La philosophie dans l’Académie de Créteil
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Gorgias ou la rhétorique Introduction
Propositions d’exercices
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La rhétorique ou la difficile définition

  • Introduction à Gorgias

Selon une légende , la rhétorique serait née en Sicile, vers 465 avant J-C, en réaction à la tyrannie d’Hiéron de Syracuse. Le premier nom connu est celui de Korax (probablement un surnom, car le nom signifie « corbeau » !), qui aurait édité un recueil de conseils concernant l’éloquence judiciaire. Il s’agit bien alors, comme l’affirme Socrate, d’un « savoir-faire », destiné à aider les plaideurs à gagner leur procès. Korax, ainsi que son élève Tisias, enseignent la rhétorique dans la première moitié du Ve siècle. Il se répand dans tout le monde grec, principalement à Athènes.

Les sophistes, et surtout le Sicilien Gorgias, furent les artisans de cette promotion.

Que nous apprend la naissance de la rhétorique ?

C’est le moment où Gorgias entend réduire la place que la poésie occupait dans l’éducation. Ce dont a besoin le citoyen, proclame-t-il, c’est de détenir les clefs de la persuasion et non pas seulement de répéter les vieux adages tirés des poètes. Or, étroitement associée à la musique, la poésie pouvait apparaître comme étant essentiellement une régulation temporelle de la parole. Le discours, comme un poème, devait posséder lui aussi un prélude qui captât l’attention et suscitât la bienveillance de l’auditoire, et se distribuer en parties équilibrées comme autant de strophes. Les groupes de mots et les syllabes devaient dans la phrase oratoire emprunter une partie de leur magie aux rythmes et aux jeux de sonorités du langage poétique. La première rhétorique fut une rhétorique de séduction, persuadée de sa toute-puissance et ambitieuse au point de vouloir couronner à elle seule l’édifice du savoir.

  • > Quel est l’enjeu pour la philosophie ? Pourquoi Platon voit-il en elle une menace ?

Plan du dialogue

Etude de Gorgias de Platon texte intégral

Écrit entre 390 et 385 avant J-C, le Gorgias se compose de plusieurs moments, marqués par les changements d’interlocuteurs. Ce texte avance « crescendo » sur les dangers d’une rhétorique qui défend plus les usages et l’efficacité que le vrai. On verra un peu plus loin dans le texte qu’une question essentielle est celle du statut du vraisemblable, qui gagne en puissance, contre le vrai.

Chercher la définition d’efficace. En quoi est-ce différent de la vérité ?

Présentation des personnages

 :

Chéréphon et Socrate se rendent chez Calliclès, pour voir Gorgias, un célèbre rhéteur. Ils arrivent trop tard.

Qui est Chéréphon ? Socrate en parle dans l’Apologie de Socrate. Rechercher le passage. Qu’incarne Chéréphon ? Dans quel type de régime politique se déploie la rhétorique ?

Calliclès les reçoit en faisant l’éloge de Gorgias et de la rhétorique.
CALLICLÈS.
 
C’EST à la guerre et à la bataille, Socrate, qu’il faut, dit-on, se trouver ainsi après coup.
 
SOCRATE.
 
Est-ce que nous venons, comme on dit, après la fête, et arrivons-nous trop tard ?
 
CALLICLÈS.
Oui, et après une fête tout-à-fait charmante ; car Gorgias, il n’y a qu’un instant, vient de nous dire une infinité de belles choses.

  • Faire de la guerre une fête : quelle difficulté soulève cette équivalence
    et qu’est-ce que sous-entend Calliclès à propos de la rhétorique ? Quelle difficulté pose ici l’usage de la métaphore ?
  • Manifestement le charme a opéré. Que signifie « charme » ? Quel effet produit la rhétorique sur le public ?
  • Peut-on dire que Calliclès en est resté aux effets du discours de Gorgias ?
  • Que signifie l’expression : « une infinité de belles choses » ? Pourquoi est-ce une « définition vide » ?
  • Y-a-t-il un juste écart qui permettrait de prendre du recul par rapport à ce jeu d’images ?
  • Qu’y-a-t-il d’inquiétant dans les propos de Calliclès ?

Mettre la position de Calliclès en perspective avec cet extrait du film Nous sommes tous encore ici (1997) d’A.-M. Miéville

Godard récite des extraits de la conclusion du livre sur les Origines du Totalitarisme de Hannah Arendt


Polos, Calliclès, et Gorgias lui-même.

Les trois parties du dialogue ou les trois visages de la rhétorique.

  • Faire des recherches sur ces personnages et rédiger une présentation.
  • Pourquoi Calliclès n’est-il pas un personnage historique ?

Un premier dialogue entre Gorgias et Socrate : premier visage de la rhétorique. Un second dialogue entre Socrate et Polos, qui a impétueusement pris le relais : deuxième visage de la rhétorique. Un troisième dialogue, qui n’aboutit pas, entre Socrate et Calliclès : il n’est plus alors question de rhétorique, mais du juste et de l’injuste. Ce dialogue tourne court, car il n’y a en fait aucune valeur commune entre Calliclès et Socrate, qui permette un minimum de compréhension. Calliclès refuse finalement de répondre. C’est le troisième visage de la rhétorique.

Enfin, Socrate continue tout seul, Calliclès ne donnant plus la réplique sans rien croire de ce que dit son interlocuteur. Socrate achève le dialogue par le mythe des Enfers.

Ce dialogue peut laisser perplexe quant à son objet : on passe de la rhétorique (si importante dans une société athénienne gouvernée toute entière par la parole) à une réflexion sur le juste et l’injuste. Il faudra également se demander pourquoi le dialogue s’achève par un mythe. Quel type de discours introduit ici Socrate qui se sépare du ton précédent ?

Métaphore, image et rhétorique.
Le mythe final riche en image renvoie à une réflexion sur la mort mais aussi sur le langage, et plus précisément sur l’usage des images dans le discours. Analyser dans cette perspective le discours de Polos

La démesure

Quelle est la science de la mesure ?
Expliquer :

GORGIAS.
 
Socrate, il y a des réponses qui exigent nécessairement quelque étendue. Néanmoins [449c] je ferai en sorte qu’elles soient aussi courtes qu’il est possible. Car une des choses dont je me vante est que personne ne dira les mêmes choses en moins de paroles que moi.

Autre question : les diverses définitions que donne Gorgias manquent la limite. Elles ne parviennent pas à définir la rhétorique. (chercher le sens de « définir ». Qu’en conclure ?) La démesure surgit avec la question de la rhétorique. Comment à partir de là comprendre le personnage de Calliclès, et plus largement du rapport philosophie-rhétorique ?

La rhétorique et la parole judiciaire :

Qui est Gorgias ?
Faire des recherches sur le personnage historique de Gorgias.
Pourquoi un tel succès de GORGIAS ?

Le maître de rhétorique est incarnation de cette puissance de la parole. Dans le texte qui suit, il argumente pour montrer la non responsabilité d’Hélène dans la Guerre de Troie.

  • Voir Eloge d’Hélène : celle-ci n’est pas responsable de la guerre de Troie. Seule la parole est dotée de puissance.
    Comparer avec d’autres oeuvres :
  • Sur la culpabilité d’Hélène : Homère Iliade, III

Qu’est-ce que l’apologie en Grèce et à Athènes précisément ?
Comment est organisé le système judiciaire à Athènes ?


Dans la Lettre VII
(in Lettres de Platon, trad Remacle Platon engage une critique vive contre la démocratie athénienne qui a mis à mort le premier philosophe.

Lire le texte dans son intégralité et expliquer un passage :

Lettre VII, 325, 326, trad. J. Souilhé, éd. Les Belles Lettres.

Mais, je ne sais comment cela se fit, voici que des gens puissants traînent devant les tribunaux ce même Socrate, notre ami, et portent contre lui une accusation des plus graves qu’il ne méritait certes point : c’est pour impiété que les uns l’assignèrent devant le tribunal et que les autres le condamnèrent, et ils firent mourir l’homme qui n’avait pas voulu participer à la criminelle arrestation d’un de leurs amis alors banni, lorsque, bannis eux-mêmes, ils étaient dans le malheur. Voyant cela et voyant les hommes qui menaient la politique, plus je considérais les lois et les moeurs, plus aussi j’avançais en âge, plus il me parut difficile de bien administrer les affaires de l’État. D’une part, sans amis et sans collaborateurs fidèles, cela ne me semblait pas possible. - Or, parmi les citoyens actuels, il n’était pas commode d’en trouver, car ce n’était plus selon les us et coutumes de nos ancêtres que notre ville était régie. Quant à en acquérir de nouveaux, on ne pouvait compter le faire sans trop de peine. - De plus, la législation et la moralité étaient corrompues à un tel point que moi, d’abord plein d’ardeur pour travailler au bien public, considérant cette situation et voyant comment tout marchait à la dérive, je finis par en être étourdi. Je ne cessais pourtant d’épier les signes possibles d’une amélioration dans ces événements et spécialement dans le régime politique, mais j’attendais toujours, pour agir, le bon moment. Finalement, je compris que tous les États actuels sont mal gouvernés, car leur législation est à peu près incurable sans d’énergiques préparatifs joints à d’heureuses circonstances. Je fus alors irrésistiblement amené à louer la vraie philosophie et à proclamer que, à sa lumière seule, on peut reconnaître où est la justice dans la vie publique et dans la vie privée. Donc, les maux ne cesseront pas pour les humains avant que la race des purs et authentiques philosophes n’arrive au pouvoir ou que les chefs des cités, par une grâce divine, ne se mettent à philosopher véritablement.

Cette lettre est une réflexion de Platon sur le gouvernement juste à partir de l’expérience qu’il a faite de l’injustice lors du procès de Socrate. La réflexion naît du choc de l’expérience vécue. Dans cette lettre autobiographique écrite au soir de sa vie, Platon nous raconte comment la mort de Socrate l’a détourné de la politique et poussé vers la philosophie. Le texte se compose de trois moments : dans un premier temps, Platon rappelle les faits : la mort de Socrate, une mort injuste dont la démocratie est responsable ; puis dans un second moment, il entreprend une critique radicale du régime politique de toutes les Cités ; enfin dans un dernier temps, il pose par une image médicale ce qui lui semble juste comme régime politique. Le texte passe ainsi du fait, ce qui s’est passé, au droit, ce qui devrait être.

GORGIAS.

Tu dis vrai.

SOCRATE.

Par conséquent, puisqu’elle n’est pas la seule qui la produise, et que d’autres arts en font autant, nous sommes en droit, comme au sujet du peintre, de demander en outre de quelle persuasion la rhétorique est l’art, et sur quoi roule cette persuasion. Ne penses-tu pas que cette question [454b] est à sa place ?

GORGIAS.

Si fait.

SOCRATE.

Réponds donc, Gorgias, puisque tu penses ainsi.

GORGIAS.

Je parle, Socrate, de cette persuasion qui a lieu dans les tribunaux et les assemblées publiques, comme je disais tout-à-l’heure, et qui roule sur ce qui est juste ou injuste.

SOCRATE.

Je soupçonnais que tu avais en vue cette persuasion et ces objets, Gorgias, mais je n’en ai rien dit, afin que tu ne fusses pas surpris, si, dans la suite de cet entretien, je t’interroge sur des choses qui paraissent évidentes ; [454c] car ce n’est point à cause de toi, comme je t’ai déjà dit, que j’en agis de la sorte, mais à cause de la conversation, pour qu’elle marche régulièrement, et que sur de simples conjectures nous ne prenions point l’habitude de prévenir et de deviner nos pensées de part et d’autre ; mais que tu achèves comme il te plaira ton discours, selon les principes que tu auras établis toi-même.

GORGIAS.

Socrate, à mon avis, rien n’est plus sensé que cette conduite.

SOCRATE.

Allons en avant, et examinons encore ceci. Admets-tu ce qu’on appelle savoir ?

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Et ce qu’on nomme croire ?

[454d] GORGIAS.

Je l’admets aussi.

SOCRATE.

Te semble-t-il que savoir et croire, la science et la croyance soient la même chose, ou bien deux choses différentes ?

GORGIAS.

Je pense, Socrate, que ce sont deux choses différentes.

SOCRATE.

Tu penses juste, et tu pourrais en juger à cette marque. Si on te demandait : Gorgias, y a-t-il une croyance fausse et une croyance vraie ? tu en conviendrais sans doute.

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Mais quoi ! y a-t-il de même une science fausse et une science vraie ?

GORGIAS.

Non, certes.

SOCRATE.

Il est donc évident que savoir et croire n’est pas la même chose.

GORGIAS.

Cela est vrai.

SOCRATE.

[454e] Cependant ceux qui savent sont persuadés, comme ceux qui croient.

GORGIAS.

J’en conviens.

SOCRATE.

Veux-tu qu’en conséquence nous mettions deux espèces de persuasions, dont l’une produit la croyance sans la science, et l’autre la
science.

GORGIAS.

Sans doute.

SOCRATE.

De ces deux persuasions, quelle est celle que la rhétorique opère dans les tribunaux et les autres assemblées, au sujet du juste et de l’injuste ? Est-ce celle d’où naît la croyance sans la science, ou celle qui engendre la science ?

GORGIAS.

Il est évident, Socrate, que c’est celle d’où naît la croyance.

SOCRATE.

La rhétorique, à ce qu’il paraît, est donc ouvrière de la persuasion [455a] qui fait croire, et non de celle qui fait savoir, relativement au juste et à l’injuste.

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Ainsi l’orateur ne se propose point d’instruire les tribunaux et les autres assemblées sur le juste et l’injuste, mais uniquement de les amener à croire. Aussi bien ne pourrait-il jamais, en si peu de temps, instruire tant de personnes à-la-fois sur de si grands objets.

GORGIAS.

Non, sans doute.

SOCRATE.

Cela posé, voyons, je te prie, ce que nous devons penser [455b] de la rhétorique. Pour moi, je ne puis encore me former une idée précise de ce que j’en dois dire. Lorsqu’une ville s’assemble pour faire choix de médecins, de constructeurs de vaisseaux, ou de toute autre espèce d’ouvriers, n’est-il pas vrai que l’orateur n’aura point alors de conseil à donner, puisqu’il est évident que, dans chacun de ces cas, il faut choisir le plus instruit ? Ni lorsqu’il s’agira de la construction des murs, des ports, ou des arsenaux ; mais que l’on consultera là-dessus les architectes : ni lorsqu’on délibérera sur le choix d’un général, sur l’ordre dans lequel on marchera à l’ennemi, [455c] sur les postes dont on doit s’emparer ; mais qu’en ces circonstances les gens de guerre diront leur avis, et les orateurs ne seront pas consultés. Qu’en penses-tu, Gorgias ? Puisque tu te dis orateur, et capable de former d’autres orateurs, on ne peut mieux s’adresser qu’à toi pour connaître à fond ton art. Figure-toi d’ailleurs que je travaille ici dans tes intérêts. Peut-être parmi ceux qui sont ici (11) y en a-t-il qui désirent d’être de tes disciples, comme j’en sais quelques-uns et même beaucoup, qui ont cette envie, et qui n’osent pas t’interroger. [455d] Persuade-toi donc que, quand je t’interroge, c’est comme s’ils te demandaient eux-mêmes : Gorgias, que nous en reviendra-t-il, si nous prenons tes leçons ? sur quoi serons-nous en état de conseiller nos concitoyens ? Sera-ce seulement sur le juste et l’injuste, ou, en outre, sur les objets dont Socrate vient de parler ? Essaie de leur répondre.

GORGIAS.

Je vais, Socrate, essayer de te développer en son entier toute la vertu de la rhétorique ; car tu m’as mis parfaitement sur la voie. Tu sais sans doute [455e] que les arsenaux des Athéniens, leurs murailles, leurs ports, ont été construits, en partie sur les conseils de Thémistocle, en partie sur ceux de Périclès, et non sur ceux des ouvriers.

SOCRATE.

Je sais, Gorgias, qu’on le dit de Thémistocle. A l’égard de Périclès, je l’ai entendu moi-même, lorsqu’il conseilla aux Athéniens d’élever la muraille qui sépare Athènes du Pirée (12).

[456a] GORGIAS.

Ainsi tu vois, Socrate, que quand il s’agit de prendre un parti sur les objets dont tu parlais, les orateurs sont ceux qui conseillent, et dont l’avis l’emporte.

SOCRATE.

C’est aussi ce qui m’étonne, Gorgias, et ce qui est cause que je t’interroge depuis si longtemps sur la vertu de la rhétorique. A le prendre ainsi, elle me paraît merveilleusement grande.

GORGIAS.

Et si tu savais tout, Socrate, si tu savais que la rhétorique embrasse, pour ainsi dire, la vertu de tous les autres arts ! [456b] Je vais t’en donner une preuve bien frappante. Je suis souvent entré, avec mon frère (13) et d’autres médecins, chez certains malades qui ne voulaient point ou prendre une potion, ou souffrir qu’on leur appliquât le fer ou le feu. Le médecin ne pouvant rien gagner sur leur esprit, j’en suis venu à bout, moi, sans le secours d’aucun autre art que de la rhétorique. J’ajoute que, si un orateur et un médecin se présentent dans une ville, et qu’il soit question de disputer de vive voix devant le peuple, ou devant quelque autre assemblée, sur la préférence entre l’orateur et le médecin, [456c] on ne fera nulle attention à celui-ci, et l’homme qui a le talent de la parole sera choisi, s’il entreprend de l’être. Pareillement, dans la concurrence avec un homme de toute autre profession, l’orateur se fera choisir préférablement à qui que ce soit, parce qu’il n’est aucune matière sur laquelle il ne parle en présence de la multitude d’une manière plus persuasive que tout autre artisan, quel qu’il soit. Telle est l’étendue et la puissance de la rhétorique. Il faut cependant, Socrate, user de la rhétorique, comme on use des autres exercices : car, parce [456d] qu’on a appris le pugilat, le pancrace, le combat avec des armes véritables, de manière à pouvoir vaincre également ses amis et ses ennemis, on ne doit pas pour cela frapper ses amis, les percer ni les tuer ; mais, certes, il ne faut pas non plus, parce que quelqu’un ayant fréquenté les gymnases, s’y étant fait un corps robuste, et étant devenu bon lutteur, aura frappé son père ou sa mère, ou quelque autre de ses parents ou de ses amis, prendre pour cela en aversion et chasser des villes les maîtres [456e] de gymnase et d’escrime ; car ils n’ont dressé leurs élèves à ces exercices qu’afin qu’ils en fissent un bon usage contre les ennemis et les médians, pour la défense, et non pour l’attaque, [457a] et ce sont leurs élèves qui, contre leur intention, usent mal de leur force et de leur adresse ; il ne s’ensuit donc pas que les maîtres soient mauvais, non plus que l’art qu’ils professent, ni qu’il en faille rejeter la faute sur lui ; mais elle retombe, ce me semble, sur ceux qui en abusent. On doit porter le même jugement de la rhétorique. L’orateur est, à la vérité, en état de parler contre tous et sur toute chose ; en sorte qu’il sera plus propre que personne à persuader en un instant la multitude [457b] sur tel sujet qu’il lui plaira ; mais ce n’est pas une raison pour lui d’enlever aux médecins ni aux autres artisans leur réputation, parce qu’il est en son pouvoir de le faire. Au contraire, on doit user de la rhétorique comme des autres exercices, selon les règles de la justice. Et si quelqu’un, s’étant formé à l’art oratoire, abuse de cette faculté et de cet art pour commettre une action injuste, on n’est pas, je pense, en droit pour cela de haïr et de bannir des villes le maître qui lui a donné des leçons : car il ne lui a mis son art entre les mains [457c] qu’afin qu’il s’en servît pour de justes causes ; et l’autre en fait un usage tout opposé. C’est donc le disciple qui abuse de l’art qu’on doit haïr, chasser, faire mourir, et non pas le maître.

voir la réponse de Socrate :

J’imagine, Gorgias, que tu as eu, comme moi, l’expérience d’un bon nombre d’entretiens. Et , au cours de ces entretiens, sans doute auras-tu remarqué la chose suivante : les interlocuteurs ont du mal à définir les sujets dont ils ont commencé de discuter et à conclure leur discussion après s’être l’un et l’autre mutuellement instruits. Au contraire, s’il arrive qu’ils soient en désaccord sur quelque chose, si l’un déclare que l’autre se trompe ou parle de façon confuse, ils s’irritent l’un contre l’autre, et chacun d’eux estime que son interlocuteur s’exprime avec mauvaise foi, pour avoir le dernier mot, sans chercher à ce qui est au fond de la discussion. Il arrive même, parfois , qu’on se sépare de façon lamentable : on s’injurie, on lance les mêmes insultes qu’on reçoit, tant et si bien que les auditeurs s’en veulent d’être venus écouter pareils individus. Te demandes-tu pourquoi je parle de cela ?Parce que j’ai l’impression que ce que tu viens de dire n’est pas tout à fait cohérent, ni parfaitement accordé avec ce que tu disais d’abord au sujet de la rhétorique. Et puis j’ai peur de te réfuter, j’ai peur que tu ne penses que l’ardeur qui m’anime vise, non pas à rendre parfaitement clair le sujet de notre discussion, mais bien à te critiquer. Alors, écoute, si tu es comme moi, j’aurai plaisir à te poser des questions, sinon j’y renoncerais.

Veux-tu savoir quel type d’homme je suis ? Eh bien, je suis quelqu’un qui est content d’être réfuté, quand ce que je dis est faux, quelqu’un qui a aussi plaisir à réfuter quand ce qu’on me dit n’est pas vrai, mais auquel il ne plaît pas moins d’être réfuté que de réfuter. En fait, j’estime qu’il y a plus grand avantage à être réfuté que de réfuter, dans la mesure où se débarrasser du pire des maux fait plus de bien qu’en délivrer autrui. Parce qu’à mon sens, aucun mal n’est plus grave pour l’homme que se faire une fausse idée des questions dont nous parlons en ce moment. Donc, si toi, tu m’assures que tu es comme moi, discutons ensemble ; sinon, laissons tomber cette discussion et brisons là.

Platon Gorgias, 457d-458a

P.S. :
  • Pour faire les exercices, utiliser les ressources du tableau blanc
    Zip - 1.5 ko

Éloge d’Hélène par Gorgias de Léontium

1. La parure d’une cité, c’est le courage de ses héros ; celle d’un corps, c’est sa beauté : celle d’une âme, sa sagesse ; celle d une action, c’est son excellence ; celle d’un discours, c’est sa vérité. Tout ce qui s’y oppose dépare. Aussi faut-il que l’homme comme la femme, le discours comme l’action, la cité comme les particuliers, soient, lorsqu’ils sont dignes de louanges, honorés de louanges, et lorsqu’ils n’en sont pas dignes, frappés de blâme. Car égales sont l’erreur et l’ignorance à blâmer ce qui est louable ou à louer ce qui est blâmable.

2. Et cette tâche revient au même homme de clamer sans détours ce qu’est notre devoir et de proclamer que sont réfutés [texte corrompu] ceux qui blâment Hélène, femme à propos de qui s est élevé, dans un concert unanime, tout autant la voix, digne de créance, de nos poètes, que celle de la réputation attachée à son nom, devenu le symbole des pires malheurs. Ainsi voudrais-je, dans ce discours, fournir une démonstration raisonnée qui mettra fin à l’accusation portée contre cette femme dont la réputation est si mauvaise. Je convaincrai de mensonge ses contempteurs et, en leur faisant voir la vérité, je ferai cesser l’ignorance.

3. Que, par sa nature et son origine, la femme dont je parle en ce discours, soit à mettre au premier rang parmi les premiers des hommes et des femmes, rares sont ceux qui ne s’en aperçoivent clairement. Car il est clair que si sa mère est Léda, son père, quoiqu’on le dise mortel, est un dieu, qu’il s’agisse de Tyndare ou de Zeus : si c’est le premier, c’était un fait et on le crut ; si c’est le second, c’était un dieu et on le réfuta ; mais le premier était le plus puissant des hommes, et le second régnait sur toutes choses. 4. Avec une aussi noble parenté, elle hérita d’une beauté toute divine : recel qu’elle ne céla [5] pas. En plus d’un homme elle suscita plus d’un désir amoureux ; à elle seule, pour son corps, elle fit s’assembler, multitude de corps, une foule de guerriers animés de grandes passions en vue de grandes actions : aux uns appartenait une immense richesse, aux autres la réputation d’une antique noblesse, à d’autres la vigueur d’une force bien à eux, à d’autres, cette puissance que procure la possession de la sagesse ; et ils étaient tous venus, soulevés tant par le désir amoureux de vaincre que par l’invincible amour de la gloire.

5. Qui alors, et pourquoi, et comment, assouvit son amour en s’emparant d’Hélène, je ne le dirai pas. Dire ce qu’ils savent à ceux qui savent peut bien les persuader, mais ne peut les charmer. Dans le présent discours, je sauterai donc cette époque pour commencer tout de suite le discours même que je m’apprête à faire et je vais exposer les raisons pour lesquelles il était naturel qu’Hélène s’en fût à Troie.

6. Ce qu’elle a fait, c’est par les arrêts du Destin, ou par les arrêts des dieux ou par les décrets de la Nécessité qu’elle l’a fait ; ou bien c’est enlevée de force, ou persuadée par des discours, (ou prisonnière du désir). Si c’est par la cause citée en premier, il est juste d’accuser ce qui doit encourir l’accusation : la diligence des hommes ne peut s’opposer au désir d’un dieu. Le plus faible ne peut s’opposer au plus fort, il doit s’incliner devant le plus fort et se laisser conduire : le plus fort dirige, le plus faible suit. Or, un dieu est plus fort que les hommes par sa force, sa science et tous les avantages qui sont les siens. Si donc c’est contre le Destin et contre Dieu qu’il faut faire porter l’accusation, lavons Hélène de son ignominie. 7. Si c’est de force qu’elle a été enlevée, elle fut contrainte au mépris de la loi et injustement violentée. Il est clair alors que c’est le ravisseur, par sa violence, qui s’est rendu coupable ; elle, enlevée, aura connu l’infortune d’avoir été violentée. C’est donc le Barbare, auteur de cette barbare entreprise, qu’il est juste de condamner dans nos paroles, par la loi et par le fait : par la parole se fera mon procès, par la loi sera prononcée sa déchéance, par le fait il subira le châtiment. Mais, Hélène, contrainte, privée de sa patrie, arrachée à sa famille, comment ne serait-il pas naturel de la plaindre plutôt que de lui jeter l’opprobre ? L’un a commis les forfaits, mais elle, elle les a endurés. Il est donc juste de prendre pitié d’elle et de haïr l’autre. 8. Et si c’est le discours qui l’a persuadée en abusant son âme, si c’est cela, il ne sera pas difficile de l’en défendre et de la laver de cette accusation. Voici comment : le discours est un tyran très puissant ; cet élément matériel d’une extrême petitesse et totalement invisible porte à leur plénitude les œuvres divines : car la parole peut faire cesser la peur, dissiper le chagrin, exciter la joie, accroître la pitié. Comment ? Je vais vous le montrer. 9. C’est à l’opinion des auditeurs qu’il me faut le montrer. Je considère que toute poésie n’est autre qu’un discours marqué par la mesure, telle est ma définition. Par elle, les auditeurs sont envahis du frisson de la crainte, ou pénétrés de cette pitié qui arrache les larmes ou de ce regret qui éveille la douleur, lorsque sont évoqués les heurs et les malheurs que connaissent les autres dans leurs entreprises ; le discours provoque en l’âme une affection qui lui est propre. Mais ce n’est pas tout ! Je dois maintenant passer à d’autres arguments.

10. Les incantations enthousiastes nous procurent du plaisir par l’effet des paroles, et chassent le chagrin. C’est que la force de l’incantation, dans l’âme, se mêle à l’opinion, la charme, la persuade et, par sa magie, change ses dispositions. De la magie et de la sorcellerie sont nés deux arts qui produisent en l’âme les erreurs et en l’opinion les tromperies.

11. Nombreux sont ceux, qui sur nombre de sujets, ont convaincu et convainquent encore nombre de gens par la fiction d’un discours mensonger. Car si tous les hommes avaient en leur mémoire le déroulement de tout ce qui s’est passé, s’ils [connaissaient] ; tous les événements présents, et, à l’avance, les événements futurs, le discours ne serait pas investi d’une telle puissance ; mais lorsque les gens n’ont pas la mémoire du passé, ni la vision du présent, ni la divination de l’avenir, il a toutes les facilités. C’est pourquoi, la plupart du temps, la plupart des gens confient leur âme aux conseils de l’opinion. Mais l’opinion est incertaine et instable, et précipite ceux qui en font usage dans des fortunes incertaines et instables. 12. Dès lors, quelle raison empêche qu’Hélène aussi soit tombée sous le charme d’un hymne, à cet âge où elle quittait la jeunesse ? Ce serait comme si elle avait été enlevée et violentée. Car le discours persuasif a contraint l’âme qu’il a persuadée, tant à croire aux discours qu’à acquiescer aux actes qu’elle a commis. C’est donc l’auteur de la persuasion, en tant qu’il est cause de contrainte, qui est coupable ; mais l’âme qui a subi la persuasion a subi la contrainte du discours, aussi est-ce sans fondement qu’on l’accuse.

13. Que la persuasion, en s’ajoutant au discours arrive à imprimer jusque dans l’âme tout ce qu’elle désire, il faut en prendre conscience. Considérons en premier lieu les discours des météorologues : en détruisant une opinion et en en suscitant une autre à sa place, ils font apparaître aux yeux de l’opinion des choses incroyables et invisibles. En second lieu, considérons les plaidoyers judiciaires qui produisent leur effet de contrainte grâce aux paroles : c’est un genre dans lequel un seul discours peut tenir sous le charme et persuader une foule nombreuse, même s’il ne dit pas la vérité, pourvu qu’il ait été écrit avec art. En troisième lieu, considérons les discussions philosophiques : c’est un genre de discours dans lequel la vivacité de la pensée se montre capable de produire des retournements dans ce que croit 1’opinion. 14. Il existe une analogie entre la puissance du discours à l’égard de l’ordonnance de l’âme et l’ordonnance des drogues à l’égard de la nature des corps. De même que certaines drogues évacuent certaines humeurs, et d’autres drogues, d’autres humeurs, que les unes font cesser la maladie, les autres la vie, de même il y a des discours qui affligent, d’autres qui enhardissent leurs auditeurs, et d’autres qui, avec l’aide maligne de Persuasion, mettent l’âme dans la dépendance de leur drogue et de leur magie.

15. Dès lors, si elle a été persuadée par le discours, il faut dire qu’elle n’a pas commis l’injustice, mais qu’elle a connu l’infortune. Mais je dois exposer, quatrième argument, ce qu’il en est de la quatrième cause. Si c’est Éros qui est l’auteur de tout cela, il n’est pas difficile d’innocenter Hélène de l’accusation de ce qu’on nomme sa faute. En effet, la nature des objets que nous voyons n’est pas déterminée par notre volonté, mais par ce que chacun se trouve être. Par la vue, l’âme est impressionnée jusque dans ses manières propres. 16. C’est ainsi que, lorsque l’œil contemple tout ce qui concrétise l’ennemi dans la guerre : les ornements de bronze et de fer sur les armures hostiles, les armes de la défense, les armes de l’attaque, il se met brusquement à trembler et fait trembler l’âme aussi, à tel point que souvent, à la vue d’un danger qui doit arriver, frappé de terreur, on s’enfuit comme s’il était déjà là. C’est que la solide habitude de la loi est expulsée hors de nous par cette crainte née de la vue, dont l’arrivée fait tenir pour rien ce qui était tenu beau au jugement de la loi : le bien qui résulte de la victoire.

17. Certains, dès qu’ils ont vu des choses effrayantes, perdent sur-le-champ la conscience de ce qui se passe : c’est ainsi que la terreur peut éteindre ou faire disparaître la pensée. Nombreux sont ceux qui furent frappés par de vaines souffrances, par de terribles maux, par d’incurables folies. C’est ainsi que l’œil a gravé dans leur conscience les images de ce qu’ils ont vu. Je passe sur de nombreux spectacles terrifiants : ce sur quoi je passe ne diffère pas de ce dont j’ai parlé.

18. De même, les peintres procurent un spectacle charmeur pour la vue lorsqu’ils ont terminé de représenter un corps et une figure, parfaitement rendus à partir de nombreuses couleurs et de nombreux corps. La réalisation de statues, d’hommes ou de dieux, procure aux yeux un bien doux spectacle. C’est ainsi qu’il y a des choses attristantes à regarder, d’autres exaltantes. Il y a beaucoup de choses qui suscitent, chez beaucoup, amour et ardeur de beaucoup de choses et de corps.

19. Si donc l’œil d’Hélène, à la vue du corps d’Alexandre, a ressenti du plaisir et a excité, en son âme, désir et élan d’amour, quoi d’étonnant ? Si Éros est un dieu, il a des dieux la puissance divine : comment un plus faible pourrait-il le repousser et s’en protéger ? Mais si la cause est un mal d’origine humaine, une ignorance de l’âme, il ne faut pas blâmer le mal comme une faute, il faut le tenir pour un malheur. Car, ce qui l’a fait survenir comme tel, ce sont les pièges de la fortune, et non les décisions du bon sens, ce sont les nécessités de l’amour, non les dispositions de l’art. 20. Dans ces conditions, comment pourrait-on estimer juste le blâme qui frappe Hélène ? Qu’elle soit une victime de l’amour, ou du discours persuasif, qu’elle ait été enlevée de force ou nécessitée à faire ce qu’elle a fait par la Nécessité divine, quoi qu’il en soit, elle échappe à l’accusation.

21. J’espère avoir réduit à néant, dans ce discours, la mauvaise réputation d’une femme, et m’être tenu à la règle que j’avais fixée au commencement de mon discours. J’ai tenté d’annuler l’injustice de cette mauvaise réputation et l’ignorance de l’opinion. Et si j’ai voulu rédiger ce discours, c’est afin qu’il soit, pour Hélène, comme un éloge, et pour moi, comme un jeu.


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