plusieurs années, les approches décoloniales, en Amérique Latine et, plus généralement, dans le Sud global, réalisent une critique du récit autocentré de la modernité. Au moment où la rationalité occidentale s’avère incapable de tenir les promesses de progrès qui l’avaient jusqu’ici légitimée, des penseurs vivant dans les ex-périphéries coloniales imaginent des solutions inédites pour sortir de l’impasse. Ils ne se contentent pas de remettre en question la globalisation néolibérale, l’hégémonie culturelle de l’Occident ou le mythe de l’universalisme mais élaborent de nouveaux projets d’être et de vivre-ensemble. Pour eux, nous devons passer à une « transmodernité » émancipatrice, libérer les potentialités alternatives des « Autres » qui avaient été jusqu’à présent niés ou occultés, et permettre à d’autres cultures, ancrées dans cette extériorité dont parle Enrique Dussel, d’entamer un dialogue avec la rationalité occidentale.

Cette perspective n’aurait pas pu se dégager sans une hypothèse centrale, formulée au début des années 2000 par les penseurs du projet Modernité/Colonialité/Décolonialité : la colonialité est l’autre face de la modernité. Si les approches décoloniales, partout dans le monde, se rejoignent aujourd’hui sur cette idée, la définition de ce qu’est la modernité n’est pas toujours la même. Les chercheurs latino-américains du projet M/C/D proposent pour leur part de rompre radicalement avec le méta-récit intra-européen et diffusionniste de la modernité : selon eux, la colonialité/décolonialité ne démarre pas au XVIIIe siècle avec les « Lumières » françaises et anglaises, mais au XVIe, avec la colonisation ibérique de l’Amérique, au moment où l’Europe affirme sa centralité géo-politique globale. Le système-monde qui émerge à la faveur de cette première expansion coloniale de l’Occident s’est construit en articulant plusieurs formes de colonialité : la colonialité du pouvoir, la colonialité du savoir, la colonialité de l’être, la colonialité du genre ou encore la colonialité de la nature. Autour de ces concepts se sont retrouvés entre 1998 et 2008 des chercheurs comme les colombiens Santiago Castro-Gómez et Arturo Escobar, les Portoricains Ramón Grosfoguel et Nelson Maldonado Torres, les argentins María Lugones, Walter Mignolo, Zulma Palermo, le Péruvien Aníbal Quijano, le bolivien Javier Sanjinés, ou l’équatorienne Catherine Walsh. Leurs approches croisées ont eu un profond impact sur la théorie critique latino-américaine et les mouvements sociaux anti-coloniaux.

Le concept fondateur, indéniablement, a été celui de colonialité du pouvoir. On le doit au sociologue Anibal Quijano. La colonialité du pouvoir constitue la matrice du dispositif de domination global qui se met en place avec l’émergence du système-monde colonial moderne. Indissociable de la « race » et du mode de production capitaliste, elle structure, depuis son apparition au XVIe siècle, l’ensemble des domaines de l’existence humaine. Pour Quijano, les pratiques sociales qui émergent avec la modernité/colonialité furent marquées « par l’idée que les non Européens avaient une structure biologique différente de celle des Espagnols et surtout qu’ils appartenaient à un type inférieur. » Cette stratification socio-raciale originelle, issue de l’articulation contingente de l’idéologie de la pureté de sang ibérique et d’un rapport de force historique, déboucha sur le premier système de domination global fondé sur une hiérarchisation de l’humanité. Ce dispositif de domination culturel et de production des subjectivités fut articulé à un système d’exploitation sociale global, visible à travers le développement de formes de travail et de pouvoir différenciés selon que les populations appartenaient au monde occidental ou aux colonies.

Le développement, en Amérique Latine et ailleurs, des études décoloniales s’est poursuivi dans plusieurs directions : à partir des réflexions fondatrices de Quijano, les chercheurs du réseau M/C/D ont cherché à appliquer le substantif « colonialité » à d’autres champs de l’expérience sociale. Le concept de colonialité du savoir – systématisé dès les années 2000 par le sociologue Edgardo Lander – permet de rendre compte de la dimension géopolitique du savoir hégémonique et de comprendre les processus par lesquels d’autres conceptions du savoir sont tenus pour « non-existants » (Boaventura de Sousa Santos). Depuis le XVIe siècle, les humanités et les sciences, à travers leurs postulats et leurs pratiques, n’ont cessé de reproduire un savoir essentiellement colonial et eurocentré. Elles s’inscrivent dans un modèle de progrès et de croissance, caractérisé par un dualisme réducteur. La croyance aveugle en la prétendue universalité de nos dispositifs de connaissance – l’hybris du point zéro (Santiago Castro-Gómez) – nous empêche de comprendre que les crises climatiques, alimentaires ou politiques qui frappent le globe sont avant tout les symptômes d’une crise civilisationnelle, celle de l’homme occidentale. La colonialité du savoir, en mettant à nu le « projet de mort » qui constitue la trame sous-jacente de la modernité, nous permet d’envisager la possibilité d’alternatives cognitives au paradigme rationalité moderne/coloniale.

La colonialité de l’être, catégorie forgée par le philosophe Nelson Maldonado-Torres, vise à rendre pensable l’expérience vécue des sujets subalternisés, ces autres invisibles qui ont été et continuent d’être violentés dans leur être à travers un processus de perpétuation physique et symbolique de la conquête. Elle nous renvoie à l’extension de la « non-éthique de la guerre » aux anciens espaces coloniaux de la planète et, en dernière instance, à l’absolue tuabilité de ceux qui occupent, dans l’ordre systémique global, la « zone du non-être » (Ramón Grosfoguel). Pour Maldonado-Torres il existe une connexion intime entre la colonialité du savoir et celle de l’être : c’est en effet dans le fonctionnement même du dispositif de savoir/pouvoir moderne que s’enracinent la disqualification épistémique et la négation ontologique de l’Autre. L’ego conquiro ibérique (Enrique Dussel) ne précède pas seulement de plus d’un siècle l’égo cogito cartésien, il en est la vérité profonde : lorsque la pensée propre s’éprouve comme la condition sine qua none d’accès à l’être authentique, la non-pensée des autres devient le signe de leur déficience ontologique.

La colonialité du genre connaît aujourd’hui un essor considérable. Proposé par la philosophe María Lugones, ce concept a pour ambition d’enrichir le concept de colonialité du pouvoir en montrant que les notions occidentales de genre et de sexualité ont constitué, au même titre que le concept de race, un instrument fondamental de la colonialité du pouvoir. Pour Lugones, l’expérience historique des femmes colonisées n’est pas seulement celle d’une minoration raciale mais aussi celle d’une assignation sexuelle : elles furent en effet réinventée comme des « femmes » à partir des normes, des critères et des pratiques discriminatoires déjà expérimentés dans l’Europe médiéval, perdant dès lors les relations égalitaires qui avaient prévalu dans leurs sociétés. Les femmes racialisées firent dès lors face à un double assujettissement : celui des colonisateurs et celui des hommes colonisés.

Les pensées et les projets décoloniaux sont multiples et peuvent prendre des formes différentes suivant les lieux d’énonciation d’où ils émergent. Le projet M/C/D peut dialoguer avec d’autres conceptualisations, d’autres projets, élaborés sur d’autres continents. Cette multiplicité des approches nous interpelle et c’est dans cet esprit que nous avons créé la RED ; d’abord, pour donner à la parole à un courant latino-américain très peu connu en France, mais aussi pour diffuser les idées de ceux qui produisent partout dans le monde une critique de la colonialité, cette colonialité multiforme qui n’est pas une séquelle du passé, mais un constituant intrinsèque de notre présent.

Chaque numéro propose deux sections.

La première section regroupe une série d’articles thématiques tandis que la seconde, intitulé Varia, portent sur des sujets divers. Le lecteur trouvera en outre, dans la rubrique Traductions de la page du Réseau, des textes inédits d’auteurs hispano-américains peu connus en France. La rubrique intitulée Le Blog Décolonial a une portée plus polémique ; elle se présente comme une tribune et un espace de débat. Les auteurs y appliquent à la réalité européenne actuelle les théories qui sont exposées dans les articles des deux premières sections, à vocation plus universitaire.

A partir du Nord Global où nous vivons, nous nous faisons les échos du Sud Global.


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