Calliclès dans le Gorgias de Platon
Désir et bonheur
La démangeaison comme plaisir ?

Question : l’hédoniste est-il heureux ?

Textes Désir et bonheur

  1. PLATON, Gorgias
  2. EPICURE, Lettre à Ménécée, trad. O.HAMELIN
  3. DIOGENE LAERCE, Vie et doctrines des philosophes illustres. « Les Stoïciens », « Zénon »
  4. SPINOZA, Ethique, livre III, proposition 59, Appendice

Qui est Calliclès ?

  • Il exprime la thèse de l’hédonisme absolu qui n’est pas celle de Platon. L’hédonisme est pour lui excès et débordement. Expliquer pourquoi Calliclès y voit l’expression du courage. En quoi est-ce paradoxal ?

Comparer l’exemple de la démangeaison ci-dessus avec cet extrait du Parménide de Platon :

Questions

  1. Caractère provocateur, « extravagant », de cet exemple, qui introduit une rupture nette dans le ton du dialogue. Parler de démangeaison, de l’homme qui se gratte « la tête » et « tout le reste », est très inattendu et a un effet très puissant : Calliclès est déstabilisé, choqué par l’audace de Socrate, la trivalité de ses allusions, son manque de « honte », de retenue. Comment expliquer ce choix ?
  2. Pourquoi la philosophie s’attaque-t-elle ainsi aux préjugés, ne craint pas de heurter la pensée, en transgressant les conventions du discours ?
  3. Définir à partir de là le sens de l’ironie socratique.
  4. Calliclès prétend défendre une conception décomplexée de la jouissance sous toutes ses formes, en l’opposant à la timide morale de Socrate (et de ceux qui n’ont pas la force d’assouvir leurs désirs, selon lui).Il doit donc, en toute logique, revendiquer aussi les plaisirs vulgaires, et les intégrer à sa théorie du bonheur, s’il veut être cohérent. D’ailleurs, Calliclès admet en partie, à contrecœur, que l’homme qui se gratte, s’il en éprouve du plaisir, est heureux.
  5. La défense de Calliclès consiste à établir qu’obéir à ce qui émane du corps c’est être vertueux au sens premier du mot "vertu" qui est "adaptation" à mon accomplissement en tant qu’être.
    Le texte qui suit explique la position de Calliclès.

A. L'<span class="caps">HEDONISME</span> : plaisir et démesure

« SOCRATE Mais dis-moi encore une chose : ce dont tu parles, c’est d’avoir faim et de manger quand on a faim, n’est-ce pas ? CALLICLES Oui SOCRATE Et aussi d’avoir soif, et de boire quand on a soif ? CALLICLES Oui, mais surtout ce dont je parle, c’est de vivre dans la jouissance, d’éprouver toutes les formes de désirs et de les assouvir – voilà, c’est cela, la vie heureuse ! SOCRATE C’est bien, très cher. Tu t’en tiens à ce que tu as dit d’abord, et ne ressens pas la moindre honte. Mais alors, il semble que moi non plus je n’aie pas à me sentir gêné ! Aussi, pour commencer, réponds-moi : suppose que quelque chose démange, qu’on ait envie de se gratter, qu’on puisse se gratter autant qu’on veut et qu’on passe tout son temps à se gratter, est-ce là le bonheur de la vie ? CALLICLES Que tu es extravagant, Socrate ! En fait, tu es un démagogue, un orateur de foule ! SOCRATE C’est pour cela, Calliclès, que j’ai choqué Polos et Gorgias, je les ai faits se sentir gênés ! Mais toi, tu ne seras pas choqué, tu n’auras même pas honte, car tu es « un homme courageux ». Alors, réponds, et c’est tout. CALLICLES .Eh bien, je déclare que même la vie où on se gratte comme cela est une vie agréable ! SOCRATE Et si c’est une vie agréable, c’est donc aussi une vie heureuse. CALLICLES Oui, absolument. SOCRATE Si on se gratte la tête, seulement, ou faut-il que je te demande tout ce qu’on peut se gratter d’autre ? Regarde, Calliclès, que répondras-tu, quand on te demandera si, après la tête, on peut se gratter tout le reste ? Bref, pour en venir au principal, avecce genre de saletés, dis-moi, la vie des êtres obscènes, n’est-elle pas une vie terrible, laide, misérable ? De ces êtres, oseras- tu dire qu’ils sont heureux, sous la seule condition qu’ils possèdent tout ce qu’ils désirent ? CALLICLES Mais n’as-tu pas honte, Socrate, de mener notre discussion vers ce genre d’horreurs ? SOCRATE Parce que c’est moi qui l’ai poussée là ! Ô noble individu ! N’est -ce pas plutôt celuiqui affirme sans nuance que les hommes qui éprouvent la jouissance, de quelque façon qu’ils jouissent, sont des hommes heureux ? N’est-ce pas plutôt celui qui ne peut pas distinguer quels sont les plaisirs bons et quels sont les mauvais ? » PLATON GORGIAS, 494B-495A, GF FLAMMARION 2007, TRAD MONIQUE CANTO-SPERBER, PP. 236- De ce que disait alors Socrate, déclara Pythodore, lui-même pensait que de chaque [parole], Parménide et Zénon seraient accablés, alors qu’eux y appliquaient totalement leur esprit et, se regardant souvent l’un l’autre, souriaient tant ils admiraient Socrate. C’est donc précisément pour cela que, celui-ci ayant terminé, parla Parménide. « Socrate », déclara-t-il, « qu’il est approprié[130b] d’admirer cette ardeur envers les discours ! Et dis-moi : toi-même, as-tu séparé, ainsi que tu le dis, distinctement d’un côté certains eidè eux-mêmes, distinctement de l’autre les choses qui au contraire y ont part ? Et est-ce que te semble être quelque chose l’identité elle-même distincte de l’identité que nous avons en nous, et aussi un et nombreux et toutes ces [choses] que, tout à l’heure, tu as entendues de Zénon ? » « A moi, certes », déclara Socrate. « Et aussi les [choses] telles que ça », dit Parménide, « par exemple, de juste, un certain eidos en tant que tel, et de beau et bon et encore de toutes les [choses] pareilles ? » « Oui », déclara-t-il. [130c] « Quoi encore ? Un eidos d’homme distinct de nous et de tous ceux qui sont tels que nous sommes, un certain eidos même d’homme ou de feu ou encore d’eau ? » « C’est dans une impasse », déclara-t-il, « que bien des fois déjà, Parménide, à propos de ces [choses], je me suis retrouvé. Lequel des deux faut-il déclarer ? Comme à propos de celles-là ou autrement ? » « Et encore de ces [choses], Socrate, qui peuvent aussi sembler être ridicules, comme chevelure et boue et crasse ou quelque autre encore plus dépourvue de valeur et vulgaire. Es-tu dans l’impasse[sur la question de savoir] s’il faut déclarer aussi que de chacune d’elles, [130d] il est un eidos distinct, qui est autre une fois encore que ceux que nous, nous touchons de nos mains, ou bien pas ? » « Nullement », déclara Socrate. « Mais pour sûr, celles-là qu’en effet nous voyons, celles-là aussi sont. Un eidos cependant, d’elles, penser qu’il en soit un, ne serait-ce pas tout à fait déplacé ? Déjà pourtant dans le passé cela m’a aussi troublé : quelque chose ne serait-il pas pour toutes [choses] le même ? Et puis, chaque fois que je m’y arrête, je pars en fuyant, craignant qu’un de ces jours, en tombant dans quelque abîme de niaiserie, je ne me perde. Eh bien ! étant donc revenu là, vers celles dont nous avons dit à l’instant qu’elles ont des eidè, je passe mon temps à m’occuper d’elles. » [130e] « C’est que tu es encore jeune », déclara Parménide, « Socrate, et la philosophie ne s’est pas encore saisie de toi comme elle s’en saisira un jour, selon mon opinion, lorsque tu ne mépriseras aucune d’elles. Mais maintenant, tu as encore les yeux rivés sur les opinions des hommes du fait de ton âge.
COURS : Le désir et le bonheur : 1. L’hédonisme non-philosophique, Gaëtan DEMULIER Cours interactif de philosophie diffusé en visioconférence le 15 octobre 2015 depuis le Lycée Jean-Pierre Vernant de Sèvres dans le cadre du Programme Europe, Éducation, École : www.projet-eee.eu. S’aider de ce cours pour répondre aux questions.

Exemples :

  • La figure de Don Juan ou l’hédonisme libertin. A ce propos lire l’article sur la démesure de Don Juan ici

Molière, Dom Juan (1665), Acte I, scène 2

Sganarelle vient de reprocher à son maître Dom Juan « d’aimer de tous côtés ». Ce dernier lui réplique :

DOM JUAN - Quoi ? tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
 
SGANARELLE - Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre.
  1. Dans le texte qui suit Calliclès défend l’intempérance et la démesure du désir. Quels sont les arguments de Calliclès ? Quel est le véritable objet du désir ?
  2. Expliquer :Mais cela n’est pas, je suppose, à la portée du vulgaire. De là vient qu’il décrie les gens qui en sont capables, parce qu’il a honte de lui-même et veut cacher sa propre impuissance N’y-a-t-il pas un excès paradoxal chez le tempérant ?
  3. Pourquoi le désir exalte la guerre et le combat (voir le texte de Don Juan) ?
  4. Expliquer ces propos de Don Juan : Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. En quoi consiste la démesure du désir ?
  5. Le désir selon Don Juan et Calliclès est une authentique vertu. La vertu n’a pas de sens moral mais rejoint son sens antique à savoir l’excellence, la réalisation de soi. Expliquer en quoi la vie est au coeur du désir.
  6. Pourquoi le manque n’est pas réductible à la privation selon Calliclès ?
  7. Quelles sont les limites du modèle de Calliclès ? Pourquoi Socrate introduit-il la douleur et la souffrance ?
CALLICLÈS : Que tu es plaisant ! Ce sont les imbéciles que tu appelles tempérants.
SOCRATE : Comment cela ! Qui ne voit que ce n’est pas d’eux que je parle ?
CALLICLÈS : C’est d’eux très certainement, Socrate. Comment en effet un homme pourrait-il être heureux, s’il est esclave de quelqu’un. Mais voici ce qui est beau et juste suivant la nature, je te le dis en toute franchise, c’est que, pour bien vivre, il faut laisser prendre à ses passions tout l’accroissement possible, au lieu de les réprimer, et, quand elles ont atteint toute leur force, être capable de leur donner satisfaction par son courage et son intelligence et de remplir tous ses désirs à mesure qu’ils éclosent. Mais cela n’est pas, je suppose, à la portée du vulgaire. De là vient qu’il décrie les gens qui en sont capables, parce qu’il a honte de lui-même et veut cacher sa propre impuissance. Il dit que l’intempérance est une chose laide, essayant par là d’asservir ceux qui sont mieux doués par la nature, et, ne pouvant lui même fournir à ses passions de quoi les contenter, il fait l’éloge de la tempérance et de la
justice à cause de sa propre lâcheté. Car pour ceux qui ont eu la chance de naître fils de roi, ou que la nature a faits capables de conquérir un commandement, une tyrannie, une souveraineté, peut-il y avoir véritablement quelque chose de plus honteux et de plus funeste que la tempérance ? Tandis qu’il leur est loisible de jouir des biens de la vie sans que personne les en empêche, ils s’imposeraient eux-mêmes pour maîtres la loi, les propos, les censures de la foule ! Et comment ne seraient-ils pas malheureux du fait de cette prétendue beauté de la justice et de la tempérance, puisqu’ils ne pourraient rien donner de plus à leurs amis qu’à leurs ennemis, et cela, quand ils sont les maîtres de leur propre cité ? La vérité, que tu prétends chercher, Socrate, la voici : le luxe, l’incontinence et la liberté, quand ils sont
soutenus par la force constituent la vertu et le bonheur ; le reste, toutes ces belles idées, ces conventions contraires à la nature, ne sont que niaiseries et néant.

Gorgias 492c-493b

Autres exemples sur la question de la souffrance et du désir.
Examiner les procédés cinématographiques du film de Truffaut, L’homme qui aimait les femmes. Montrer comment le cinéaste cherche à construire la « mesure » dans la relation amoureuse. Bertrand, venu à Paris pour régler les détails de la publication de son livre, fait la rencontre fortuite de Véra. Alors qu’il tente de fuir cette ancienne maîtresse qui lui a jadis brisé le cœur, elle le rattrape, le forçant à la confrontation qu’il redoutait. Filmée très différemment des scènes de séduction, cette séquence donne un statut particulier à Véra, dont Bertrand dira que c’est à cause d’elle qu’il a écrit son roman.Construire une problématique à partir du film d’Ingmar Bergman Monika