Le courage, le savoir et la phronesis

 1. Lachès ou le courage

 Une question importante d’actualité

Les discussions sur le courage qui figurent dans le Lachès font écho chez Thucydide. La question de savoir dans quelle mesure le courage se ramène au savoir ou à l’expérience est traitée au livre II de Thucydide, avant la bataille de Naupacte, dans La guerre du Péloponnèse. Et l’idée d’un courage fondé sur une conscience claire des fins à poursuivre est déjà présente dans les paroles de Périclès. Platon reprend ces idées et les approfondit, en une transposition philosophique.

 Etude du Lachès à partir de : De Romilly Jacqueline.

Réflexions sur le courage chez Thucydide et chez Platon. In : Revue des Études Grecques, tome 93, fascicule 442-444, Juillet-décembre 1980. pp. 307-323 ;
doi : https://doi.org/10.3406/reg.1980.4285
https://www.persee.fr/doc/reg_0035-2039_1980_num_93_442_4285

 La démocratie et le savoir en opposition à l’aristocratie et aux codes de l’honneur

  • Montrer dans le texte de Platon cette opposition entre les deux modèles.
  • Les deux thèses présentées dans le Lâchés coïncident très exactement avec celle des thèses
    péloponnésiennes et athéniennes, telles qu’on les trouve exposées au livre II de Thucydide, juste avant la bataille de Naupacte. Guerre du Péloponnèse
  • Périclès defend l’idée d’un courage politique :

Spartes

IX. - C’est avec ces préparatifs et dans cet état d’esprit qu’on se jeta tête baissée dans la guerre. Voici les alliés des deux partis au début des hostilités. Aux côtés des Lacédémoniens combattaient : tous les Péloponnésiens qui habitent à l’intérieur de l’isthme, à l’exception des Argiens et des Achéens dont les sympathies étaient partagées entre les deux camps. Seuls au début parmi les Achéens, les habitants de Pellénè leur donnèrent leur concours ; par la suite, tous les imitèrent. En dehors du Péloponnèse : les Mégariens, les Phocidiens, les Locriens, les Béotiens, les Ambracáotes, les Leucadiens, les Anactoriens. Leur flotte était fourme par les Corinthiens, les Mégariens, les Sicyoniens, les Pellèniens, les Eléens, les Ambraciotes, les Leucadiens ; la cavalerie par les Béotiens, les Phocidiens, les Locriens ; les autres villes fournissaient l’infanterie. Tels étaient les alliés des Lacédémoniens. Ceux des Athéniens étaient les habitants de Chios, de Lesbos, de Platée, les Messéniens de Naupacte, la majorité des Acarnaniens, les habitants de Corcyre, de Zacynthe et d’autres villes tributaires dans les différents pays suivants la partie maritime de la Carie, les Doriens voisins de la Carie, l’Ionie, l’Hellespont, les villes voisines du littoral de la Thrace, toutes les îles situées au Levant, entre le Péloponnèse et la Crète, toutes les Cyclades, à l’exception de Mélos et de Théra . Leur flotte était fournie par les habitants de Chios, de Lesbos, de Corcyre ; d’autres fournissaient l’infanterie et de l’argent. Tels étaient les alliés des deux côtés et les préparatifs de guerre (123).

X. - Aussitôt après les événements de Platée, les Lacédémoniens envoyèrent, tant à leurs alliés du Péloponnèse qu’à ceux de l’extérieur, l’ordre d’équiper une armée et de faire les préparatifs nécessaires pour une expédition hors du pays, car ils se disposaient à envahir l’Attique. Quand tout fut prêt, au moment fixé, les deux tiers des troupes alliées se concentrèrent à l’isthme (124). Puis, au moment où l’armée entière se trouva rassemblée, Archidamos, roi de Lacédémone, qui était à la tête de ce corps expéditionnaire, convoqua les généraux de toutes les cités, les officiers supérieurs et tous les hommes les plus considérés et leur dit :

XI. - « Péloponnésiens et alliés ! nos pères eux aussi ont fait bien des expéditions à l’intérieur du Péloponnèse et au dehors ; et les plus âgés d’entre nous ne laissent pas d’avoir l’expérience de la guerre. Toutefois aucune de nos expéditions au dehors n’a provoqué de préparatifs plus importants. C’est que la ville contre laquelle nous marchons maintenant est très puissante et nous-mêmes avons une armée très nombreuse et excellente. Il convient donc que nous nous montrions à la hauteur de nos pères et au niveau de notre propre gloire. Car toute la Grèce est exaltée par cette expédition et la suit avec attention en haine d’Athènes, elle souhaite le succès de notre entreprise. Il ne faut donc pas, quelque idée qu’on ait de notre supériorité numérique, quelque forte que soit notre assurance que l’ennemi n’en viendra pas aux mains, négliger les précautions dans notre avance : chaque chef, chaque soldat doit, dans la mesure de ses moyens, s’attendre à tomber dans quelque danger. La guerre est pleine d’incertitudes. Très souvent les attaques se produisent à l’improviste et dans un état d’irritation. Souvent aussi des troupes inférieures en nombre, parce qu’elles sont sur leurs gardes, repoussent des forces plus nombreuses, qui par dédain de l’adversaire ne prennent pas de précautions. Il faut donc constamment, en pays ennemi, faire preuve d’audace dans ses desseins, mais de précaution et de prudence dans l’action. C’est ainsi que dans la marche à l’ennemi on est plein d’assurance et plein de sécurité dans la défense. La ville contre laquelle nous marchons, loin d’être dans l’impossibilité de se défendre, est mieux équipée que toute autre. Aussi devons-nous nous attendre à voir l’ennemi nous livrer bataille ; s’il ne le fait pas maintenant que nous sommes à quelque distance, il le fera quand il nous verra sur son territoire, ravageant et détruisant ses biens. La vue d’un dommage inaccoutumé irrite immédiatement notre colère ; moins on réfléchit, plus on agit avec emportement. Il est vraisemblable que telle douve être la conduite des Athéniens : ils ont la prétention de commander aux autres et sont plus habitués à aller ravager le territoire d’autrui qu’à voir le leur saccagé. Puisque telle est la puissance de la ville que nous attaquons, puisque nos succès ou nos revers doivent mesurer la gloire que nous acquerrons pour nos ancêtres et pour nous-mêmes, suivez vos chefs partout où ils vous conduiront, respectez toujours l’ordre et la discipline et exécutez promptement les commandements. Rien n’est plus beau, rien ne garantit mieux la sécurité qu’une armée nombreuse obéissant à une stricte discipline. »

Athènes

XXXVI. - « Je commencerai donc par nos aïeux. Car il est juste et équitable, dans de telles circonstances, de leur faire l’hommage d’un souvenir. Cette contrée, que sans interruption ont habitée des gens de même race (158), est passée de mains en mains jusqu’à ce jour, en sauvegardant grâce à leur valeur sa liberté. Ils méritent des éloges ; mais nos pères en méritent davantage encore. A l’héritage qu’ils avaient reçu, ils ont ajouté et nous ont légué, au prix de mille labeurs, la puissance que nous possédons. Nous l’avons accrue, nous qui vivons encore et qui sommes parvenus à la pleine maturité. C’est nous qui avons mis la cité en état de se suffire à elle-même en tout dans la guerre comme dans la paix. Les exploits guerriers qui nous ont permis d’acquérir ces avantages, l’ardeur avec laquelle nous-mêmes ou nos pères nous avons repoussé les attaques des Barbares ou des Grecs, je ne veux pas m’y attarder ; vous les connaissez tous, aussi je les passerai sous silence. Mais la formation qui nous a permis d’arriver à ce résultat, la nature des institutions politiques et des moeurs qui nous ont valu ces avantages, voilà ce que je vous montrerai d’abord ; je continuerai par l’éloge de nos morts, car j’estime que dans les circonstances présentes un pareil sujet est d’actualité et que la foule entière des citoyens et des étrangers peut en tirer un grand profit.

XXXVII. - « Notre constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d’imiter les autres, nous donnons l’exemple à suivre. Du fait que l’État, chez nous, est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l’égalité est assurée à tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n’est gêné par la pauvreté et par l’obscurité de sa condition sociale, s’il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n’a aucune place ; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s’il agit à sa tête ; enfin nous n’usons pas de ces humiliations qui, pour n’entraîner aucune perte matérielle, n’en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu’elles donnent. La contrainte n’intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n’étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel (159).

XXXVIII. - « En outre pour dissiper tant de fatigues, nous avons ménagé à l’âme des délassements fort nombreux ; nous avons institué des jeux et des fêtes qui se succèdent d’un bout de l’année à l’autre, de merveilleux divertissements particuliers dont l’agrément journalier bannit la tristesse. L’importance de la cité y fait affluer toutes les ressources de la terre et nous jouissons aussi bien des productions de l’univers que de celles de notre pays.

XXXIX. - « En ce qui concerne la guerre, voici en quoi nous différons de nos adversaires. Notre ville est ouverte à tous ; jamais nous n’usons de Xénélasies (160) pour écarter qui que ce soit d’une connaissance ou d’un spectacle, dont la révélation pourrait être profitable à nos ennemis. Nous fondons moins notre confiance sur les préparatifs et les ruses de guerre que sur notre propre courage au moment de l’action. En matière d’éducation, d’autres peuples, par un entraînement pénible, accoutument les enfants dès le tout jeune âge au courage viril ; mais nous, malgré notre genre de vie sans contrainte, nous affrontons avec autant de bravoure qu’eux des dangers semblables. En voici une preuve ; les Lacédémoniens, quand ils se mettent en campagne contre nous, n’opèrent pas seuls, mais avec tous leurs alliés ; nous, nous pénétrons seuls dans le territoire de nos voisins et très souvent nous n’avons pas trop de peine à triompher, en pays étranger, d’adversaires qui défendent leurs propres foyers. De plus, jamais jusqu’ici nos ennemis ne se sont trouvés face à face avec toutes nos forces rassemblées ; c’est qu’il nous faut donner nos soins à notre marine et distraire de nos forces pour envoyer des détachements sur bien des points de notre territoire. Qu’ils en viennent aux mains avec une fraction de nos troupes : vainqueurs, ils se vantent de nous avoir tous repoussés ; vaincus, d’avoir été défaits par l’ensemble de nos forces. Admettons que nous affrontons les dangers avec plus d’insouciance que de pénible application, que notre courage procède davantage de notre valeur naturelle que des obligations légales, nous avons au moins l’avantage de ne pas nous inquiéter des maux à venir et d’être, à l’heure du danger, aussi braves que ceux qui n’ont cessé de s’y préparer. Notre cité a également d’autres titres à l’admiration générale.

XL. - Nous savons concilier le goût du beau avec la simplicité et le goût des études avec l’énergie. Nous usons de la richesse pour l’action et non pour une vaine parade en paroles. Chez nous, il n’est pas honteux d’avouer sa pauvreté ; il l’est bien davantage de ne pas chercher à l’éviter. Les mêmes hommes peuvent s’adonner à leurs affaires particulières et à celles de l’Etat ; les simples artisans peuvent entendre suffisamment les questions de politique. Seuls nous considérons l’homme qui n ’y participe pas comme un mutile et non comme un oisif. C’est par nous-mêmes que nous décidons des affaires, que nous nous en faisons un compte exact pour nous, la parole n’est pas nuisible à l’action, ce qui l’est, c’est de ne pas se renseigner par la parole avant de se lancer dans l’action. Voici donc en quoi nous nous distinguons : nous savons à la fois apporter de l’audace et de la réflexion dans nos entreprises. Les autres, l’ignorance les rend hardis, la réflexion indécis. Or ceux-là doivent être jugés les plus valeureux qui, tout en connaissant exactement les difficultés et les agréments de la vie, ne se détournent pas des dangers. En ce qui concerne la générosité, nous différons également du grand nombre ; car ce n’est pas par les bons offices que nous recevons, mais par ceux que nous rendons, que nous acquérons des amis. Le bienfaiteur se montre un ami plus sûr que l’obligé ; il veut, en lui continuant sa bienveillance, sauvegarder la reconnaissance qui lui est due ; l’obligé se montre plus froid, car il sait qu’en payant de retour son bienfaiteur, il ne se ménage pas de la reconnaissance, mais acquitte une dette. Seuls nous obéissons à la confiance propre aux âmes libérales et non à un calcul intéressé, quand nous accordons hardiment nos bienfaits.

XLI. - « En un mot, je l’affirme, notre cité dans son ensemble est l’école de la Grèce (161) et, à considérer les individus, le même homme sait plier son corps à toutes les circonstances avec une grâce et une souplesse extraordinaires. Et ce n’est pas là un vain étalage de paroles, commandées par les circonstances, mais la vérité même ; la puissance que ces qualités nous ont permis d’acquérir vous l’indique. Athènes est la seule cité qui, à l’expérience, se montre supérieure à sa réputation ; elle est la seule qui ne laisse pas de rancune à ses ennemis, pour les défaites qu’elle leur inflige, ni de mépris à ses sujets pour l’indignité de leurs maîtres. Cette puissance est affirmée par d’importants témoignages et d’une façon éclatante à nos yeux et à ceux de nos descendants ; ils nous vaudront l’admiration, sans que nous ayons besoin des éloges d’un Homère ou d’un autre poète épique capable de séduire momentanément, mais dont les fictions seront contredites par la réalité des faits. Nous avons forcé la terre et la mer entières à devenir accessibles à notre audace, partout nous avons laissé des monuments éternels des défaites infligées à nos ennemis et de nos victoires. Telle est la cité dont, avec raison, ces hommes n’ont pas voulu se laisser dépouiller et pour laquelle ils ont péri courageusement dans le combat ; pour sa défense nos descendants consentiront à tout souffrir.

XLII. - « Je me suis étendu sur les mérites de notre cité, car je voulais vous montrer que la partie n’est pas égale entre nous et ceux qui ne jouissent d’aucun de ces avantages et étayer de preuves l’éloge des hommes qui font l’objet de ce discours. J’en ai fini avec la partie principale. La gloire de la république, qui m’a inspiré, éclate dans la valeur de ces soldats et de leurs pareils. Leurs actes sont à la hauteur de leur réputation. Il est peu de Grecs dont on en puisse dire autant. Rien ne fait mieux voir à mon avis la valeur d ’un homme que cette fin, qui chez les jeunes gens signale et chez les vieillards confirme la valeur. En effet ceux qui par ailleurs ont montré des faiblesses méritent qu’on mette en avant leur bravoure à la guerre ; car ils ont effacé le mal par le bien et leurs services publics ont largement compensé les torts de leur vie privée. Aucun d’eux ne s’est lassé amollir par la richesse au point d’en préférer les satisfactions à son devoir ; aucun d’eux par l’espoir d’échapper à la pauvreté et de s’enrichir n’a hésité devant le danger. Convaincus qu’il fallait préférer à ces biens le châtiment de l’ennemi, regardant ce risque comme le plus beau, ils ont voulu en l’affrontant châtier l’ennemi et aspirer à ces honneurs. Si l’espérance les soutenait dans l’incertitude du succès, au moment d ’agir et à la vue du danger, ils ne mettaient de confiance qu’en eux-mêmes. Ils ont mieux aimé chercher leur salut dans la défaite de l’ennemi et dans la mort même que dans un lâche abandon ; ainsi ils ont échappé au déshonneur et risqué leur vie. Par le hasard d’un instant, c’est au plus fort de la gloire et non de la peur qu’ils nous ont quittés.

XLIII. - « C’est ainsi qu’ils se sont montrés les dignes fils de la cité. Les survivants peuvent bien faire des voeux pour obtenir un sort meilleur, mais ils doivent se montrer tout aussi intrépides à l’égard de l’ennemi ; qu’ils ne se bornent pas à assurer leur salut par des paroles. Ce serait aussi s’attarder bien inutilement que d’énumérer, devant des gens parfaitement informés comme vous l’êtes, tous les biens attachés à la défense du pays. Mais plutôt ayez chaque jour sous les yeux la puissance de la cité ; servez -la avec passion et quand vous serez bien convaincus de sa grandeur, dites-vous que c’est pour avoir pratiqué l’audace, comme le sentiment du devoir et observé l’honneur dans leur conduite que ces guerriers la lui ont procurée. Quand ils échouaient, ils ne se croyaient pas en droit de priver la cité de leur valeur et c’est ainsi qu’ils lui ont sacrifié leur vertu comme la plus noble contribution. Faisant en commun le sacrifice de leur vie, ils ont acquis chacun pour sa part une gloire immortelle et obtenu la plus honorable sépulture. C’est moins celle où ils reposent maintenant que le souvenir immortel sans cesse renouvelé par les discours et les commémorations. Les hommes éminents ont la terre entière pour tombeau. Ce qui les signale à l’attention, ce n’est pas seulement dans leur patrie les inscriptions funéraires gravées sur la pierre ; même dans les pays les plus éloignés leur souvenir persiste, à défaut d’épitaphe, conservé dans la pensée et non dans les monuments. Enviez donc leur sort, dites-vous que la liberté se confond avec le bonheur et le courage avec la liberté et ne regardez pas avec dédain les périls de la guerre. Ce ne sont pas les malheureux, privés de l’espoir d’un sort meilleur, qui ont le plus de raisons de sacrifier leur vie, mais ceux qui de leur vivant risquent de passer d’une bonne à une mauvaise fortune et qui en cas d’échec verront leur sort complètement changé. Car pour un homme plein de fierté, l’amoindrissement causé par la lâcheté est plus douloureux qu’une mort qu’on affronte avec courage, animé par l ’espérance commune et qu’on ne sent même pas.

XLIV. - « Aussi ne m’apitoierai-je pas sur le sort des pères ici présents, je me contenterai de les réconforter. Ils savent qu’ils ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie et que le bonheur est pour ceux qui obtiennent comme ces guerriers la fin la plus glorieuse ou comme vous le deuil le plus glorieux et qui voient coïncider l’heure de leur mort avec la mesure de leur félicité. Je sais néanmoins qu’il est difficile de vous persuader ; devant le bonheur d’autrui, bonheur dont vous avez joui, il vous arrivera de vous souvenir souvent de vos disparus. Or l’on souffre moins de la privation des biens dont on n’a pas profité que de la perte de ceux auxquels on était habitué. II faut pourtant reprendre courage ; que ceux d’entre vous à qui l’âge le permet aient d’autres enfants ; dans vos familles les nouveau-nés vous feront oublier ceux qui ne sont plus ; la cité en retirera un double avantage sa population ne diminuera pas et sa sécurité sera garantie. Car il est impossible de prendre des décisions justes et équitables, si l’on n’a pas comme vous d’enfants à proposer comme enjeu et à exposer au danger. Quant à vous qui n’avez plus cet espoir, songez à l’avantage que vous a conféré une vie dont la plus grande partie a été heureuse ; le reste sera court ; que la gloire des vôtres allège votre peine ; seul l’amour de la gloire ne vieillit pas et, dans la vieillesse, ce n’est pas l’amour de l’argent, comme certains le prétendent, qui est capable de nous charmer, mais les honneurs qu’on nous accorde.

XLV. - « Et vous, fils et frères ici présents de ces guerriers, je vois pour vous une grande lutte à soutenir. Chacun aime à faire l’éloge de celui qui n’est plus. Vous aurez bien du mal, en dépit de votre vertu éclatante, à vous mettre je ne dis pas à leur niveau, mais un peu au-dessous. Car l’émulation entre vivants provoque l’envie, tandis que ce qui ne fait plus obstacle obtient tous les honneurs d’une sympathie incontestée. S’il me faut aussi faire mention des femmes réduites au veuvage, j’exprimerai toute ma pensée en une brève exhortation : toute leur gloire consiste à ne pas se montrer inférieures à leur nature et à faire parler d’elles le moins possible parmi les hommes, en bien comme en mal.

XLVI. - « J’ai terminé ; conformément à la loi, mes paroles ont exprimé ce que je croyais utile ; quant aux honneurs réels, déjà une partie a été rendue à ceux qu’on ensevelit de plus leurs enfants désormais et jusqu’à leur adolescence seront élevés aux frais de l’État (162) ; c’est une couronne offerte par la cité pour récompenser les victimes de ces combats et leurs survivants ; car les peuples qui proposent à la vertu de magnifiques récompenses ont aussi les meilleurs citoyens. Maintenant après avoir versé des pleurs sur ceux que vous avez perdus, retirez-vous.

 Quelle différence y-a-t-il entre le conseil avisé et le savoir ?

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 Un exemple : Polydamas.

Dans la mythologie grecque, Polydamas (en grec ancien Πολυδάμας / Polydámas), fils de Panthoos et de Phrontis, est un des meneurs troyens de la guerre de Troie. Il est né le même jour qu’Hector, mais là où Hector l’emporte en courage, Polydamas le surpasse en sagesse. Polydamas reste néanmoins l’un des meilleurs guerriers troyens au même titre qu’Énée, Sarpédon ou Agénor. Des trois fils de Panthoos, il est celui qui apparaît le plus fréquemment dans l’Iliade.

À la lecture d’un présage au Chant XII, il donne à Hector le conseil qui lui est inspiré à la vue d’un aigle qui lâche un serpent, et l’oracle s’accomplit.

Le Conseil de Polydamas

De même, quand un sanglier ou un lion, fier de sa vigueur, se retourne contre les chiens et les chasseurs, ceux-ci, se serrant, s’arrêtent en face et lui dardent un grand nombre de traits ; mais son coeur orgueilleux ne tremble ni ne s’épouvante, et son audace cause sa perte. Il tente souvent d’enfoncer les lignes des chasseurs, et là où il se rue, elles cèdent toujours. Ainsi, se ruant dans la mêlée, Hektôr exhortait ses compagnons à franchir le fossé ; mais ses chevaux rapides n’osaient eux-mêmes avancer, et, en hennissant, ils s’arrêtaient sur le bord, car le fossé creux les effrayait, ne pouvant être franchi ou traversé facilement. Des deux côtés se dressaient de hauts talus hérissés de pals aigus plantés par les fils des Akhaiens, épais, solides et tournés contre les guerriers ennemis. Des chevaux traînant un char léger n’auraient pu y pénétrer aisément ; mais les hommes de pied désiraient tenter l’escalade. Et alors Polydamas s’approcha du brave Hektôr et lui dit :

  • Hektôr, et vous, chefs des Troiens et des Alliés, nous poussons imprudemment à travers ce fossé nos chevaux rapides, car le passage en est difficile. Des pals aigus s’y dressent en effet, et derrière eux monte le mur des Akhaiens. On ne peut ici ni combattre sur les chars, ni en descendre. La voie est étroite, et je pense que nous y périrons. Puisse Zeus qui tonne dans les hauteurs accabler les Argiens de mille maux et venir en aide aux Troiens aussi sûrement que je voudrais voir à l’instant ceux-là périr tous, sans gloire, loin d’Argos. Mais, s’ils reviennent sur nous et nous repoussent des nefs, nous serons précipités dans le fossé creux ; et je ne pense pas qu’un seul d’entre nous, dans sa fuite, puisse regagner la ville. Ecoutez donc et obéissez à mes paroles. Que les conducteurs retiennent les chevaux au bord de ce fossé, et nous, à pied, couverts de nos armes, nous suivrons tous Hektôr, et les Akhaiens ne résisteront pas, si, en effet, leur ruine est proche.

Polydamas parla ainsi, et ce sage conseil plut à Hektôr, et, aussitôt, il sauta de son char avec ses armes ; et, comme le divin Hektôr, les autres Troiens sautèrent aussi de leurs chars, et ils ordonnèrent aux conducteurs de ranger les chevaux sur le bord du fossé ; et, se divisant en cinq corps, ils suivirent leurs chefs.

Avec Hektôr et l’irréprochable Polydamas marchaient les plus nombreux et les plus braves, ceux qui désiraient avec le plus d’ardeur enfoncer la muraille ; et leur troisième chef était Kébrionès, car Hektôr avait laissé à la garde du char un moins brave guerrier. Et le deuxième corps était commandé par Alkathoos, Pâris et Agènôr. Et le troisième corps obéissait à Hélénos et au divin Dèiphobos, deux fils de Priamos, et au héros Asios Hyrtakide que ses chevaux au poil roux et de haute taille avaient amené d’Arisba et des bords du Sellèis. Et le chef du quatrième corps était le noble fils d’Ankhisès, Ainéias ; et avec lui commandaient les deux Anténorides, Arkélokhos et Akamas, habiles au combat. Et Sarpèdôn, avec Glaukos et le magnanime Astéropaios, commandait les illustres Alliés. Et ces guerriers étaient les plus courageux après Hektôr, car il les surpassait tous.

Et s’étant couverts de leurs boucliers de cuir, ils allèrent droit aux Danaens, ne pensant pas que ceux-ci pussent résister, et certains d’envahir les nefs noires. Ainsi les Troiens et leurs alliés venus de loin obéissaient au sage conseil de l’irréprochable Polydamas ; mais le Hyrtakide Asios, prince des hommes, ne voulut point abandonner ses chevaux et leur conducteur, et il s’élança avec eux vers les nefs rapides. Insensé ! Il ne devait point, ayant évité la noire Kèr, fier de ses chevaux et de son char, revenir des nefs vers la haute Ilios ; et déjà la triste Moire l’enveloppait de la lance de l’illustre Deukalide Idoméneus.

Et il se rua sur la gauche des nefs, à l’endroit où les Akhaiens ramenaient dans le camp leurs chevaux et leurs chars. Il trouva les portes ouvertes, car ni les battants, ni les barrières n’étaient fermés, afin que les guerriers, dans leur fuite, pussent regagner les nefs. Plein d’orgueil, il poussa ses chevaux de ce côté, et ses compagnons le suivaient avec de perçantes clameurs, ne pensant pas que les Akhaiens pussent résister, et certains d’envahir les nefs noires.

Les insensés ! Ils rencontrèrent devant les portes deux braves guerriers, fils magnanimes des belliqueux Lapithes. Et l’un était le robuste Polypoitès, fils de Peirithoos, et l’autre, Léonteus, semblable au tueur Arès. Et tous deux, devant les hautes portes, ils se tenaient comme deux chênes, sur les montagnes, bravant les tempêtes et la pluie, affermis par leurs larges racines. Ainsi, certains de leurs forces et de leur courage, ils attendaient le choc du grand Asios et ne reculaient point.

Et, droit au mur bien construit, avec de grandes clameurs, se ruaient, le bouclier sur la tête, le prince Asios, Iamènès, Orestès, Adamas Asiade, Thoôn et Oinomaos. Et, par leurs cris, les deux Lapithes exhortaient les Akhaiens à venir défendre les nefs. Mais, voyant les Troiens escalader la muraille, les Danaens pleins de terreur poussaient de grands cris. Alors, les deux Lapithes, se jetant devant les portes, combattirent tels que deux sangliers sauvages qui, sur les montagnes, forcés par les chasseurs et les chiens, se retournent impétueusement et brisent les arbustes dont ils arrachent les racines. Et ils grincent des dents jusqu’à ce qu’un trait leur ait arraché la vie.

Ainsi l’airain éclatant résonnait sur la poitrine des deux guerriers frappés par les traits ; et ils combattaient courageusement, confiants dans leurs forces et dans leurs compagnons.

Et ceux-ci lançaient des pierres du haut des tours bien construites, pour se défendre, eux, leurs tentes et leurs nefs rapides. Et de même que la lourde neige, que la violence du vent qui agite les nuées noires verse, épaisse, sur la terre nourricière, de même les traits pleuvaient des mains des Akhaiens et des Troiens. Et les casques et les boucliers bombés sonnaient, heurtés par les pierres. Alors, gémissant et se frappant les cuisses, Asios Hyrtakide parla ainsi, indigné :

  • Père Zeus ! certes, tu n’aimes qu’à mentir, car je ne pensais pas que les héros Akhaiens pussent soutenir notre vigueur et nos mains inévitables. Voici que, pareils aux guêpes au corsage mobile, ou aux abeilles qui bâtissent leurs ruches dans un sentier ardu, et qui n’abandonnent point leurs demeures creuses, mais défendent leur jeune famille contre les chasseurs, voici que ces deux guerriers, seuls devant les portes, ne reculent point, attendant d’être morts ou vainqueurs.

Il parla ainsi, mais il ne fléchit point l’âme de Zeus qui, dans son coeur, voulait glorifier Hektôr.

Et d’autres aussi combattaient autour des portes ; mais, à qui n’est point dieu, il est difficile de tout raconter. Et çà et là, autour du mur, roulait un feu dévorant de pierres. Et les Argiens, en gémissant de cette nécessité, combattaient pour leurs nefs. Et tous les Dieux étaient tristes, qui soutenaient les Danaens dans les batailles.

Et, alors, le robuste fils de Peirithoos, Polypoitès, frappa Damasos de sa lance, sur le casque d’airain ; mais le casque ne résista point, et la pointe d’airain, rompant l’os, écrasa la cervelle, et l’homme furieux fut dompté. Et Polypoitès tua ensuite Pylôn et Ormènios. Et le fils d’Antimakhos, Léonteus, nourrisson d’Arès, de sa lance perça Hippomakhos à la ceinture, à travers le baudrier. Puis, ayant tiré l’épée aiguë hors de la gaine, et se ruant dans la foule, il frappa Antiphatès, et celui-ci tomba à la renverse. Puis, Léonteus entassa Ménôn, Iainènos et Orestès sur la terre nourricière.

Et tandis que les deux Lapithes enlevaient leurs armes splendides, derrière Polydamas et Hektôr accouraient de jeunes guerriers, nombreux et très braves, pleins du désir de rompre la muraille et de brûler les nefs. Mais ils hésitèrent au bord du fossé. En effet, comme ils allaient le franchir, ils virent un signe augural. Un aigle, volant dans les hautes nuées, apparut à leur gauche, et il portait entre ses serres un grand dragon sanglant, mais qui vivait et palpitait encore, et combattait toujours, et mordait l’aigle à la poitrine et au cou. Et celui-ci, vaincu par la douleur, le laissa choir au milieu de la foule, et s’envola dans le vent en poussant des cris. Et les Troiens frémirent d’horreur en face du dragon aux couleurs variées qui gisait au milieu d’eux, signe de Zeus tempétueux. Et alors Polydamas parla ainsi au brave Hektôr :

  • Hektôr, toujours, dans l’agora, tu repousses et tu blâmes mes conseils prudents, car tu veux qu’aucun guerrier ne dise autrement que toi, dans l’agora ou dans le combat ; et il faut que nous ne servions qu’à augmenter ton pouvoir. Mais je parlerai cependant, car mes paroles seront bonnes. N’allons point assiéger les nefs Akhaiennes, car ceci arrivera, si un vrai signe est apparu aux Troiens, prêts à franchir le fossé, cet aigle qui, volant dans les hautes nuées, portait entre ses serres ce grand dragon sanglant, mais vivant encore, et qui l’a laissé choir avant de le livrer en pâture à ses petits dans son aire. C’est pourquoi, même si nous rompions de force les portes et les murailles des Akhaiens, même s’ils fuyaient, nous ne reviendrions point par les mêmes chemins et en bon ordre ; mais nous abandonnerions de nombreux Troiens que les Akhaiens auraient tués avec l’airain, en défendant leurs nefs. Ainsi doit parler tout augure savant dans les prodiges divins, et les peuples doivent lui obéir.

Et Hektôr au casque mouvant, le regardant d’un oeil sombre, lui dit :

  • Polydamas, certes, tes paroles ne me plaisent point, et, sans doute, tu le sais, tes conseils auraient pu être meilleurs. Si tu as parlé sincèrement, c’est que les Dieux t’ont ravi l’intelligence, puisque tu nous ordonnes d’oublier la volonté de Zeus qui tonne dans les hauteurs, et les promesses qu’il m’a faites et confirmées par un signe de sa tête. Tu veux que nous obéissions à des oiseaux qui étendent leurs ailes ! Je ne m’en inquiète point, je n’en ai nul souci, soit qu’ils volent à ma droite, vers Eôs ou Hélios, soit qu’ils volent à ma gauche, vers le sombre couchant. Nous n’obéirons qu’à la volonté du grand Zeus qui commande aux hommes mortels et aux Immortels. Le meilleur des augures est de combattre pour sa patrie. Pourquoi crains-tu la guerre et le combat ? Même quand nous tomberions tous autour des nefs des Argiens, tu ne dois point craindre la mort, car ton coeur ne te pousse point à combattre courageusement. Mais si tu te retires de la mêlée, si tu pousses les guerriers à fuir, aussitôt, frappé de ma lance, tu rendras l’esprit.

Il parla ainsi et s’élança, et tous le suivirent avec une clameur immense. Et Zeus qui se réjouit de la foudre souleva, des cimes de l’Ida, un tourbillon de vent qui couvrit les nefs de poussière, amollit le courage des Akhaiens et assura la gloire à Hektôr et aux Troiens qui, confiants dans les signes de Zeus et dans leur vigueur, tentaient de rompre la grande muraille des Akhaiens.

Et ils arrachaient les créneaux, et ils démolissaient les parapets, et ils ébranlaient avec des leviers les piles que les Akhaiens avaient posées d’abord en terre pour soutenir les tours. Et ils les arrachaient, espérant détruire la muraille des Akhaiens. Mais les Danaens ne reculaient point, et, couvrant les parapets de leurs boucliers de peaux de boeuf, ils en repoussaient les ennemis qui assiégeaient la muraille.

Et les deux Aias couraient çà et là sur les tours, ranimant le courage des Akhaiens. Tantôt par des paroles flatteuses, tantôt par de rudes paroles, ils excitaient ceux qu’ils voyaient se retirer du combat :

  • Amis ! vous, les plus vaillants des Argiens, ou les moins braves, car tous les guerriers ne sont pas égaux dans la mêlée, c’est maintenant, vous le voyez, qu’il faut combattre, tous tant que vous êtes. Que nul ne se retire vers les nefs devant les menaces de l’ennemi. En avant ! Exhortez-vous les uns les autres. Peut-être que l’Olympien foudroyant Zeus nous donnera de repousser les Troiens jusque dans la ville.

Et c’est ainsi que d’une voix belliqueuse ils excitaient les Akhaiens.

De même que, par un jour d’hiver, tombent les flocons amoncelés de la neige, quand le sage Zeus, manifestant ses traits, les répand sur les hommes mortels, et que les vents se taisent, tandis que la neige couvre les cimes des grandes montagnes, et les hauts promontoires, et les compagnes herbues, et les vastes travaux des laboureurs, et qu’elle tombe aussi sur les rivages de la mer écumeuse où les flots la fondent, pendant que la pluie de Zeus enveloppe tout le reste ; de même une grêle de pierres volait des Akhaiens aux Troiens et des Troiens aux Akhaiens, et un retentissement s’élevait tout autour de la muraille.

Mais ni les Troiens ni l’illustre Hektôr n’auraient alors rompu les portes de la muraille ni la longue barrière, si le sage Zeus n’eût poussé son fils Sarpèdôn contre les Argiens, comme un lion contre des boeufs aux cornes recourbées.
Iliade, chant 12

Nicias (en grec ancien Νικίας, né vers 470, mort en 413) est un homme politique et général athénien durant la guerre du Péloponnèse. Il œuvre pendant le conflit afin de mettre un terme aux combats et d’établir une paix entre les belligérants, puis en tant que général après la reprise des hostilités. Après la mort de Périclès, il devient l’un des plus importants meneurs d’Athènes, à la suite de la mort de Cléon, et est élu stratège à plusieurs reprises. Modéré, il s’oppose à l’impérialisme agressif des démocrates athéniens, et préside aux négociations avec Sparte après la bataille de Pylos. La paix déclarée en 421 est nommée paix de Nicias en référence à son action, et met fin à la première partie de la guerre du Péloponnèse. Après la reprise des hostilités, il commande l’armée d’Athènes en Sicile et est défait par les troupes de Syracuse commandées par le général lacédémonien Gylippos.

Lachès est le fils du dénommé Mélanopos, un peu moins illustre que Nicias

Platon dit de lui qu’il est doté d’un tempérament sanguin et néanmoins très sympathique. Il a commandé, en -427, l’expédition que les Athéniens ont envoyé au secours des Léontins. En -424, il participe à la bataille de Délion aux côtés de Socrate, dont il loue la grande vaillance. Il est l’instigateur de la trêve de -423, et meurt au combat à Mantinée en -418.

 Le courage et le savoir

 Le différend de Nicias et Lachès

Le dialogue est censé se dérouler pendant la guerre du Péloponnèse, en 424 avant J.-C. (Athènes contre Sparte). Lysimaque et Mélèsias, fils de deux grands personnages prestigieux d’Athènes, ont chacun un fils dont ils veulent perfectionner l’éducation pour qu’ils se rendent dignes du nom qu’ils portent. En effet, ces enfants s’appellent du nom de leurs grand-pères, l’un Aristide et l’autre Thucydide, deux grands hommes d’Etat. Lysimaque se présente comme un vieil ami du défunt Sophronisque, le père de Socrate, mais ne connaît Socrate que par ouïe dire. Mélèsias ne joue qu’un rôle marginal dans le dialogue, et sert surtout à valoriser son ami Lysimaque. Ils vont faire venir deux généraux illustres d’Athènes, Nicias et Lachès, pour leur demander conseil. Ils assistent tous à une séance d’entraînement donné par un maître d’armes, en présence aussi des deux jeunes enfants. Les deux amis demandent aux généraux ce qu’ils pensent de cet exercice.

La question qui se pose est celle de savoir s’il vaut mieux enseigner le courage par l’expérience (Lachès) ou s’en remettre au savoir (Nicias). Socrate introduit l’idée d’intelligence qu’il ne précise pas. Que faut-il entendre par courage ?

 Le contexte : la définition politique du courage par Périclès

Oraison funèbre prononcée par Périclès

http://remacle.org/bloodwolf/textes/thucyeloge.htm
XXXV. Οἱ μὲν πολλοὶ τῶν ἐνθάδε ἤδη εἰρηκότων ἐπαινοῦσι τὸν προσθέντα τῷ νόμῳ τὸν λόγον τόνδε, ὡς καλὸν ἐπὶ τοῖς ἐκ τῶν πολέμων θαπτομένοις ἀγορεύεσθαι αὐτόν. ᾿Εμοὶ δὲ ἀρκοῦν ἂν ἐδόκει εἶναι ἀνδρῶν ἀγαθῶν ἔργῳ γενομένων ἔργῳ καὶ δηλοῦσθαι τὰς τιμάς, οἷα καὶ νῦν περὶ τὸν τάφον τόνδε δημοσίᾳ παρασκευασθέντα ὁρᾶτε καὶ μὴ ἐν ἑνὶ ἀνδρὶ πολλῶν ἀρετὰς κινδυνεύεσθαι εὖ τε καὶ χεῖρον εἰ πόντι πιστευθῆναι. [2] Χαλεπὸν γὰρ τὸ μετρίως εἰπεῖν ἐν ᾧ μόλις καὶ ἡ δόκησις τῆς ἀληθείας βεβαιοῦται. ῞Ο τε γὰρ ξυνειδὼς καὶ εὔνους ἀκροατὴς τάχ’ ἄν τι ἐνδεεστέρως πρὸς ἃ βούλεταί τε καὶ ἐπίσταται νομίσειε δηλοῦσθαι, ὅ τε ἄπειρος ἔστιν καὶ πλεονάζεσθαι, διὰ φθόνον, εἴ τι ὑπὲρ τὴν αὑτοῦ φύσιν ἀκούοι μέχρι γὰρ τοῦδε ἀνεκτοὶ οἱ ἔπαινοί εἰσι περὶ ἑτέρων λεγόμενοι, ἐς ὅσον ἄν καὶ αὐτὸς ἕκαστος οἴηται ἱκανὸς εἶναι δρᾶσαί τι ὧν ἤκουσεν · τῷ δὲ ὑπερβάλλοντι αὐτῶν φθονοῦντες ἤδη καὶ ἀπιστοῦσιν. [3] ᾿Επειδὴ δὲ τοῖς πάλαι οὕτως ἐδοκιμάσθη ταῦτα καλῶς ἔχειν, χρὴ καὶ ἐμὲ ἑπόμενον τῷ νόμῳ πειρᾶσθαι ὑμῶν τῆς ἑκάστου βουλήσεώς τε καὶ δόξης τυχεῖ ἄν ὡς ἐπὶ πλεῖστον.

XXXV. - "La plupart de ceux qui avant moi ont pris ici la parole, ont fait un mérite au législateur d’avoir ajouté aux funérailles prévues par la loi l’oraison funèbre en l’honneur des guerriers morts à la guerre. Pour moi, j’eusse volontiers pensé qu’à des hommes dont la vaillance s’est manifestée par des faits, il suffisait que fussent rendus, par des faits également, des honneurs tels que ceux que la république leur a accordés sous vos yeux ; et que les vertus de tant de guerriers ne dussent pas être exposées, par l’habileté plus ou moins grande d’un orateur à trouver plus ou moins de créance. Il est difficile en effet de parler comme il convient, dans une circonstance où la vérité est si difficile à établir dans les esprits. L’auditeur informé et bienveillant est tenté de croire que l’éloge est insuffisant, étant donné ce qu’il désire et ce qu’il sait ; celui qui n’a pas d’expérience sera tenté de croire, poussé par l’envie, qu’il y a de l’exagération dans ce qui dépasse sa propre nature. Les louanges adressées à d’autres ne sont supportables que dans la mesure où l’on s’estime soi-même susceptible d’accomplir les mêmes actions. Ce qui nous dépasse excite l’envie et en outre la méfiance. Mais puisque nos ancêtres ont jugé excellente cette coutume, je dois, moi aussi, m’y soumettre et tâcher de satisfaire de mon mieux au désir et au sentiment de chacun de vous.

XXXVI. Αρξομαι δὲ ἀπὸ τῶν προγόνων πρῶτον. Δίκαιον γὰρ αὐτοῖς καὶ πρέπον δὲ ἅμα ἐν τῷ τοιῷδε τὴν τιμὴν ταύτην τῆς μνήμης δίδοσθαι. Τὴν γὰρ χώραν οἱ αὐτοὶ αἰεὶ οἰκοῦντες διαδοχῇ τῶν ἐπιγιγνομένων μέχρι τοῦδε ἐλευθέραν δι’ ἀρετὴν παρέδοσαν. [2] Καὶ ἐκεῖνοί τε ἄξιοι ἐπαίνου καὶ ἔτι μᾶλλον οἱ πατέρες ἡμῶν κτησάμενοι γὰρ πρὸς οἷς ἐδέξαντο ὅσην ἔχομεν ἀρχὴν οὐκ ἀπόνως ἡμῖν τοῖς νῦν προσκατέλιπον. [3] Τὰ δὲ πλείω αὐτῆς αὐτοὶ ἡμεῖς οἵδε οἱ νῦν ἔτι ὄντες μάλιστα ἐν τῇ καθεστηκυίᾳ ἡλικίᾳ ἐπηυξήσαμεν καὶ τὴν πόλιν τοῖς πᾶσι παρεσκευάσαμεν καὶ ἐς πόλεμον καὶ ἐς εἰρήνην αὐταρκεστάτην. [4] ὧν ἐγὼ τὰ μὲν κατὰ πολέμους ἔργα, οἷς ἕκαστα ἐκτήθη ἢ εἴ τι αὐτοὶ ἢ οἱ πατέρες ἡμῶν βάρβαρον ἢ ῞Ελληνα πολέμιον ἐπιόντα προθύμως ἠμυνάμεθα, μακρηγορεῖν ἐν εἰδόσιν οὐ βουλόμενος ἐάσω ἀπὸ δὲ οἵας τε ἐπιτηδεύσεως ἤλθομεν ἐπ’ αὐτὰ καὶ μεθ’ οἵας πολιτείας καὶ τρόπων ἐξ οἵων μεγάλα ἐγένετο, ταῦτα δηλώσας πρῶτον εἶμι καὶ ἐπὶ τὸν τῶνδε ἔπαινον, νομίζων ἐπί τε τῷ παρόντι οὐκ ἄν ἀπρεπῆ λεχθῆναι αὐτὰ καὶ τὸν πάντα ὅμιλον καὶ ἀστῶν καὶ ξένων ξύμφορον εἶναι ἐπακοῦσαι αὐτῶν.

XXXVI. - "Je commencerai donc par nos aïeux. Car il est juste et équitable, dans de telles circonstances, de leur faire l’hommage d’un souvenir. Cette contrée, que sans interruption ont habitée des gens de même race (01), est passée de mains en mains jusqu’à ce jour, en sauvegardant grâce à leur valeur sa liberté. Ils méritent des éloges ; mais nos pères en méritent davantage encore. A l’héritage qu’ils avaient reçu, ils ont ajouté et nous ont légué, au prix de mille labeurs, la puissance que nous possédons. Nous l’avons accrue, nous qui vivons encore et qui sommes parvenus à la pleine maturité. C’est nous qui avons mis la cité en état de se suffire à elle-même en tout dans la guerre comme dans la paix. Les exploits guerriers qui nous ont permis d’acquérir ces avantages, l’ardeur avec laquelle nous-mêmes ou nos pères nous avons repoussé les attaques des Barbares ou des Grecs, je ne veux pas m’y attarder ; vous les connaissez tous, aussi je les passerai sous silence. Mais la formation qui nous a permis d’arriver à ce résultat, la nature des institutions politiques et des moeurs qui nous ont valu ces avantages, voilà ce que je vous montrerai d’abord ; je continuerai par l’éloge de nos morts, car j’estime que dans les circonstances présentes un pareil sujet est d’actualité et que la foule entière des citoyens et des étrangers peut en tirer un grand profit.

XXXVII. χρώμεθα γὰρ πολιτείᾳ οὐ ζηλούσῃ τοὺς τῶν πέλας νόμους, παράδειγμα δὲ μᾶλλον αὐτοὶ ὄντες τισὶν ἢ μιμούμενοι ἑτέρους. καὶ ὄνομα μὲν διὰ τὸ μὴ ἐς ὀλίγους ἀλλ’ ἐς πλείονας οἰκεῖν δημοκρατία κέκληται*· μέτεστι δὲ κατὰ μὲν τοὺς νόμους πρὸς τὰ ἴδια διάφορα πᾶσι τὸ ἴσον, κατὰ δὲ τὴν ἀξίωσιν, ὡς ἕκαστος ἔν τῳ εὐδοκιμεῖ, οὐκ ἀπὸ μέρους τὸ πλέον ἐς τὰ κοινὰ ἢ ἀπ’ ἀρετῆς προτιμᾶται, οὐδ’ αὖ κατὰ πενίαν, ἔχων γέ τι ἀγαθὸν δρᾶσαι τὴν πόλιν, ἀξιώματος ἀφανείᾳ κεκώλυται. [2] ἐλευθέρως δὲ τά τε πρὸς τὸ κοινὸν πολιτεύομεν καὶ ἐς τὴν πρὸς ἀλλήλους τῶν καθ’ ἡμέραν ἐπιτηδευμάτων ὑποψίαν, οὐ δι’ ὀργῆς τὸν πέλας, εἰ καθ’ ἡδονήν τι δρᾷ, ἔχοντες, οὐδὲ ἀζημίους μέν, λυπηρὰς δὲ τῇ ὄψει ἀχθηδόνας προστιθέμενοι. [3] ἀνεπαχθῶς δὲ τὰ ἴδια προσομιλοῦντες τὰ δημόσια διὰ δέος μάλιστα οὐ παρανομοῦμεν, τῶν τε αἰεὶ ἐν ἀρχῇ ὄντων ἀκροάσει καὶ τῶν νόμων, καὶ μάλιστα αὐτῶν ὅσοι τε ἐπ’ ὠφελίᾳ τῶν ἀδικουμένων κεῖνται καὶ ὅσοι ἄγραφοι ὄντες αἰσχύνην ὁμολογουμένην φέρουσιν.

XXXVII. - "Notre constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d’imiter les autres, nous donnons l’exemple à suivre. Du fait que l’État, chez nous, est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l’égalité est assurée à tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n’est gêné par la pauvreté et par l’obscurité de sa condition sociale, s’il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n’a aucune place ; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s’il agit à sa tête ; enfin nous n’usons pas de ces humiliations qui, pour n’entraîner aucune perte matérielle, n’en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu’elles donnent. La contrainte n’intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n’étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel (02).

XXXVIII. καὶ μὴν καὶ τῶν πόνων πλείστας ἀναπαύλας τῇ γνώμῃ ἐπορισάμεθα, ἀγῶσι μέν γε καὶ θυσίαις διετησίοις νομίζοντες, ἰδίαις δὲ κατασκευαῖς εὐπρεπέσιν, ὧν καθ’ ἡμέραν ἡ τέρψις τὸ λυπηρὸν ἐκπλήσσει. [2] ἐπεσέρχεται δὲ διὰ μέγεθος τῆς πόλεως ἐκ πάσης γῆς τὰ πάντα, καὶ ξυμβαίνει ἡμῖν μηδὲν οἰκειοτέρᾳ τῇ ἀπολαύσει τὰ αὐτοῦ ἀγαθὰ γιγνόμενα καρποῦσθαι ἢ καὶ τὰ τῶν ἄλλων ἀνθρώπων.

XXXVIII. - "En outre pour dissiper tant de fatigues, nous avons ménagé à l’âme des délassements fort nombreux ; nous avons institué des jeux et des fêtes qui se succèdent d’un bout de l’année à l’autre, de merveilleux divertissements particuliers dont l’agrément journalier bannit la tristesse. L’importance de la cité y fait affluer toutes les ressources de la terre et nous jouissons aussi bien des productions de l’univers que de celles de notre pays.

ΧΧΧΙΧ. διαφέρομεν δὲ καὶ ταῖς τῶν πολεμικῶν μελέταις τῶν ἐναντίων τοῖσδε. τήν τε γὰρ πόλιν κοινὴν παρέχομεν, καὶ οὐκ ἔστιν ὅτε ξενηλασίαις ἀπείργομέν τινα ἢ μαθήματος ἢ θεάματος, ὃ μὴ κρυφθὲν ἄν τις τῶν πολεμίων ἰδὼν ὠφεληθείη, πιστεύοντες οὐ ταῖς παρασκευαῖς τὸ πλέον καὶ ἀπάταις ἢ τῷ ἀφ’ ἡμῶν αὐτῶν ἐς τὰ ἔργα εὐψύχῳ· καὶ ἐν ταῖς παιδείαις οἱ μὲν ἐπιπόνῳ ἀσκήσει εὐθὺς νέοι ὄντες τὸ ἀνδρεῖον μετέρχονται, ἡμεῖς δὲ ἀνειμένως διαιτώμενοι οὐδὲν ἧσσον ἐπὶ τοὺς ἰσοπαλεῖς κινδύνους χωροῦμεν. [2] τεκμήριον δέ· οὔτε γὰρ Λακεδαιμόνιοι καθ’ ἑαυτούς, μεθ’ ἁπάντων δὲ ἐς τὴν γῆν ἡμῶν στρατεύουσι, τήν τε τῶν πέλας αὐτοὶ ἐπελθόντες οὐ χαλεπῶς ἐν τῇ ἀλλοτρίᾳ τοὺς περὶ τῶν οἰκείων ἀμυνομένους μαχόμενοι τὰ πλείω κρατοῦμεν. [3] ἁθρόᾳ τε τῇ δυνάμει ἡμῶν οὐδείς πω πολέμιος ἐνέτυχε διὰ τὴν τοῦ ναυτικοῦ τε ἅμα ἐπιμέλειαν καὶ τὴν ἐν τῇ γῇ ἐπὶ πολλὰ ἡμῶν αὐτῶν ἐπίπεμψιν· ἢν δέ που μορίῳ τινὶ προσμείξωσι, κρατήσαντές τέ τινας ἡμῶν πάντας αὐχοῦσιν ἀπεῶσθαι καὶ νικηθέντες ὑφ’ ἁπάντων ἡσσῆσθαι. [4] καίτοι εἰ ῥᾳθυμίᾳ μᾶλλον ἢ πόνων μελέτῃ καὶ μὴ μετὰ νόμων τὸ πλέον ἢ τρόπων ἀνδρείας ἐθέλομεν κινδυνεύειν, περιγίγνεται ἡμῖν τοῖς τε μέλλουσιν ἀλγεινοῖς μὴ προκάμνειν, καὶ ἐς αὐτὰ ἐλθοῦσι μὴ ἀτολμοτέρους τῶν αἰεὶ μοχθούντων φαίνεσθαι, καὶ ἔν τε τούτοις τὴν πόλιν ἀξίαν εἶναι θαυμάζεσθαι καὶ ἔτι ἐν ἄλλοις.

XXXIX. - "En ce qui concerne la guerre, voici en quoi nous différons de nos adversaires. Notre ville est ouverte à tous ; jamais nous n’usons de Xénélasies (03) pour écarter qui que ce soit d’une connaissance ou d’un spectacle, dont la révélation pourrait être profitable à nos ennemis. Nous fondons moins notre confiance sur les préparatifs et les ruses de guerre que sur notre propre courage au moment de l’action. En matière d’éducation, d’autres peuples, par un entraînement pénible, accoutument les enfants dès le tout jeune âge au courage viril ; mais nous, malgré notre genre de vie sans contrainte, nous affrontons avec autant de bravoure qu’eux des dangers semblables. En voici une preuve ; les Lacédémoniens, quand ils se mettent en campagne contre nous, n’opèrent pas seuls, mais avec tous leurs alliés ; nous, nous pénétrons seuls dans le territoire de nos voisins et très souvent nous n’avons pas trop de peine à triompher, en pays étranger, d’adversaires qui défendent leurs propres foyers. De plus, jamais jusqu’ici nos ennemis ne se sont trouvés face à face avec toutes nos forces rassemblées ; c’est qu’il nous faut donner nos soins à notre marine et distraire de nos forces pour envoyer des détachements sur bien des points de notre territoire. Qu’ils en viennent aux mains avec une fraction de nos troupes : vainqueurs, ils se vantent de nous avoir tous repoussés ; vaincus, d’avoir été défaits par l’ensemble de nos forces. Admettons que nous affrontons les dangers avec plus d’insouciance que de pénible application, que notre courage procède davantage de notre valeur naturelle que des obligations légales, nous avons au moins l’avantage de ne pas nous inquiéter des maux à venir et d’être, à l’heure du danger, aussi braves que ceux qui n’ont cessé de s’y préparer. Notre cité a également d’autres titres à l’admiration générale.

XL. φιλοκαλοῦμέν τε γὰρ μετ’ εὐτελείας καὶ φιλοσοφοῦμεν ἄνευ μαλακίας· πλούτῳ τε ἔργου μᾶλλον καιρῷ ἢ λόγου κόμπῳ χρώμεθα, καὶ τὸ πένεσθαι οὐχ ὁμολογεῖν τινὶ αἰσχρόν, ἀλλὰ μὴ διαφεύγειν ἔργῳ αἴσχιον. [2] ἔνι τε τοῖς αὐτοῖς οἰκείων ἅμα καὶ πολιτικῶν ἐπιμέλεια, καὶ ἑτέροις πρὸς ἔργα τετραμμένοις τὰ πολιτικὰ μὴ ἐνδεῶς γνῶναι· μόνοι γὰρ τόν τε μηδὲν τῶνδε μετέχοντα οὐκ ἀπράγμονα, ἀλλ’ ἀχρεῖον νομίζομεν, καὶ οἱ αὐτοὶ ἤτοι κρίνομέν γε ἢ ἐνθυμούμεθα ὀρθῶς τὰ πράγματα, οὐ τοὺς λόγους τοῖς ἔργοις βλάβην ἡγούμενοι, ἀλλὰ μὴ προδιδαχθῆναι μᾶλλον λόγῳ πρότερον ἢ ἐπὶ ἃ δεῖ ἔργῳ ἐλθεῖν. [3] διαφερόντως γὰρ δὴ καὶ τόδε ἔχομεν ὥστε τολμᾶν τε οἱ αὐτοὶ μάλιστα καὶ περὶ ὧν ἐπιχειρήσομεν ἐκλογίζεσθαι· ὃ τοῖς ἄλλοις ἀμαθία μὲν θράσος, λογισμὸς δὲ ὄκνον φέρει. κράτιστοι δ’ ἂν τὴν ψυχὴν δικαίως κριθεῖεν οἱ τά τε δεινὰ καὶ ἡδέα σαφέστατα γιγνώσκοντες καὶ διὰ ταῦτα μὴ ἀποτρεπόμενοι ἐκ τῶν κινδύνων. [4] καὶ τὰ ἐς ἀρετὴν ἐνηντιώμεθα τοῖς πολλοῖς· οὐ γὰρ πάσχοντες εὖ, ἀλλὰ δρῶντες κτώμεθα τοὺς φίλους. βεβαιότερος δὲ ὁ δράσας τὴν χάριν ὥστε ὀφειλομένην δι’ εὐνοίας ᾧ δέδωκε σῴζειν· ὁ δὲ ἀντοφείλων ἀμβλύτερος, εἰδὼς οὐκ ἐς χάριν, ἀλλ’ ἐς ὀφείλημα τὴν ἀρετὴν ἀποδώσων. [5] καὶ μόνοι οὐ τοῦ ξυμφέροντος μᾶλλον λογισμῷ ἢ τῆς ἐλευθερίας τῷ πιστῷ ἀδεῶς τινὰ ὠφελοῦμεν.

XL. - Nous savons concilier le goût du beau avec la simplicité et le goût des études avec l’énergie. Nous usons de la richesse pour l’action et non pour une vaine parade en paroles. Chez nous, il n’est pas honteux d’avouer sa pauvreté ; il l’est bien davantage de ne pas chercher à l’éviter. Les mêmes hommes peuvent s’adonner à leurs affaires particulières et à celles de l’Etat ; les simples artisans peuvent entendre suffisamment les questions de politique. Seuls nous considérons l’homme qui n ’y participe pas comme un mutile et non comme un oisif. C’est par nous-mêmes que nous décidons des affaires, que nous nous en faisons un compte exact pour nous, la parole n’est pas nuisible à l’action, ce qui l’est, c’est de ne pas se renseigner par la parole avant de se lancer dans l’action. Voici donc en quoi nous nous distinguons : nous savons à la fois apporter de l’audace et de la réflexion dans nos entreprises. Les autres, l’ignorance les rend hardis, la réflexion indécis. Or ceux-là doivent être jugés les plus valeureux qui, tout en connaissant exactement les difficultés et les agréments de la vie, ne se détournent pas des dangers. En ce qui concerne la générosité, nous différons également du grand nombre ; car ce n’est pas par les bons offices que nous recevons, mais par ceux que nous rendons, que nous acquérons des amis. Le bienfaiteur se montre un ami plus sûr que l’obligé ; il veut, en lui continuant sa bienveillance, sauvegarder la reconnaissance qui lui est due ; l’obligé se montre plus froid, car il sait qu’en payant de retour son bienfaiteur, il ne se ménage pas de la reconnaissance, mais acquitte une dette. Seuls nous obéissons à la confiance propre aux âmes libérales et non à un calcul intéressé, quand nous accordons hardiment nos bienfaits.

XLI. ξυνελών τε λέγω τήν τε πᾶσαν πόλιν τῆς ῾Ελλάδος παίδευσιν εἶναι καὶ καθ’ ἕκαστον δοκεῖν ἄν μοι τὸν αὐτὸν ἄνδρα παρ’ ἡμῶν ἐπὶ πλεῖστ’ ἂν εἴδη καὶ μετὰ χαρίτων μάλιστ’ ἂν εὐτραπέλως τὸ σῶμα αὔταρκες παρέχεσθαι. [2] καὶ ὡς οὐ λόγων ἐν τῷ παρόντι κόμπος τάδε μᾶλλον ἢ ἔργων ἐστὶν ἀλήθεια, αὐτὴ ἡ δύναμις τῆς πόλεως, ἣν ἀπὸ τῶνδε τῶν τρόπων ἐκτησάμεθα, σημαίνει. [3] μόνη γὰρ τῶν νῦν ἀκοῆς κρείσσων ἐς πεῖραν ἔρχεται, καὶ μόνη οὔτε τῷ πολεμίῳ ἐπελθόντι ἀγανάκτησιν ἔχει ὑφ’ οἵων κακοπαθεῖ οὔτε τῷ ὑπηκόῳ κατάμεμψιν ὡς οὐχ ὑπ’ ἀξίων ἄρχεται. [4] μετὰ μεγάλων δὲ σημείων καὶ οὐ δή τοι ἀμάρτυρόν γε τὴν δύναμιν παρασχόμενοι τοῖς τε νῦν καὶ τοῖς ἔπειτα θαυμασθησόμεθα, καὶ οὐδὲν προσδεόμενοι οὔτε ῾Ομήρου* ἐπαινέτου οὔτε ὅστις ἔπεσι μὲν τὸ αὐτίκα τέρψει, τῶν δ’ ἔργων τὴν ὑπόνοιαν ἡ ἀλήθεια βλάψει, ἀλλὰ πᾶσαν μὲν θάλασσαν καὶ γῆν ἐσβατὸν τῇ ἡμετέρᾳ τόλμῃ καταναγκάσαντες γενέσθαι, πανταχοῦ δὲ μνημεῖα κακῶν τε κἀγαθῶν ἀίδια ξυγκατοικίσαντες. [5] περὶ τοιαύτης οὖν πόλεως οἵδε τε γενναίως δικαιοῦντες μὴ ἀφαιρεθῆναι αὐτὴν μαχόμενοι ἐτελεύτησαν, καὶ τῶν λειπομένων πάντα τινὰ εἰκὸς ἐθέλειν ὑπὲρ αὐτῆς κάμνειν.

XLI. - "En un mot, je l’affirme, notre cité dans son ensemble est l’école de la Grèce (04) et, à considérer les individus, le même homme sait plier son corps à toutes les circonstances avec une grâce et une souplesse extraordinaires. Et ce n’est pas là un vain étalage de paroles, commandées par les circonstances, mais la vérité même ; la puissance que ces qualités nous ont permis d’acquérir vous l’indique. Athènes est la seule cité qui, à l’expérience, se montre supérieure à sa réputation ; elle est la seule qui ne laisse pas de rancune à ses ennemis, pour les défaites qu’elle leur inflige, ni de mépris à ses sujets pour l’indignité de leurs maîtres. Cette puissance est affirmée par d’importants témoignages et d’une façon éclatante à nos yeux et à ceux de nos descendants ; ils nous vaudront l’admiration, sans que nous ayons besoin des éloges d’un Homère ou d’un autre poète épique capable de séduire momentanément, mais dont les fictions seront contredites par la réalité des faits. Nous avons forcé la terre et la mer entières à devenir accessibles à notre audace, partout nous avons laissé des monuments éternels des défaites infligées à nos ennemis et de nos victoires. Telle est la cité dont, avec raison, ces hommes n’ont pas voulu se laisser dépouiller et pour laquelle ils ont péri courageusement dans le combat ; pour sa défense nos descendants consentiront à tout souffrir.

XLII. δι’ ὃ δὴ καὶ ἐμήκυνα τὰ περὶ τῆς πόλεως, διδασκαλίαν τε ποιούμενος μὴ περὶ ἴσου ἡμῖν εἶναι τὸν ἀγῶνα καὶ οἷς τῶνδε μηδὲν ὑπάρχει ὁμοίως, καὶ τὴν εὐλογίαν ἅμα ἐφ’ οἷς νῦν λέγω φανερὰν σημείοις καθιστάς. [2] καὶ εἴρηται αὐτῆς τὰ μέγιστα· ἃ γὰρ τὴν πόλιν ὕμνησα, αἱ τῶνδε καὶ τῶν τοιῶνδε ἀρεταὶ ἐκόσμησαν, καὶ οὐκ ἂν πολλοῖς τῶν ῾Ελλήνων ἰσόρροπος ὥσπερ τῶνδε ὁ λόγος τῶν ἔργων φανείη. δοκεῖ δέ μοι δηλοῦν ἀνδρὸς ἀρετὴν πρώτη τε μηνύουσα καὶ τελευταία βεβαιοῦσα ἡ νῦν τῶνδε καταστροφή. [3] καὶ γὰρ τοῖς τἆλλα χείροσι δίκαιον τὴν ἐς τοὺς πολέμους ὑπὲρ τῆς πατρίδος ἀνδραγαθίαν προτίθεσθαι· ἀγαθῷ γὰρ κακὸν ἀφανίσαντες κοινῶς μᾶλλον ὠφέλησαν ἢ ἐκ τῶν ἰδίων ἔβλαψαν. [4] τῶνδε δὲ οὔτε πλούτου τις τὴν ἔτι ἀπόλαυσιν προτιμήσας ἐμαλακίσθη οὔτε πενίας ἐλπίδι, ὡς κἂν ἔτι διαφυγὼν αὐτὴν πλουτήσειεν, ἀναβολὴν τοῦ δεινοῦ ἐποιήσατο· τὴν δὲ τῶν ἐναντίων τιμωρίαν ποθεινοτέραν αὐτῶν λαβόντες καὶ κινδύνων ἅμα τόνδε κάλλιστον νομίσαντες ἐβουλήθησαν μετ’ αὐτοῦ τοὺς μὲν τιμωρεῖσθαι, τῶν δὲ ἐφίεσθαι, ἐλπίδι μὲν τὸ ἀφανὲς τοῦ κατορθώσειν ἐπιτρέψαντες, ἔργῳ δὲ περὶ τοῦ ἤδη ὁρωμένου σφίσιν αὐτοῖς ἀξιοῦντες πεποιθέναι, καὶ ἐν αὐτῷ τῷ ἀμύνεσθαι καὶ παθεῖν μᾶλλον ἡγησάμενοι ἢ [τὸ] ἐνδόντες σῴζεσθαι, τὸ μὲν αἰσχρὸν τοῦ λόγου ἔφυγον, τὸ δ’ ἔργον τῷ σώματι ὑπέμειναν καὶ δι’ ἐλαχίστου καιροῦ τύχης ἅμα ἀκμῇ τῆς δόξης μᾶλλον ἢ τοῦ δέους ἀπηλλάγησαν.

XLII. - "Je me suis étendu sur les mérites de notre cité, car je voulais vous montrer que la partie n’est pas égale entre nous et ceux qui ne jouissent d’aucun de ces avantages et étayer de preuves l’éloge des hommes qui font l’objet de ce discours. J’en ai fini avec la partie principale. La gloire de la république, qui m’a inspiré, éclate dans la valeur de ces soldats et de leurs pareils. Leurs actes sont à la hauteur de leur réputation. Il est peu de Grecs dont on en puisse dire autant. Rien ne fait mieux voir à mon avis la valeur d ’un homme que cette fin, qui chez les jeunes gens signale et chez les vieillards confirme la valeur. En effet ceux qui par ailleurs ont montré des faiblesses méritent qu’on mette en avant leur bravoure à la guerre ; car ils ont effacé le mal par le bien et leurs services publics ont largement compensé les torts de leur vie privée. Aucun d’eux ne s’est lassé amollir par la richesse au point d’en préférer les satisfactions à son devoir ; aucun d’eux par l’espoir d’échapper à la pauvreté et de s’enrichir n’a hésité devant le danger. Convaincus qu’il fallait préférer à ces biens le châtiment de l’ennemi, regardant ce risque comme le plus beau, ils ont voulu en l’affrontant châtier l’ennemi et aspirer à ces honneurs. Si l’espérance les soutenait dans l’incertitude du succès, au moment d ’agir et à la vue du danger, ils ne mettaient de confiance qu’en eux-mêmes. Ils ont mieux aimé chercher leur salut dans la défaite de l’ennemi et dans la mort même que dans un lâche abandon ; ainsi ils ont échappé au déshonneur et risqué leur vie. Par le hasard d’un instant, c’est au plus fort de la gloire et non de la peur qu’ils nous ont quittés.

XLIII. καὶ οἵδε μὲν προσηκόντως τῇ πόλει τοιοίδε ἐγένοντο· τοὺς δὲ λοιποὺς χρὴ ἀσφαλεστέραν μὲν εὔχεσθαι, ἀτολμοτέραν δὲ μηδὲν ἀξιοῦν τὴν ἐς τοὺς πολεμίους διάνοιαν ἔχειν, σκοποῦντας μὴ λόγῳ μόνῳ τὴν ὠφελίαν, ἣν ἄν τις πρὸς οὐδὲν χεῖρον αὐτοὺς ὑμᾶς εἰδότας μηκύνοι, λέγων ὅσα ἐν τῷ τοὺς πολεμίους ἀμύνεσθαι ἀγαθὰ ἔνεστιν, ἀλλὰ μᾶλλον τὴν τῆς πόλεως δύναμιν καθ’ ἡμέραν ἔργῳ θεωμένους καὶ ἐραστὰς γιγνομένους αὐτῆς, καὶ ὅταν ὑμῖν μεγάλη δόξῃ εἶναι,ἐνθυμουμένους ὅτι τολμῶντες καὶ γιγνώσκοντες τὰ δέοντα καὶ ἐν τοῖς ἔργοις αἰσχυνόμενοι ἄνδρες αὐτὰ ἐκτήσαντο, καὶ ὁπότε καὶ πείρᾳ του σφαλεῖεν, οὐκ οὖν καὶ τὴν πόλιν γε τῆς σφετέρας ἀρετῆς ἀξιοῦντες στερίσκειν, κάλλιστον δὲ ἔρανον αὐτῇ προϊέμενοι. [2] κοινῇ γὰρ τὰ σώματα διδόντες ἰδίᾳ τὸν ἀγήρων ἔπαινον ἐλάμβανον καὶ τὸν τάφον ἐπισημότατον, οὐκ ἐν ᾧ κεῖνται μᾶλλον, ἀλλ’ ἐν ᾧ ἡ δόξα αὐτῶν παρὰ τῷ ἐντυχόντι αἰεὶ καὶ λόγου καὶ ἔργου καιρῷ αἰείμνηστος καταλείπεται. [3] ἀνδρῶν γὰρ ἐπιφανῶν πᾶσα γῆ τάφος, καὶ οὐ στηλῶν μόνον ἐν τῇ οἰκείᾳ σημαίνει ἐπιγραφή, ἀλλὰ καὶ ἐν τῇ μὴ προσηκούσῃ ἄγραφος μνήμη παρ’ ἑκάστῳ τῆς γνώμης μᾶλλον ἢ τοῦ ἔργου ἐνδιαιτᾶται. [4] οὓς νῦν ὑμεῖς ζηλώσαντες καὶ τὸ εὔδαιμον τὸ ἐλεύθερον, τὸ δ’ ἐλεύθερον τὸ εὔψυχον κρίναντες μὴ περιορᾶσθε τοὺς πολεμικοὺς κινδύνους. [5] οὐ γὰρ οἱ κακοπραγοῦντες δικαιότερον ἀφειδοῖεν ἂν τοῦ βίου, οἷς ἐλπὶς οὐκ ἔστιν ἀγαθοῦ, ἀλλ’ οἷς ἡ ἐναντία μεταβολὴ ἐν τῷ ζῆν ἔτι κινδυνεύεται καὶ ἐν οἷς μάλιστα μεγάλα τὰ διαφέροντα, ἤν τι πταίσωσιν. [6] ἀλγεινοτέρα γὰρ ἀνδρί γε φρόνημα ἔχοντι ἡ μετὰ τοῦ [ἐν τῷ] μαλακισθῆναι κάκωσις ἢ ὁ μετὰ ῥώμης καὶ κοινῆς ἐλπίδος ἅμα γιγνόμενος ἀναίσθητος θάνατος.

XLIII. - "C’est ainsi qu’ils se sont montrés les dignes fils de la cité. Les survivants peuvent bien faire des voeux pour obtenir un sort meilleur, mais ils doivent se montrer tout aussi intrépides à l’égard de l’ennemi ; qu’ils ne se bornent pas à assurer leur salut par des paroles. Ce serait aussi s’attarder bien inutilement que d’énumérer, devant des gens parfaitement informés comme vous l’êtes, tous les biens attachés à la défense du pays. Mais plutôt ayez chaque jour sous les yeux la puissance de la cité ; servez -la avec passion et quand vous serez bien convaincus de sa grandeur, dites-vous que c’est pour avoir pratiqué l’audace, comme le sentiment du devoir et observé l’honneur dans leur conduite que ces guerriers la lui ont procurée. Quand ils échouaient, ils ne se croyaient pas en droit de priver la cité de leur valeur et c’est ainsi qu’ils lui ont sacrifié leur vertu comme la plus noble contribution. Faisant en commun le sacrifice de leur vie, ils ont acquis chacun pour sa part une gloire immortelle et obtenu la plus honorable sépulture. C’est moins celle où ils reposent maintenant que le souvenir immortel sans cesse renouvelé par les discours et les commémorations. Les hommes éminents ont la terre entière pour tombeau. Ce qui les signale à l’attention, ce n’est pas seulement dans leur patrie les inscriptions funéraires gravées sur la pierre ; même dans les pays les plus éloignés leur souvenir persiste, à défaut d’épitaphe, conservé dans la pensée et non dans les monuments. Enviez donc leur sort, dites-vous que la liberté se confond avec le bonheur et le courage avec la liberté et ne regardez pas avec dédain les périls de la guerre. Ce ne sont pas les malheureux, privés de l’espoir d’un sort meilleur, qui ont le plus de raisons de sacrifier leur vie, mais ceux qui de leur vivant risquent de passer d’une bonne à une mauvaise fortune et qui en cas d’échec verront leur sort complètement changé. Car pour un homme plein de fierté, l’amoindrissement causé par la lâcheté est plus douloureux qu’une mort qu’on affronte avec courage, animé par l ’espérance commune et qu’on ne sent même pas.

XLIV. δι’ ὅπερ καὶ τοὺς τῶνδε νῦν τοκέας, ὅσοι πάρεστε, οὐκ ὀλοφύρομαι μᾶλλον ἢ παραμυθήσομαι. ἐν πολυτρόποις γὰρ ξυμφοραῖς ἐπίστανται τραφέντες· τὸ δ’ εὐτυχές, οἳ ἂν τῆς εὐπρεπεστάτης λάχωσιν, ὥσπερ οἵδε μὲν νῦν, τελευτῆς, ὑμεῖς δὲ λύπης, καὶ οἷς ἐνευδαιμονῆσαι τε ὁ βίος ὁμοίως καὶ ἐντελευτῆσαι ξυνεμετρήθη. [2] χαλεπὸν μὲν οὖν οἶδα πείθειν ὄν, ὧν καὶ πολλάκις ἕξετε ὑπομνήματα ἐν ἄλλων εὐτυχίαις, αἷς ποτὲ καὶ αὐτοὶ ἠγάλλεσθε· καὶ λύπη οὐχ ὧν ἄν τις μὴ πειρασάμενος ἀγαθῶν στερίσκηται, ἀλλ’ οὗ ἂν ἐθὰς γενόμενος ἀφαιρεθῇ. [3] καρτερεῖν δὲ χρὴ καὶ ἄλλων παίδων ἐλπίδι,οἷς ἔτι ἡλικία τέκνωσιν ποιεῖσθαι· ἰδίᾳ τε γὰρ τῶν οὐκ ὄντων λήθη οἱ ἐπιγιγνόμενοί τισιν ἔσονται, καὶ τῇ πόλει διχόθεν, ἔκ τε τοῦ μὴ ἐρημοῦσθαι καὶ ἀσφαλείᾳ, ξυνοίσει· οὐ γὰρ οἷόν τε ἴσον τι ἢ δίκαιον βουλεύεσθαι οἳ ἂν μὴ καὶ παῖδας ἐκ τοῦ ὁμοίου παραβαλλόμενοι κινδυνεύωσιν. [4] ὅσοι δ’ αὖ παρηβήκατε, τόν τε πλέονα κέρδος ὃν ηὐτυχεῖτε βίον ἡγεῖσθε καὶ τόνδε βραχὺν ἔσεσθαι, καὶ τῇ τῶνδε εὐκλείᾳ κουφίζεσθε. τὸ γὰρ φιλότιμον ἀγήρων μόνον, καὶ οὐκ ἐν τῷ ἀχρείῳ τῆς ἡλικίας τὸ κερδαίνειν, ὥσπερ τινές φασι, μᾶλλον τέρπει, ἀλλὰ τὸ τιμᾶσθαι.

XLIV. - "Aussi ne m’apitoierai-je pas sur le sort des pères ici présents, je me contenterai de les réconforter. Ils savent qu’ils ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie et que le bonheur est pour ceux qui obtiennent comme ces guerriers la fin la plus glorieuse ou comme vous le deuil le plus glorieux et qui voient coïncider l’heure de leur mort avec la mesure de leur félicité. Je sais néanmoins qu’il est difficile de vous persuader ; devant le bonheur d’autrui, bonheur dont vous avez joui, il vous arrivera de vous souvenir souvent de vos disparus. Or l’on souffre moins de la privation des biens dont on n’a pas profité que de la perte de ceux auxquels on était habitué. II faut pourtant reprendre courage ; que ceux d’entre vous à qui l’âge le permet aient d’autres enfants ; dans vos familles les nouveau-nés vous feront oublier ceux qui ne sont plus ; la cité en retirera un double avantage sa population ne diminuera pas et sa sécurité sera garantie. Car il est impossible de prendre des décisions justes et équitables, si l’on n’a pas comme vous d’enfants à proposer comme enjeu et à exposer au danger. Quant à vous qui n’avez plus cet espoir, songez à l’avantage que vous a conféré une vie dont la plus grande partie a été heureuse ; le reste sera court ; que la gloire des vôtres allège votre peine ; seul l’amour de la gloire ne vieillit pas et, dans la vieillesse, ce n’est pas l’amour de l’argent, comme certains le prétendent, qui est capable de nous charmer, mais les honneurs qu’on nous accorde.

XLV. παισὶ δ’ αὖ ὅσοι τῶνδε πάρεστε ἢ ἀδελφοῖς ὁρῶ μέγαν τὸν ἀγῶνα (τὸν γὰρ οὐκ ὄντα ἅπας εἴωθεν ἐπαινεῖν), καὶ μόλις ἂν καθ’ ὑπερβολὴν ἀρετῆς οὐχ ὁμοῖοι, ἀλλ’ ὀλίγῳ χείρους κριθεῖτε. φθόνος γὰρ τοῖς ζῶσι πρὸς τὸ ἀντίπαλον, τὸ δὲ μὴ ἐμποδὼν ἀνανταγωνίστῳ εὐνοίᾳ τετίμηται. [2] εἰ δέ με δεῖ καὶ γυναικείας τι ἀρετῆς, ὅσαι νῦν ἐν χηρείᾳ ἔσονται, μνησθῆναι, βραχείᾳ παραινέσει ἅπαν σημανῶ. τῆς τε γὰρ ὑπαρχούσης φύσεως μὴ χείροσι γενέσθαι ὑμῖν μεγάλη ἡ δόξα καὶ ἧς ἂν ἐπ’ ἐλάχιστον ἀρετῆς πέρι ἢ ψόγου ἐν τοῖς ἄρσεσι κλέος ᾖ.

XLV. - "Et vous, fils et frères ici présents de ces guerriers, je vois pour vous une grande lutte à soutenir. Chacun aime à faire l’éloge de celui qui n’est plus. Vous aurez bien du mal, en dépit de votre vertu éclatante, à vous mettre je ne dis pas à leur niveau, mais un peu au-dessous. Car l’émulation entre vivants provoque l’envie, tandis que ce qui ne fait plus obstacle obtient tous les honneurs d’une sympathie incontestée. S’il me faut aussi faire mention des femmes réduites au veuvage, j’exprimerai toute ma pensée en une brève exhortation : toute leur gloire consiste à ne pas se montrer inférieures à leur nature et à faire parler d’elles le moins possible parmi les hommes, en bien comme en mal.

XLVI. εἴρηται καὶ ἐμοὶ λόγῳ κατὰ τὸν νόμον ὅσα εἶχον πρόσφορα, καὶ ἔργῳ οἱ θαπτόμενοι τὰ μὲν ἤδη κεκόσμηνται, τὰ δὲ αὐτῶν τοὺς παῖδας τὸ ἀπὸ τοῦδε δημοσίᾳ ἡ πόλις μέχρι ἥβης θρέψει, ὠφέλιμον στέφανον τοῖσδε τε καὶ τοῖς λειπομένοις τῶν τοιῶνδε ἀγώνων προτιθεῖσα· ἆθλα γὰρ οἷς κεῖται ἀρετῆς μέγιστα, τοῖς δὲ καὶ ἄνδρες ἄριστοι πολιτεύουσιν. [2] νῦν δὲ ἀπολοφυράμενοι ὃν προσήκει ἑκάστῳ ἄπιτε.

XLVI. - « J’ai terminé ; conformément à la loi, mes paroles ont exprimé ce que je croyais utile ; quant aux honneurs réels, déjà une partie a été rendue à ceux qu’on ensevelit de plus leurs enfants désormais et jusqu’à leur adolescence seront élevés aux frais de l’État (05) ; c’est une couronne offerte par la cité pour récompenser les victimes de ces combats et leurs survivants ; car les peuples qui proposent à la vertu de magnifiques récompenses ont aussi les meilleurs citoyens. Maintenant après avoir versé des pleurs sur ceux que vous avez perdus, retirez-vous. »

NOTES :

(01) Les Athéniens étaient très fiers de leur qualité d’autochtones. Ils ne sont pas installés dans l’Attique en pays conquis comme les Spartiates campés dans la Laconie très peuplée, qu’ils contiennent dans l’obéissance avec leurs 9.000 hoplites. Périclès le leur rappelle pour les flatter.

(02) Périclès fait l’éloge du gouvernement démocratique qu’il a contribué à substituer à un régime aristocratique et qui aurait pu faire la grandeur d’Athènes, à condition qu’il y eût toujours des Périclès ou des Démosthène pour diriger l’Assemblée du peuple et que ces hommes nécessaires, ces hommes providentiels fussent écoutés plus que les Cléon, les Alcibiade, les Eschine.
On peut discerner dans cet éloge des Athéniens la critique des moeurs et du régime de Sparte.

(03) La xénélasie, manifestation de xénophobie, pratiquée à Sparte consistait dans l’obligation pour les étrangers d’obtenir des magistrats l’autorisation de résider à Sparte, autorisation révocable d’ailleurs pour cause de mauvais exemple.

(04) Périclès ne pouvait qu’exciter contre Athènes la jalousie des autres cités et de Sparte en particulier, en proclamant que sa ville était l’Ecole de la Grèce et que les citoyens pouvaient s’enorgueillir d’être gouvernés par les maîtres les plus dignes. Justement les villes alliées de la thalassocratie athénienne ne cessaient de se plaindre de ne pas jouir de « l’isonomie », d’être traitées en « sujettes ». Elles se tournaient vers Sparte, s’imaginant que l’État dorien respectait mieux que sa rivale, Athènes, la liberté des États grecs. Athènes et Périclès se faisaient des illusions en croyant qu’ils seraient récompensés de la prospérité que leur puissance assurait à leurs alliés.

(05) Les enfants des guerriers morts étaient élevés aux frais de l’Etat jusqu’à l’âge de 16 ans environ. C’est la conséquence logique du service militaire obligatoire. La France n’a fait que suivre ce lointain exemple en créant l’oeuvre des pupilles de la nation.

Questions

Quelles sont les valeurs respectives de l’aristocratie et de la démocratie ?
Pourquoi faire des oraisons funèbres ?

Nicias vs. Alcibiades | Present Concerns
Nicias vs. Alcibiades 

 1.3. Analyse du texte

 Le code de l’honneur de Lysimaque

Aristocratie et code de l’honneur

EH bien ! Nicias et Lachès, vous avez vu cet homme qui vient de combattre tout armé. Nous ne vous avons pas dit d’abord pourquoi Mélésias et moi, nous vous engagions à venir assister avec nous à ce spectacle ; mais nous allons vous l’apprendre, persuadés que nous pouvons vous parler avec une entière confiance. Bien des gens se moquent de ces sortes d’exercices, et quand [178b] on leur demande conseil, au lieu de dire leur pensée, ils ne cherchent qu’à deviner le goût de ceux qui les consultent, et parlent contre leur propre sentiment. Pour vous, nous sommes persuadés que vous joignez la sincérité aux lumières ; c’est pourquoi nous avons pris le parti de vous consulter sur ce que nous allons vous communiquer. Après ce préambule, [179a] j’arrive au fait. Voici nos enfants, celui là, fils de Mélésias, porte le nom de son aïeul, et s’appelle Thucydide ; et celui-ci, qui est à moi, porte aussi le nom de mon père, et s’appelle comme lui Aristide. Nous avons résolu de prendre le plus grand soin de leur éducation, et de ne pas faire comme la plupart des pères, qui, dès que leurs enfants sont devenus un peu grands, les laissent vivre à leur fantaisie. Nous croyons au contraire que c’est le moment de redoubler de vigilance auprès d’eux ; et comme [179b] vous avez aussi des enfants, nous avons pensé que vous auriez déjà songé aux moyens les plus propres à les perfectionner ; et si vous n’y avez pas encore réfléchi sérieusement, nous voulons vous faire souvenir que c’est une affaire à ne pas négliger, et vous inviter à délibérer en commun sur l’éducation que nous devons donner à nos enfants.

Quand même je devrais m’étendre un peu trop, il faut que vous m’entendiez, et que vous sachiez, Nicias et Lachès, ce qui nous a portés à prendre ce parti. Mélésias et moi nous n’avons qu’une même table, et ces enfants mangent avec nous ; [179c] mais je vais continuer à vous parler sans réserve, comme je vous l’ai dit au commencement. Nous avons, il est vrai, lui et moi, à entretenir nos enfants de mille actions honorables que nos pères ont faites, soit dans la paix, soit dans la guerre, tandis qu’ils administraient les affaires de la république et celles de nos alliés ; mais nous ne pouvons tous deux leur dire rien de semblable de nous, ce qui nous fait rougir devant eux et accuser la négligence de nos pères, qui, aussitôt que nous avons été un peu grands, nous ont laissé [179d] vivre au gré de nos caprices, pendant qu’ils donnaient tous leurs soins aux affaires des autres. C’est au moins un exemple que nous montrons à ces enfants, en leur disant que s’ils se négligent eux-mêmes, et s’ils ne veulent pas suivre nos conseils, ils vivront comme nous, sans gloire ; au lieu que s’ils veulent travailler, ils se montreront peut-être dignes du nom qu’ils portent.Ils promettent d’obéir, et, de notre coté, nous cherchons les études et les exercices auxquels ils doivent se livrer, pour devenir des hommes distingués. [179e] Quelqu’un nous a parlé de cet exercice, disant qu’il était bien à un jeune homme d’apprendre à combattre tout armé. Il nous a vanté cet homme qui vient de montrer son adresse, et nous a invités à l’aller voir. Nous avons donc jugé à propos d’y venir, et de vous prendre aussi en passant, non seulement comme spectateurs, mais encore comme conseillers et même comme parties intéressées, à ce qu’il semble : [180a] voilà ce que nous avions à vous communiquer. C’est à vous, présentement, à nous aider de vos conseils, soit que vous approuviez ou que vous condamniez l’exercice des armes, soit que vous ayez d’ailleurs une étude ou un exercice à nous recommander pour un jeune homme ; enfin, puisque vous êtes dans le même casque nous, vous nous direz ce que vous pensez faire à cet égard.

Pour moi, Lysimaque et Mélésias, j’approuve fort votre résolution, et suis tout prêt à me joindre à vous ; Lachès n’y sera pas, je pense, moins disposé que moi.

[180b] LACHÈS

Tu as raison, Nicias, tout ce que Lysimaque vient de dire de son père et de celui de Mélésias, me paraît parfaitement juste, et s’applique non seulement à eux, mais aussi à nous et à tous ceux qui se mêlent des affaires publiques ; à presque tous, il nous arrive, comme il disait, de négliger l’éducation de nos enfants et tous les soins domestiques ; tout cela, Lysimaque, est très bien, mais ce qui m’étonne, c’est que tu nous appelles pour prendre conseil de nous sur l’éducation de ces jeunes gens, [180c] et que tu n’appelles pas Socrate ; d’abord il est du même dème que toi, et, de plus, il s’occupe sans cesse de découvrir ce que tu cherches, je veux dire les études et les exercices qui conviennent le mieux aux jeunes gens.

LYSIMAQUE.

Que dis-tu, Lachès ? Socrate s’occuperait-il de ces matières ?

LACHÈS.

Assurément, Lysimaque.

NICIAS.

Je puis te l’assurer aussi bien que Lachès ; car encore dernièrement il m’a procuré un maître de musique pour [180d] mon fils ; c’est Damon, élève d’Agathocle, un homme non seulement très distingué dans son art, mais, sous tous les rapports, fort capable de donner d’excellentes leçons à des jeunes gens.

LYSIMAQUE.

Il faut le dire, Socrate, et vous Nicias et Lachès, les hommes de mon âge ne connaissent guère ceux qui sont plus jeunes, car nous ne sortons presque pas à cause de notre vieillesse ; mais toi, ô fils de Sophronisque ! si tu as quelque bon conseil à donner à un homme qui est du même dème [180e] que toi, ne me le refuse pas : je puis dire que tu me le dois, car le souvenir de ton père est un lien d’amitié entre nous. Lui et moi, nous avons été de tout temps bons camarades et amis, et il est mort avant que nous ayons eu un démêlé. Et puis il me revient à la mémoire, que j’ai souvent entendu ces enfants, causant entre eux à la maison, répéter à tout moment le nom de Socrate ; ils en disent tout le bien possible : je ne me suis jamais avisé de leur demander [181a] s’ils parlaient du fils de Sophronisque ; mais dites-moi, mes enfants, est-ce là ce Socrate dont vous parlez si souvent ?le préjugé de l’âgel’amitié telle que la conçoit ici Lysimaque n’est pas celle conçue par Socrate

LES ENFANTS.

Oui, mon père, c’est lui-même.

LYSIMAQUE.

Par Junon ! Socrate, je te félicite de faire ainsi honneur à ton père, cet excellent homme ; j’en suis satisfait pour plusieurs raisons, et parce que, devenant amis, ce qui t’appartient me devient propre, comme à toi ce qui est à nous.

LACHÈS.

Oui, vraiment, Lysimaque, ne le laisse pas aller ; car, pour moi, je l’ai vu en d’autres occasions faire honneur, non seulement à son père, [181b] mais à sa patrie. A la fuite de Délium, il se retira avec moi, et je t’assure que si tous avaient fait leur devoir comme lui, la république eût sauvé sa gloire, et n’aurait pas essuyé une défaite si honteuse.

LYSIMAQUE.

Tu reçois là, Socrate, un magnifique éloge de gens dignes de foi pour toute chose et particulièrement pour le cas dont il s’agit. Crois que j’ai du plaisir à apprendre que tu jouis déjà d’une si bonne réputation, et mets-moi au nombre de ceux qui te veulent [181c] le plus de bien ; déjà tu aurais dû de toi-même nous venir voir souvent, et nous compter parmi tes amis ; mais au moins commence dès aujourd’hui, puisque nous avons lié connaissance ; attache-toi à nous et à ces enfants, pour que notre amitié se conserve en vous. Tu ne t’y refuseras pas, je pense, et de notre côté nous ne te permettrons pas de l’oublier. Mais, pour revenir à notre sujet, qu’en dites-vous ? que vous en semble ? cet exercice de combattre tout armé mérite-t-il d’être appris par les jeunes gens ?’’

[181d] SOCRATE.

Je tâcherai, Lysimaque, de te donner, même sur cela, le meilleur conseil dont je serai capable, et je suis prêt à faire tout ce que tu demanderas ; mais comme je suis le plus jeune, et que j’ai le moins d’expérience, il me semble plus juste que j’écoute auparavant ce que diront tes deux amis ; après les avoir entendus, je dirai aussi mon avis, si j’ai d’autres idées que les leurs, et j’essaierai de l’appuyer de raisons capables devons le faire goûter. Ainsi, Nicias, que ne commences-tu le premier ?

NICIAS.

Je ne m’y refuse pas, Socrate. Il me semble, pour [181e] moi, que cet exercice est très utile aux jeunes gens pour plusieurs motifs. D’abord il les éloigne des autres amusements qu’ils cherchent d’ordinaire quand ils ont du loisir ; ensuite il les rend nécessairement plus vigoureux et plus robustes. Il n’y en a pas un meilleur ni qui demande plus d’adresse et [182a] plus de force. Cet exercice et celui de monter à cheval conviennent mieux que tout autre à un homme libre ; car on ne peut s’exercer aux combats sérieux auxquels notre devoir de citoyen nous appelle, qu’avec les armes qui servent à la guerre. On en doit tirer encore un grand secours pour combattre en ligne serrée dans la bataille ; mais c’est alors surtout qu’on en sent le prix, quand les rangs sont rompus et qu’il faut se battre seul à seul, soit qu’on poursuive l’ennemi qui fait face [182b] et résiste, ou que dans une retraite on ait à se défendre contre un homme qui vous presse l’épée dans les reins. Celui qui est accoutumé à ces exercices, ne craindra jamais un homme seul, ni même plusieurs ensemble, et il l’emportera toujours. D’ailleurs ils inspirent du goût pour un des arts les plus nobles. Quand on saura se battre tout armé, on voudra connaître la tactique et les manœuvres qui ont des rapports avec l’escrime ; et arrivé là, l’ambition s’en mêle, [182c] et l’on se jette dans toutes les études stratégiques qui conviennent à un général. Or, il est certain qu’il est beau et utile d’apprendre tout ce qui regarde le métier de la guerre, et d’acquérir les connaissances auxquelles ces exercices servent de préludes. A tous ces avantages, nous en ajouterons un qui n’est pas à dédaigner ; c’est que cette science rend les hommes plus vaillants et plus hardis dans les combats ; et je ne craindrai pas non plus de lui faire encore un mérite, quelque peu considérable qu’il paraisse, [182d] de donner à l’homme une meilleure tenue, pour les poser à l’ennemi et l’intimider. Je suis donc d’avis, Lysimaque, qu’il faut faire apprendre aux jeunes gens ces exercices, et j’en ai dit les raisons. Si Lachès est d’un autre sentiment, je serai bien aise de l’entendre.

LACHÈS.

Sans doute, Nicias, c’est une chose qui mérite réflexion que de dire de quelque science que ce soit, qu’il ne faut pas l’apprendre ; car il paraît que c’est une bonne chose de tout savoir ; et si cet exercice des armes [182e] est une science, comme le prétendent les maîtres, et comme Nicias le dit, il faut l’apprendre ; mais si ce n’est pas une science, et que les maîtres d’armes nous trompent, ou que ce soit seulement une science fort peu importante, à quoi bon s’en occuper ? Ce qui me fait parler ainsi, c’est que je suis persuadé que si c’était une chose de quelque prix, elle n’aurait pas échappé aux Lacédémoniens, qui passent toute leur vie à s’appliquer et à s’exercer [183a] à tout ce qui peut à la guerre les rendre supérieurs aux autres peuples. Et quand même elle aurait échappé aux Lacédémoniens, sans doute les maîtres qui se chargent de montrer ces exercices n’auraient pas manqué de s’apercevoir que, de tous les Grecs, les Lacédémoniens sont ceux qui s’occupent le plus des travaux militaires, et qu’un homme qui serait renommé chez eux dans cet art serait certain de réussir partout, sur cette seule réputation, comme tous les poètes tragiques qui sont estimés à Athènes. Celui qui se croit un bon poète tragique, ne court pas de ville en ville autour de l’Attique [183b] pour faire jouer ses pièces, mais il vient droit ici nous les apporter, et cela est fort raisonnable ; au lieu que je vois ces champions qui enseignent à faire des armes, regarder Lacédémone comme un sanctuaire inaccessible où ils n’osent mettre le pied, tandis qu’ils se montrent partout ailleurs, et surtout chez des peuples qui s’avouent eux-mêmes inférieurs à beaucoup d’autres en tout ce qui concerne la guerre. [183c] D’ailleurs, Lysimaque, j’ai déjà vu, à l’œuvre, bon nombre de ces maîtres, et je sais ce dont ils sont capables. Et ce qui doit nous décider, c’est que, par une espèce de fatalité qui semble leur être particulière, jamais aucun de ces gens-là n’a pu acquérir la moindre réputation à la guerre. On voit dans tous les autres arts ceux qui s’y appliquent spécialement, se faire un nom et devenir célèbres ; ceux-ci, au contraire, jouent de malheur, à ce qu’il paraît. Ce Stésilée lui-même, que vous [183d] avez vu tout-à-l’heure faire ses preuves devant une si nombreuse assemblée, et que vous avez entendu parler si magnifiquement de lui-même, je l’ai vu ailleurs donner malgré lui un spectacle plus vrai de son savoir-faire. Le navire sur lequel il était ayant attaqué un vaisseau de charge, Stésilée combattait avec une pique armée d’une faux, espèce d’arme aussi originale que celui qui la portait ; cet homme n’a jamais rien fait, du reste, que l’on puisse raconter ; mais le succès qu’eut ce stratagème guerrier, de mettre une faux [183e] au bout d’une pique, mérite d’être su. Comme il s’escrimait de cette arme, elle vint à s’embarrasser dans les cordages du vaisseau ennemi, et s’y arrêta ; Stésilée tirait à lui de toute sa force pour la dégager sans pouvoir y réussir. Les vaisseaux passaient tout auprès l’un de l’autre, et lui d’abord courut le long du vaisseau en suivant l’autre sans lâcher prise ; mais quand l’ennemi commença à s’éloigner, et fut sur le point de l’entraîner attaché à la pique, [184a] il la laissa couler peu à peu dans ses mains, jusqu’à ce qu’il ne la tînt plus que par le petit bout. C’étaient des huées et des sarcasmes, du côté des ennemis, sur cette plaisante attitude ; mais quelqu’un lui ayant jeté une pierre, qui tomba à ses pieds, il abandonna la pique, et alors les gens de son navire ne purent eux-mêmes s’empêcher de rire, en voyant cette faucille armée pendue aux cordages du vaisseau ennemi. Il peut bien se faire pourtant, comme Nicias le prétend, que ces exercices soient bons à quelque chose, mais je vous dis [184b] ce que j’en ai vu ; et pour finir comme j’ai commencé, si c’est une science peu utile, ou si ce n’en est pas une, et qu’on lui en donne seulement le nom, elle ne mérite pas que nous nous y arrêtions. En un mot, si c’est un lâche qui croit devoir s’y appliquer, et que cette science le rende plus confiant en lui-même, sa lâcheté n’en sera que plus en vue ; si c’est un homme courageux, tout le monde aura les yeux sur lui, et, pour peu qu’il lui arrive de faire la moindre faute, la calomnie l’attend ; [184c] car c’est éveiller l’envie que de se vanter de posséder une pareille science ; de sorte qu’à moins de se distinguer des autres par la bravoure, d’une manière merveilleuse, il ne saurait échapper au ridicule celui qui se dirait habile en ce genre. Voilà ce que je pense, Lysimaque, de ces exercices. A présent, comme je le disais d’abord, ne laisse pas échapper Socrate, et prie-le de nous dire son avis à son tour.

LYSIMAQUE.

Je t’en prie donc, Socrate, car [184d] nous avons encore besoin d’un juge pour terminer ce différend. Si Nicias et Lachès avaient été de même sentiment, nous aurions pu nous en passer davantage

mais, tu le vois, ils sont entièrement opposés l’un à l’autre. Il devient alors important d’entendre ton avis, et de savoir auquel des deux tu donnes ton suffrage.

SOCRATE.

Comment, Lysimaque, as-tu envie de suivre ici l’avis du plus grand nombre ?

LYSIMAQUE.

Que peut-on faire de mieux ?

SOCRATE.

Et toi aussi, Mélésias ? et s’il [184e] s’agissait de choisir les exercices que tu dois faire apprendre à ton fils, t’en rapporterais-tu à la majorité d’entre nous, plutôt qu’à un homme seul, formé sous un excellent maître aux exercices du corps ?

MÉLÉSIAS.

Je m’en rapporterais à ce dernier, Socrate.

SOCRATE.

Tu le croirais plutôt que nous quatre ?

MÉLÉSIAS.

Peut-être.

SOCRATE.

Car pour bien juger il faut, je pense, juger sur la science, et non sur le nombre.

MÉLÉSIAS.

Sans contredit.

SOCRATE.

Il faut donc, en premier lieu, examiner [185a] si quelqu’un de nous est expert dans la chose dont il s’agit, ou s’il ne l’est pas : s’il y en a un qui le soit, il faut s’en rapporter à lui, fût-il seul de son avis, et laisser là les autres ; et s’il n’y en a point, il faut en chercher ailleurs ; car, Mélésias, et toi, Lysimaque, pensez-vous qu’il s’agisse ici d’une chose peu importante, et non du plus précieux de tous vos biens ? C’est de l’éducation que dépend tout le bonheur des familles ; elles prospèrent, selon que les enfants sont bien ou mal élevés.

MÉLÉSIAS.

Il est vrai.

Le différend

Présenter les positions respectives de Nicias et Lachès

 Définition de Lachès

Lâchés voit dans le courage une force d’âme, tandis que Nicias y voit une forme de connaissance. Socrate, lui, discute ces deux conceptions.
Lâchés représente donc ce que l’on pourrait appeler le courage de l’hoplite (Voir le dossier). Sa première définition dit que le courage, c’est « rester à son poste et tenir ferme contre l’ennemi au lieu de fuir » (190 e).
Socrate, lui, oppose alors les formes de combat qui impliquent de reculer, de manœuvrer : ainsi le combat à la façon des Scythes, ou la tactique lacédémonienne à Platée. Il ajoute aussi qu’il y a d’autres courages que le courage militaire : on peut être courageux contre les maladies ou les plaisirs.
La seconde définition de Lâchés voit dans le courage une certaine force d’âme (καρτερία τις). Selon le même principe qu’avant, Socrate la lui fait compléter en y adjoignant une part intellectuelle : il lui fait ajouter les mots « accompagnée d’intelligence » (μετά φρονήσεως). Mais quel est le rôle de cette φρόνησις ? .

Dialogue avec Socrate

Lachès : a) son premier essai de définition ; (190e - 192b)
Lachès : Par Zeus, Socrate ! il n’est pas difficile de répondre ! Quand on
accepte de rester dans le rang et de repousser l’ennemi, au lieu de prendre la
fuite devant lui, alors, sache-le bien, on ne peut manquer d’être un homme
courageux.
Socrate : C’est fort bien dit, Lachès ! Mais sans doute suis-je cause, faute
de m’être exprimé clairement, que ta réponse ne cadre pas avec ce que j’avais en
tête quand je te posais ma question.
Lachès : Que veux-tu dire par là, Socrate ?
[191a] Socrate : Je vais te l’expliquer, à condition que j’en sois capable. Un
homme courageux, c’est bien, je pense, celui dont tu parles, qui, demeurant dans
le rang, combattra les ennemis.
Lachès : C’est du moins ce que je déclare.
Socrate : Et moi aussi, effectivement ! Que dire cependant, cette fois, de
celui-ci, qui, dans la fuite et sans rester dans le rang, combattrait néanmoins
l’ennemi ?
Lachès : Courageux, en prenant la fuite ?
Socrate : À la façon même, je pense, des Scythes qui, dit-on, ne combattent
pas moins en prenant la fuite qu’en poursuivant. On pensera en outre à l’éloge
que fait Homère des chevaux d’Énée, [b] qui, à l’en croire, savaient avec grande
rapidité, ici et là, poursuivre aussi bien que fuir ; et c’est sous ce rapport aussi
qu’il a glorifié Énée lui-même, sous le rapport de son savoir en l’art de fuir,
quand il l’a appelé : un maître machinateur de fuite.
Lachès : Et il avait raison, Socrate, car c’est de chars qu’il parlait ; de ton
côté, tu allègues l’exemple des cavaliers scythes, et c’est en effet ainsi que
combat leur cavalerie. Mais l’infanterie de ligne des Grecs combat de la façon
que je dis.
Socrate : À l’exception sans doute, au moins, de celle des Lacédémoniens.
[c] À Platées en effet, quand ils furent en face des soldats perses cuirassés de
lattes d’osier, ils n’acceptèrent pas, dit-on, de les affronter en combattant sur
place, mais ils prirent la fuite ; puis, une fois rompus les rangs des Perses, ils
firent volte-face et se battirent à la façon de cavaliers, remportant ainsi la
victoire dans cette bataille.
Lachès : C’est la vérité.
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Socrate : En somme, ainsi que je le disais à l’instant, je suis cause que tu ne
m’aies pas bien répondu, parce que je n’avais pas bien posé ma question. [d]
Les courageux desquels je souhaitais m’informer auprès de toi, ce n’étaient pas
seulement ceux qui le sont dans le combat d’infanterie, mais aussi dans le
combat de cavalerie et dans l’ensemble des formes de la pratique guerrière ; ce
n’était pas non plus seulement ceux qui le sont à la guerre, mais aussi ceux qui
ont du courage dans les périls auxquels on s’expose sur mer ; et aussi tous ceux
qui sont courageux devant la maladie, tous ceux qui le sont devant la pauvreté
ou devant les vicissitudes de la vie publique, ni non plus seulement tous ceux
qui font face avec courage aux peines et aux craintes, mais ceux aussi qui ont
l’énergie de combattre leurs convoitises ou leurs plaisirs, [e] aussi bien en
restant sur leurs positions qu’en faisant volte-face. Car il y a bien, Lachès,
même en ce genre de choses, des hommes courageux !
Lachès : Très courageux, même, Socrate !
Socrate : Donc, ils sont courageux, tous ; mais le courage que possèdent les
uns a le plaisir pour théâtre, la peine est celui des autres, les convoitises pour
ceux-ci, les craintes pour ceux-là, tandis qu’il y en a d’autres, j’imagine, qui,
dans les mêmes occasions, font preuve de lâcheté.
Lachès : Hé ! absolument.
Socrate : Ce que peut bien être chacune de ces deux façons de se
comporter, voilà ce que je désirais savoir de toi. Essaie donc, tout d’abord au
sujet du courage, de m’expliquer ce qu’il y a d’identique en toutes ces variétés de
courage. Mais peut-être ne comprends-tu pas bien encore ce que je veux dire ?
Lachès : Non, pas encore tout à fait.
[192a] Socrate : Eh bien ! voici ce que je veux dire. Si c’était par exemple
sur ce que peut bien être la rapidité, que portait ma question, sur ce caractère qui
peut, chez nous, se rencontrer aussi bien dans l’acte de courir que dans celui de
jouer de la cithare, dans l’action de parler ou dans celle d’apprendre, et dans
quantité d’autres ; sur ce caractère que nous possédons même presque en tout ce
qui mérite considération : dans les activités de nos mains ou de nos jambes, de
notre bouche comme de notre voix ou de notre pensée. N’est-ce pas de la sorte
que, toi aussi, tu entends la chose ?
Lachès : Hé ! absolument.
Socrate : Que maintenant on me pose cette question : « Socrate, qu’entendstu par ce caractère auquel, dans tous ces cas, tu donnes le nom de "rapidité" ? »,
je répondrais au questionneur : [b] « La capacité d’exécuter beaucoup d’actes en
peu de temps, voilà ce que, moi, j’appelle "rapidité", eu égard aussi bien à
l’émission de la voix qu’à la course et à tout le reste. »
Lachès : Et en le disant tu ne te tromperais pas !
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Socrate : Alors, Lachès, essaie donc à ton tour d’en faire autant pour le
courage et de me dire quelle est la capacité, identique dans le plaisir, dans la
peine, dans tous les cas où tout à l’heure nous assurions le trouver, à laquelle on
donne, en fin de compte, le nom de « courage ».
b) second essai de définition. (192b - 194b)
Lachès : En bien ! c’est, à mon avis, une certaine fermeté de notre âme, [c] à
parler au moins, s’il le faut, de ce qu’il y a de naturel à tous les cas de la série.
Socrate : Mais bien sûr, il le faut, au moins si nous devons, nous, répondre
à la question posée ! Voici maintenant ce qui est, à mes yeux, évident : c’est que
ce n’est pas en vérité toute fermeté d’âme qui, si je ne me trompe, est
évidemment, à tes yeux, du courage ! Or voici où j’en trouve la preuve. J’en suis
en effet presque certain : toi, Lachès, tu regardes le courage comme une des
choses qui sont tout à fait belles...
Lachès : Ou plutôt, sois-en pleinement certain, comme une de celles qui
sont d’une beauté sans égale !
Socrate : Or, la fermeté qui s’accompagne de réflexion est une fermeté
d’âme accomplie ?
Lachès : Hé ! absolument.
[d] Socrate : Mais que dire de celle qu’accompagne l’irréflexion ? N’est-elle
pas, au contraire de l’autre, dommageable et malfaisante ?
Lachès : Oui.
Socrate : Mais parleras-tu de la beauté d’une chose de cette sorte, alors
qu’elle est malfaisante et dommageable ?
Lachès : En tout cas, Socrate, il n’y aurait pas de justice à le faire !
Socrate : Donc, au moins, n’est-ce pas une fermeté d’âme de cette sorte que
tu seras d’accord pour appeler courage, puisque justement elle n’est pas belle et
que le courage est une belle chose.
Lachès : Tu dis vrai !
Socrate : En conséquence, ce serait, d’après ta thèse, la fermeté réfléchie
qui serait le courage.
Lachès : Cela en a bien l’air !
[e] Socrate : Voyons maintenant ! En vue de quoi la fermeté est-elle
réfléchie ? Est-ce quand la réflexion va à tout indistinctement, aux grands objets
comme aux petits ? Supposons par exemple un homme dont la fermeté
consisterait à dépenser son argent avec réflexion, parce qu’il sait le bénéfice
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qu’il trouvera à avoir fait cette dépense ; est-ce cet homme-là que tu appellerais
un homme courageux ?
Lachès : Ma foi non, par Zeus !
Socrate : Autre exemple : supposons un médecin dont le fils, ou tout autre,
est atteint d’une fluxion de poitrine, et demande qu’il lui donne à boire et à
manger ; [193a] au lieu de se laisser fléchir, il est plein de fermeté...
Lachès : Pas davantage, cette fermeté ne serait en aucune façon du courage.
Socrate : Exemple guerrier maintenant : voici un homme fermement décidé
à se battre, qui a tout calculé avec réflexion, la certitude qu’il a d’être secouru
par d’autres, l’infériorité numérique et militaire de ceux contre qui il se bat, par
rapport à ceux de son propre camp ; qui a en outre la supériorité de la position ;
est-ce cet homme-là, dont la fermeté d’âme s’accompagne d’un tel ensemble de
réflexions et de conditions préparatoires favorables, que tu déclareras plus
courageux que celui qui, dans l’armée opposée, est bien décidé à tenir bon, à
être ferme ?
[b] Lachès : Ma foi, Socrate, c’est, à mon avis, celui qui est dans l’armée
opposée !
Socrate : Il n’en est pas moins vrai cependant que la fermeté d’âme de celuici est moins réfléchie que celle du premier ?
Lachès : C’est bien la vérité !
Socrate : Alors, c’est, déclareras-tu, celui dont la fermeté d’âme s’accompagne de la connaissance de l’équitation qui, dans un combat de cavalerie, sera inférieur en courage à celui qui est dépourvu de cette connaissance.
Lachès : Ma foi, c’est mon avis.
Socrate : Et aussi celui chez qui la connaissance en matière de lancement avec la fronde ou de tir à l’arc, ou de tout autre art, accompagne la fermeté de l’âme.
[c] Lachès : Hé ! absolument.
Socrate : Dès lors, quiconque, descendant dans un puits ou faisant une
plongée, montre dans cette besogne ou dans toute autre du même genre, la
fermeté de son âme, alors qu’il n’y est point expert, sera, d’après tes déclarations,
plus courageux que ceux qui sont experts en ces matières.
Lachès : Que pourrait-on effectivement déclarer d’autre, Socrate ?
Socrate : Rien, à condition toutefois de s’en faire une semblable idée.
Lachès : C’est pourtant bien l’idée que je m’en fais !
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Socrate : Il est au moins bien certain, je suppose, que ces sortes de gens,
Lachès, ont, en s’exposant à ces périls, une fermeté d’âme plus irréfléchie que
ceux dont en cela la pratique s’accompagne de compétence.
Lachès : Évidemment.
[d] Socrate : Mais auparavant, la hardiesse, la fermeté d’âme qui sont
irréfléchies, ne nous est-il pas apparu qu’elles sont vilaines et dommageables ?
Lachès : Hé ! absolument.
Socrate : Quant au courage, de son côté, nous étions d’accord que c’est une belle chose.
Lachès : Nous en étions d’accord en effet.
Socrate : Tandis que, à présent, c’est au contraire cette vilaine chose, la fermeté irréfléchie de l’âme, qu’en revanche nous déclarons être du courage !
Lachès : Nous en avons bien l’air !
Socrate : Ton avis est-il donc que ce soit bien parler ?
Lachès : Non, par Zeus ! ce n’est pas mon avis.
Socrate : En conséquence, Lachès, ce n’est pas, pour reprendre ton propos, un accord de mode dorien que, toi et moi, nous avons réalisé, [e] puisque nos actes ne sont pas à l’unisson avec nos paroles : dans la réalité de nos actes, on dirait, semble-t-il bien, que nous avons notre part de courage ; mais on ne le dirait pas, si je m’en crois, à nous entendre parler et à nous écouter dans notre présente conversation !
Lachès : C’est tout ce qu’il y a de plus vrai, ce que tu dis là !
Socrate : Mais quoi ? l’état où nous nous sommes mis ainsi te semble-t-il honorable ?
Lachès : Non, pas le moins du monde !
Socrate : Or, ne souhaites-tu pas qu’en un point au moins nous ne soyons pas infidèles à ce dont nous parlons ?
Lachès : Que me chantes-tu là, enfin, et à quoi nous faut-il être fidèles ?
[194a] Socrate : Au propos qui nous invite à avoir une âme ferme. Donc, si tu veux bien, il faut que, nous aussi, nous tenions bon, que nous ayons de la fermeté d’âme dans notre recherche, pour éviter que le courage en personne ne se gausse de nous, parce que c’est sans courage que nous le cherchons, lui au cas où, des fois, l’action même d’avoir de la fermeté se trouverait être du courage !

 Définition de Nicias

Extrait du Lachès

https://philosophie.cegeptr.qc.ca/wp-content/documents/Lach%C3%A8s.pdf
[196e] Socrate : Dès lors, Nicias, c’est bien clair, tu ne crois pas non plus qu’il y ait eu du courage chez la laie de Crommyôn ! Ce n’est point une plaisanterie que je fais : mais qui parle comme tu le fais est forcé, je crois, de n’attribuer de courage à aucune bête fauve ; ou bien, forcé de convenir qu’une pareille bête possède un savoir d’une telle ampleur que, des choses que peu d’hommes savent, en raison de la difficulté qu’il y a de les connaître, ces choses, on devrait dire qu’un lion les sait, ou un léopard, ou tel sanglier ; alors que par ailleurs celui qui définit le courage comme toi, précisément, tu le définis, est forcé de mettre sur le même pied, par rapport au courage qu’ils ont de nature, le lion et le cerf, le léopard et le singe !
[197a] Lachès : Par les dieux ! voilà qui est bien parler, Socrate ! Et toi, Nicias, fais-nous sur ce point une réponse qui soit véritablement une réponse : prétends-tu que toutes ces bêtes fauves, que tout le monde s’accorde à dire courageuses, possèdent un savoir supérieur au nôtre ? Ou bien oses-tu t’opposer, seul, à ce que tout le monde pense et ne pas les appeler des bêtes courageuses ?
Nicias : La vérité, Lachès, est que, pour mon compte, je ne donne le nom de « courageux », ni à ces bêtes brutes, ni à aucun être à qui l’absence de raison permet de n’avoir pas peur de ce qui est à craindre ; mais celui-là, je l’appelle impavide et fou : [b] les petits enfants, que l’absence de raison empêche de rien craindre, les appelle-t-on, selon toi, courageux ? Or impavidité et courage, ce n’est pas, je crois, la même chose, et je crois qu’il y a très peu de gens chez qui se rencontrent courage et prudence ; tandis qu’il y en a un très grand nombre, hommes et femmes, enfants et bêtes brutes, chez qui témérité, audace, impavidité s’accompagnent d’imprudence. Ainsi donc, ces actes que, avec la foule, tu appelles « courageux », moi, je les appelle « téméraires » ; et « courageux », d’autre part, ceux qui sont réfléchis et font l’objet des propos que je tiens.

Questions

Quel est le sens de la comparaison de Socrate ? En quoi consiste son ironie ?
Quelle est la différence entre le courageux et le téméraire ?