Pathologies de la justice.

* Comique et justice

A partir de ces ressources, constituer un dossier sur les difficultés rencontrées par le système judiciaire athénien dans la démocratie et le rôle de la comédie.

L’acteur comique

Origine de la comédie

Le kômos (κῶμος), dont est issu le terme comédie (κωμῳδία), désigne une bande de fêtards, souvent avinés, qui se promenaient dans les rues en chantant, dansant et lançant des apostrophes aux passants ; au sein des Dionysies, ce kômos se rapprochait du carnaval ou du charivari. Le théâtre d’Aristophane, avec sa paillardise et ses jeux obscènes, a pleinement conservé cette joie festive. Il se caractérise par une étonnante combinaison : un ancrage fort dans l’actualité, bien souvent critiquée voire dénoncée avec une forte verve satirique ; une imagination débridée, avec des situations délirantes, des jeux de scène grotesques, des personnages étonnants (oiseaux, guêpes, …), des costumes incroyables, …

- http://www.cndp.fr/archive-musagora/citoyennete/citoyennetefr/tribunaux.htm
- Lire Aristophane Les guêpes. Dans cette comédie reprise par Racine dans Les Plaideurs, Aristophane s’en prend au système judiciaire athénien, à ce goût si prononcé à Athènes pour la chicane, et que les récentes réformes de Cléon avaient encore accentué. Philocléon (« celui qui aime Cléon ») est atteint du mal procédurier si bien que son fils Bdélycléon (« celui qui déteste Cléon) est contraint de le séquestrer pour le retenir loin des tribunaux. Outre l’humour corrosif des dialogues, la pièce propose une réflexion sur la justice, et reçut le premier rang aux Lénéennes de 422.

- Etude du texte d’Aristophane

La maladie du juge Philocléon par Xanthias (1-135)

XANTHIAS (l’un des esclaves du juge Philocléon qui monte la garde devant la maison de celui-ci pour l’empêcher d’aller au tribunal. Xanthias décrit la maladie du vieil homme qu’il surveille : l’obsession de juger !)

source : http://remacle.org/bloodwolf/comediens/Aristophane/guepes.htm

XANTHIAS.- Attends que j’expose le sujet aux spectateurs, et que je leur soumette d’abord quelques courtes observations. Qu’on n’attende de nous rien de trop élevé, pas même au rire dérobé à Mégare (12). En effet, nous n’avons ni esclaves qui jettent aux spectateurs des noix de leur corbeille (13), ni un Hercule (14) frustré de son dîner ; Euripide n’aura pas à essuyer encore une fois de mordantes railleries ; et Cléon, malgré l’éclat qu’il doit à la fortune, ne se verra plus assaisonné par nous à la sauce piquante. Mais nous avons un sujet assez raisonnable, qui, sans passer votre sagacité, a toutefois plus de sens qu’une comédie banale. Nous avons un maître, homme puissant, qui dort là-haut, dans la chambre qui est sous le toit. Il nous a enjoint de garder son père, après l’avoir enfermé pour empêcher qu’il ne sorte. Ce père est atteint d’une maladie étrange, dont personne ne saurait s’aviser, si je ne vous en informais ; mais il dit que ce n’est rien. Devinez plutôt. Voici Amynias (15), fils de Pronapos, qui dit que c’est l’amour du jeu (16).
SOSIE. - Rien ? par Jupiter ! mais il juge de sa maladie d’après lui-même.
XANTHIAS.- Non ! Il y a bien quelque amour pour principe de ce mal... Voici Sosias (17) qui dit à Dercylos que c’est l’amour de la boisson.
SOSIE. - Nullement ; c’est là une passion d’honnêtes gens.
XANTHIAS. - Nicostratos, le Scambonide (18), prétend que c’est l’amour des sacrifices ou de l’hospitalité (19).
SOSIE. - Par le chien (20) ! ce n’est pas possible, car Philoxène est un prostitué.
XANTHIAS. Vous perdez votre temps ; vous ne trouverez pas. Si vous êtes curieux de le savoir, faites silence : je vais vous dire la maladie de mon maître c’est... l’amour des tribunaux (21). Juger est sa passion, et il gémit s’il ne siège pas sur le premier banc des juges (22). La nuit, il ne goûte pas un instant de sommeil. Ferme-t-il par hasard les yeux ? pendant la nuit son esprit voltige autour de la clepsydre (23). L’habitude qu’il a de tenir les suffrages (24) fait qu’il se réveille en serrant ses trois doigts, comme celui qui offre de l’encens aux dieux, à la nouvelle lune. Trouve-t-il écrit sur une porte : « Charmant Démos (25), fils de Pyrilampe ! » il va écrire à côté : « Charmante urne aux suffrages ! » Son coq ayant chanté le soir, il dit que des accusés avaient sans doute gagné ce pauvre animal, pour l’éveiller plus tard qu’à l’ordinaire (26). Aussitôt après souper, il demande à grands cris sa chaussure ; il court au tribunal avant le jour, et s’endort, collé comme une huître à la colonne. Sa sévérité lui fait toujours tracer sur les tablettes la ligne (27) de condamnation et il revient, comme l’abeille et le bourdon, les ongles chargés de cire. Dans la crainte de manquer de cailloux pour les suffrages, il entretient chez lui une grève, afin de pouvoir voter. Telle est sa manie ; et plus on l’avertit, plus il veut juger. Aussi, nous le tenons enfermé sous les verrous, pour l’empêcher de sortir ; car cette maladie fait le désespoir du fils. D’abord il employa la douceur, il l’engagea à ne plus porter le manteau (28), et à rester chez lui ; celui-ci n’en fit rien. Ensuite il le baigna et le purgea ; ce fut en vain. Il le soumit aux exercices sacrés des corybantes ; le père s’enfuit avec le tambour, et courut au tribunal pour juger. Voyant le peu de succès de ces initiations, il le mena à Égine, et le fit coucher la nuit dans e temple d’Esculape ; dès le point du jour il reparut devant la porte grillée du tribunal. Dès lors nous ne l’avons pas laissé sortir. Il s’échappa par les gouttières et par les lucarnes ; partout où il y avait des trous, nous les avons bouchés, et nous avons fermé les issues ; mais il enfonçait des piquets dans le mur, et sautait de l’un à l’autre comme un choucas. Enfin nous avons tendu des filets autour de la cour, et nous le gardons ainsi. Le nom du vieillard est Philocléon (29) ; aucun par Jupiter ! ne lui sied mieux : celui du fils est Bdélycléon (30) ; il travaille à guérir le caractère fougueux de son père (31).

Racine en écrivant Les Plaideurs, sa seule pièce comique, s’inspire des Guêpes d’Aristophane. Dans l’extrait qui suit montrer la bêtise et l’obstination de Chicaneau. Pourquoi se nomme-t-il ainsi ?

CHICANNEAU
Voici le fait. Depuis quinze ou vingt ans en çà,
Au travers d’un mien pré certain ânon passa,
S’y vautra, non sans faire un notable dommage,
Dont je formai ma plainte au juge du village.
Je fais saisir l’ânon. Un expert est nommé,
À deux bottes de foin le dégât estimé.
Enfin, au bout d’un an, sentence par laquelle
Nous sommes renvoyés hors de cour. J’en appelle.
Pendant qu’à l’audience on poursuit un arrêt,
Remarquez bien ceci, Madame, s’il vous plaît,
Notre ami Drolichon, qui n’est pas une bête,
Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête,
Et je gagne ma cause. À cela que fait-on ?
Mon chicaneur s’oppose à l’exécution.
Autre incident : tandis qu’au procès on travaille,
Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille.
Ordonné qu’il sera fait rapport à la cour
Du foin que peut manger une poule en un jour :
Le tout joint au procès enfin, et toute chose
Demeurant en état, on appointe la cause
Le cinquième ou sixième avril cinquante-six.
J’écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis
De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires,
Rapports d’experts, transports, trois interlocutoires,
Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux.
J’obtiens lettres royaux, et je m’inscris en faux.
Quatorze appointements, trente exploits, six instances,
Six-vingts productions, vingt arrêts de défenses,
Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens,
Estimés environ cinq à six mille francs.
Est-ce là faire droit ? Est-ce là comme on juge ?
Après quinze ou vingt ans ! Il me reste un refuge :
La requête civile est ouverte pour moi,
Je ne suis pas rendu (Acte I sc 7)

Dans les deux textes l’institution judiciaire est aux mains d’individus malades, livrés à une répétition obsessionnelle. Qu’est-ce que cela nous apprend sur le désir de justice ?

Bergson dans Le rire écrit :

Voici par exemple, chez un orateur, le geste, qui rivalise avec la parole. Jaloux de la parole, le geste court derrière la pensée et demande, lui aussi, à servir d’interprète. Soit ; mais qu’il s’astreigne alors à suivre la pensée dans le détail de ses évolutions. L’idée est chose qui grandit, bourgeonne, fleurit, mûrit, du commencement à la fin du discours. Jamais elle ne s’arrête, jamais elle ne se répète. Il faut qu’elle change à chaque instant, car cesser de changer serait cesser de vivre. Que le geste s’anime donc comme elle ! Qu’il accepte la loi fondamentale de la vie, qui est de ne se répéter jamais ! Mais voici qu’un certain mouvement du bras ou de la tête, toujours le même me paraît revenir périodiquement. Si je le remarque, s’il suffit à me distraire, si je l’attends au passage et s’il arrive quand je l’attends, involontairement je rirai. Pourquoi ? Parce que j’ai maintenant devant moi une mécanique qui fonctionne automatiquement. Ce n’est plus de la vie, c’est de l’automatisme installé dans la vie et imitant la vie. C’est du comique.

Expliquer comment l’institution judiciaire est, dans les textes ci-dessus, source du comique.