La philosophie dans l’Académie de Créteil
Enseignement, formation, ressources, informations et réunions des professeurs de philosophie de l’Académie de Créteil.

Enseignement, formation, ressources, informations et réunions des professeurs de philosophie de l’Académie de Créteil.

La rhétorique est-elle un art ? (Gorgias 2)
à partir du Gorgias de Platon et d’un article de Roland Barthes

Ceci est la suite de la première partie consacrée à Gorgias

Visites : 657 - Popularité :
21%
logo imprimer

Gorgias définit la rhétorique comme un art. C’est la rhétorique qui ainsi se définit dans un paradoxe car il n’y a pour elle ni faux ni vrai ; elle ne s’occupe ni de l’un ni de l’autre, mais seulement du succès, par quelque route qu’elle y arrive ; elle est indifférente à la vérité ou au mensonge, c’est-à-dire, qu’elle est un art de la fluctuation sans autre destination que son propre succès. Elle s’adapte à la situation.
Du fait de cette mobilité la rhétorique ne cesse de s’échapper. On ne peut définir ce qui "n’est pas". Comment attribuer en effet de l’être au non-être ?

C’est cette « ontologie », c’est-à-dire ce discours ou savoir sur l’être, que Gorgias critique radicalement dans un traité intitulé Sur le non-être ou sur la nature, dont un résumé nous est fourni par Sextus Empiricus dans Contre les professeurs (VII, 65-87) : « [Gorgias] construit trois arguments principaux : le premier, que rien n’est ; le deuxième, que même s’il est quelque chose, cela ne peut être saisi par l’homme ; le troisième, que même si quelque chose peut être saisi, il est cependant inexprimable et inexplicable »

Ce passage du Gorgias nous met face à cette impossible définition :

SOCRATE.

Puisque tu te vantes d’être habile dans l’art de la rhétorique, [449d] et capable d’enseigner cet art à un autre, apprends-moi quel est son objet : comme, par exemple, l’art du tisserand a pour objet de faire des habits, n’est-ce pas ?

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Et la musique de composer des chants ?

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Par Junon, Gorgias, j’admire tes réponses : il n’est pas possible d’en faire de plus courtes.

GORGIAS.

Je me flatte, Socrate, que tu ne seras pas mécontent de moi sous ce rapport.

SOCRATE. [1]

Fort bien. Réponds-moi, je te prie, de même sur la rhétorique, et dis-moi quel est son objet.

[449e] GORGIAS.

Les discours.

Qu’admet trop vite comme évident Gorgias ?

SOCRATE.

Quels discours, Gorgias ? Ceux avec lesquels le médecin explique au malade le régime qu’il doit observer pour se rétablir ?

GORGIAS.

Non.

SOCRATE.

La rhétorique n’a donc pas pour objet toute espèce de discours ?

GORGIAS.

Non, sans doute.

SOCRATE.

Elle apprend à parler.

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Et n’apprend-elle pas à penser aussi sur les mêmes choses, sur lesquelles elle apprend à parler ?

GORGIAS.

Sans contredit.

SOCRATE.

Mais la médecine, [450a] que nous venons d’apporter en exemple, ne met-elle pas en état de penser et de parler sur les malades ?

GORGIAS.

Nécessairement.

SOCRATE.

La médecine, à ce qu’il paraît, a donc aussi pour objet les discours.

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Ceux qui concernent les maladies ?

GORGIAS.

Précisément.

SOCRATE.

La gymnastique a de même pour objet les discours sur la bonne et la mauvaise disposition du corps.

GORGIAS.

Tout-à-fait.

SOCRATE.

Et il en est ainsi, Gorgias, des autres arts : [450b] chacun d’eux a pour objet les discours relatifs à la chose sur laquelle il s’exerce.

GORGIAS.

Il paraît qu’oui.

SOCRATE.

Pourquoi donc n’appelles-tu pas rhétorique les autres arts qui ont aussi pour objet les discours, puisque tu donnes ce nom à un art dont les discours sont l’objet ?

GORGIAS.

C’est, Socrate, que tous les arts ne s’occupent presque que d’ouvrages de main et d’autres semblables ; au lieu que la rhétorique ne produit rien de pareil, et que tout son effet, toute sa force est dans [450c] les discours. Voilà pourquoi je dis que la rhétorique a les discours pour objet ; et je prétends que je dis vrai en cela. Expliquer pourquoi Gorgias n’en reste qu’aux effets.

SOCRATE.

Je crois comprendre ce que tu veux désigner par cet art ; mais je verrai la chose plus clairement tout-à-l’heure. Réponds-moi ; il y a des arts, n’est-ce pas ? Pourquoi Socrate réoriente-t-il la question ?

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Parmi tous les arts, les uns consistent, je pense, principalement dans l’action, et n’ont besoin que de très peu de discours ; quelques-uns même n’en ont que faire du tout : mais leur ouvrage peut s’achever en silence, comme la peinture, la sculpture et beaucoup d’autres. Tels sont, à ce qu’il me paraît, [450d] les arts que tu dis n’avoir aucun rapport à la rhétorique.

GORGIAS.

Tu saisis parfaitement ma pensée, Socrate.

SOCRATE.

Il y à, au contraire, d’autres arts qui exécutent tout ce qui est de leur ressort par le discours, et qui d’ailleurs n’ont besoin d’aucune ou de presque aucune action. Tels sont la numération et le calcul dans l’arithmétique, la géométrie, le jeu de dés, et beaucoup d’autres arts, dont quelques-uns demandent autant de paroles que d’action, et la plupart davantage, et dont tout l’effet et [450e] toute la force est dans le discours. C’est de ce nombre que tu dis, ce me semble, qu’est la rhétorique.

GORGIAS.

A merveille.

SOCRATE.

Ton intention n’est pourtant pas, je pense, de donner le nom de rhétorique à aucun de ces arts, si ce n’est peut-être que, comme tu as dit en termes exprès que la rhétorique est un art dont la force est tout entière dans le discours, quelqu’un voulût chicaner sur les mots, et en tirer cette conclusion : Gorgias, tu donnes donc le nom de rhétorique à l’arithmétique. Mais
je ne pense pas que tu appelles ainsi ni l’arithmétique, ni la géométrie.

[451a] GORGIAS.

Tu ne te trompes point, Socrate, et tu prends ma pensée comme il faut la prendre.

SOCRATE.

Allons, achève ta réponse à ma question. Puisque la rhétorique est un de ces arts qui font un grand usage du discours, et que beaucoup d’autres sont dans le même cas, tâche de me dire par rapport à quoi toute la force de la rhétorique consiste dans le discours.
Si quelqu’un me demandait au sujet d’un des arts que je viens de nommer : Socrate, qu’est-ce [451b] que la numération ? je lui répondrais, comme tu as fait tout-à-l’heure, que c’est un des arts dont toute la force est dans le discours. Et s’il me demandait de nouveau : Par rapport à quoi ? je lui dirais que c’est par rapport à la connaissance du pair et de l’impair, pour savoir combien il y a d’unités dans l’un et dans l’autre. Pareillement, s’il me demandait : Qu’entends tu par le calcul ? je lui dirais aussi que c’est un des arts dont toute la force consiste dans le discours. Et s’il continuait à me demander : Par rapport à quoi ? je lui répondrais, comme ceux qui recueillent les suffrages [451c] dans les assemblées du peuple , que pour tout le reste la numération est comme le calcul, puisqu’elle a le même objet, savoir, le pair et l’impair ; mais qu’il y a cette différence, que le calcul considère en quel rapport le pair et l’impair sont entre eux, relativement à la quantité. Si on m’interrogeait encore sur l’astronomie, et qu’après que j’aurais répondu que c’est aussi un art qui exécute par le discours tout ce qui est de son ressort, on ajoutât : Socrate, à quoi se rapportent les discours de l’astronomie ? je dirais qu’ils se rapportent au mouvement des astres, du soleil et de la lune, et qu’ils expliquent en quel rapport ils sont, relativement à la vitesse.

GORGIAS.

Tu répondrais très bien, Socrate.

[451d] SOCRATE.

Réponds-moi de même, Gorgias. La rhétorique est un de ces arts qui achèvent et exécutent tout par le discours, n’est-ce pas ?

GORGIAS.

Cela est vrai.

SOCRATE.

Dis-moi donc quel est le sujet auquel se rapportent ces discours dont la rhétorique fait usage.

GORGIAS.

Ce sont les plus grandes de toutes les affaires humaines, Socrate, et les plus importantes. Nouvelle définition de Gorgias. Que lui manque-t-il>

SOCRATE.

Ce que tu dis là, Gorgias, est une chose controversée, [451e] sur laquelle il n’y a encore rien de décidé : car tu as, je pense, entendu chanter dans les banquets la chanson, où les convives, faisant rémunération des biens de la vie, disent que le premier est la santé ; le second, la beauté ; le troisième, la richesse acquise sans injustice, comme parle l’auteur de la chanson (09).

GORGIAS.

Je l’ai entendu ; mais à quel propos dis-tu cela ?

[452a] SOCRATE.

C’est que les artisans de ces biens, chantés par le poète, savoir, le médecin, le maître de gymnase, l’économe, se mettront aussitôt avec toi sur les rangs, et que le médecin me dira le premier : Socrate, Gorgias, te trompe. Son art n’a point pour objet le plus grand des biens de l’homme ; c’est le mien. Si je lui demandais : Toi, qui parles de la sorte, qui es-tu ? Je sois médecin, nie répondra-t-il. Et que prétends-tu ? que le plus grand des biens est celui que produit ton art ? Peut-on le contester, Socrate, me dira-t-il peut-être, puisqu’il produit la santé ? Est-il un bien préférable [452b] pour les hommes à la santé ? Après celui-ci, le maître de gymnase pourrait bien dire : Socrate, je serais très surpris que Gorgias pût te montrer quelque bien résultant de son art, plus grand que celui qui résulte du mien. Et toi, mon ami, répliquerai-je, qui es-tu ? quelle est ta profession ? Je suis maître de gymnase, répondrait-il ; ma profession est de rendre le corps humain beau et robuste. Après le maître de gymnase viendrait l’économe, qui, méprisant toutes les autres professions, me dirait, à ce que je m’imagine : [452c] Juge toi-même, Socrate, si Gorgias ou quelque autre peut produire un bien plus grand que la richesse. Quoi donc ! lui dirions-nous, est-ce toi qui fais la richesse ? Sans doute, répondrait-il. Qui es-tu donc ? Je suis économe. Et quoi ! est-ce que tu regardes la richesse comme le plus grand de tous les biens ? Assurément, dira-t-il. Cependant, Gorgias que voici, prétend que son art produit un plus grand bien que le tien. Il est clair qu’il demanderait après cela : Quel est donc [452d] ce plus grand bien ? Que Gorgias s’explique. Imagine-toi, Gorgias, que la même question t’est faite par eux et par moi ; et dis-moi en quoi consiste ce que tu appelles le plus grand bien de l’homme, celui que tu te vantes de produire.

GORGIAS.

C’est en effet, Socrate, le plus grand de tous les biens, qui rend libre et même puissant dans chaque ville.

SOCRATE.

Mais encore quel est-il ?

[452e] GORGIAS.

C’est, selon moi, d’être en état de persuader par ses discours les juges dans les tribunaux, les sénateurs dans le sénat, le peuple dans les assemblées, en un mot tous ceux qui composent toute espèce de réunion politique. Or, ce talent mettra à tes pieds le médecin et le maître de gymnase : et l’on verra que l’économe s’est enrichi, non pour lui, mais pour un autre, pour toi qui possèdes l’art de parler et de gagner l’esprit de la multitude.Nouvelle définition de Gorgias : La rhétorique est un "moyen". En vue de quoi ? Pourquoi cette référence à la multitude ? Quelle différence fondamentale y-a-t-il avec la philosophie ?
Du point de vue de l’argumentation, ce qui est (à savoir ici la parole du médecin) se fait "doubler" (au sens de remplacer, mais aussi de trahir, comme dans le langage de la mafia)par le discours de son frère, bon orateur, auprès du malade. Ainsi l’être de la rhétorique se donne dans une duplicité qui met en question le principe d’identité de la logique. Expliquer.
Notes :

[1Première définition de Gorgias

P.S. :

Roland Barthes :

La rhétorique dont il sera question ici est ce méta-langage (dont le langage objet fut le « discours » ) qui a régné en Occident du ve siècle avant J.-C. au xixe siècle après J-C. On ne s’occupera pas d’expériences plus lointaines (Inde, Islam), et en ce qui concerne l’Occident lui-même, on s’en tiendra à Athènes, Rome et la France. Ce méta-langage (discours sur le discours) a comporté plusieurs pratiques, présentes simultanément ou successivement, selon les époques, dans la « Rhétorique » :
1. Une technique, c’est-à-dire un « art », au sens classique du mot : art de la persuasion, ensemble de règles, de recettes dont la mise en œuvre permet de convaincre l’auditeur du discours (et plus tard le lecteur de l’œuvre), même si ce dont il faut le persuader est « faux ».
2. Un enseignement : l’art rhétorique, d’abord transmis par des voies personnelles (un rhéteur et ses disciples, ses clients) s’est rapidement inséré dans des institutions d’enseignement ; dans les écoles, il a formé l’essentiel de ce qu’on appellerait aujourd’hui le second cycle secondaire et l’enseignement supérieur ; il s’est transformé en matière d’examen (exercices, leçons, épreuves).
3. Une science, ou en tout cas, une proto-science, c’est-à-dire : a) un champ d’observation autonome délimitant certains phénomènes homogènes, à savoir les « effets » de langage ; b) un classement de ces phénomènes (dont la trace la plus connue est la liste des « figures » de rhétorique) ; c) une « opération » au sens hjelmslevien, c’est-à-dire un méta-langage, ensemble de traités de rhétorique, dont la matière — ou le signifié — est un langage-objet (le langage argumentatif et le langage « figuré »).
4. Une morale : étant un système de « règles », la rhétorique est pénétrée de l’ambiguïté du mot : elle est à la fois un manuel de recettes, animées par une finalité pratique, et un Code, un corps de prescriptions morales, dont le rôle est de surveiller (c’est-à-dire de permettre et de limiter) les « écarts » du langage passionnel.
5. Une pratique sociale : la Rhétorique est cette technique privilégiée (puisqu’il faut payer pour l’acquérir) qui permet aux classes dirigeantes de s’assurer la propriété de la parole. Le langage étant un pouvoir, on a édicté des règles sélectives d’accès à ce pouvoir, en le constituant en pseudo-science, fermée à « ceux qui ne savent pas parler », tributaire d’une initiation coûteuse : née il y a 2 500 ans de procès de propriété, la rhétorique s’épuise et meurt dans la classe de « rhétorique », consécration initiatique de la culture bourgeoise.
6. Une pratique ludique. Toutes ces pratiques constituant un formidable système institutionnel (« répressif », comme on dit maintenant), il était normal que se développât une dérision de la rhétorique, une rhétorique « noire » (suspicions, mépris, ironies) : jeux, parodies, allusions erotiques ou obscènes *, plaisanteries de collège, toute une pratique de potaches (qui reste d’ailleurs à explorer et constituer en code culturel).

Barthes Roland. L’ancienne rhétorique. In : Communications, 16, 1970. Recherches rhétoriques. pp. 172-223 ; doi : https://doi.org/10.3406/comm.1970.1236
https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1970_num_16_1_1236


Forum
Répondre à cet article


pucePlan du site puceContact puceEspace rédacteurs pucesquelette

RSS Valid XHTML 1.0 Strict

2008-2019 © La philosophie dans l’Académie de Créteil - Tous droits réservés
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.89
Version Escal-V4 disponible pour SPIP3.2