La philosophie dans l’Académie de Créteil
Enseignement, formation, ressources, informations et réunions des professeurs de philosophie de l’Académie de Créteil.

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Les réseau routiers
De la géographie aux métaphores du chemin, etc
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1_2 Les routes des épices au moyen-âge (France Culture, 2005)

2_2 Les routes des épices au moyen-âge (France Culture, 2005)

LXX. Mais la meilleure de toutes les démonstrations, c’est sans contredit l’expérience, pourvu qu’on ne s’attache qu’au fait même qu’on a sous les yeux, car si, se hâtant d’appliquer les résultats des premières observations aux sujets qui paraissent analogues aux sujets observés, on ne fait pas cette application avec un certain ordre et une certaine méthode, rien au monde de plus trompeur. Mais la méthode expérimentale qu’on suit de nos jours est tout à fait aveugle et stupide. Aussi, comme ces physiciens vont errants dans des routes incertaines, ne prenant conseil que de l’occasion, ils ne font que tournoyer dans un cercle immense d’objets, et, en avançant fort peu, on les voit tantôt, prenant courage, hâter leur marche, tantôt se lasser et s’arrêter. Mais ce qu’ils cherchaient d’abord, ils ont beau le trouver, ils trouvent toujours quelque autre chose à chercher. Le plus souvent ils ne font qu’effleurer les faits et les observer comme en se jouant, ou tout au plus ils varieront un peu quelque expérience connue, mais si leurs premières tentatives ne sont pas heureuses, ils se dégoûtent aussitôt et abandonnent la recherche commencée. Que si par hasard il s’en trouve un, qui s’adonne sérieusement à l’expérience et qui fasse preuve de constance et d’activité, vous le verrez s’attacher a une seule espèce de faits, et y rester, pour ainsi dire, cloué, comme Gilbert à l’aimant et les chimistes à l’or. Cette manière de procéder est aussi peu judicieuse qu’étroite et mesquine, car en vain espérerait-on découvrir la nature d’une chose dans cette chose même, il faut généraliser la recherche, et l’étendre aux choses communes.

Si quelquefois même ils prennent a tâche d’établir sur l’expérience certains principes et quelque ombre de science, vous les voyez, toujours emportés par une ardeur indiscrète, se détourner de la route avant le temps et courir à la pratique, non pas seulement pour en recueillir les fruits, mais pour se saisir d’abord de quelque opération nouvelle, comme d’un gage et d’une sorte d’assurance de l’utilité de leurs travaux ultérieurs, c’est quelquefois aussi pour se faire valoir aux yeux des autres et attacher l’estime publique à leurs occupations. Qu’arrive-t-il de là ? qu’à l’exemple d’Atalante, se détournant de la droite route et s’arrêtant pour ramasser la pomme d’or, ils laissent ainsi échapper la victoire. Or, dans la vraie carrière de l’expérience, si l’on veut en étendre les limites par des découvertes, il faut prendre pour modèle la divine sagesse et l’ordre qu’elle a suivi dans ses ouvrages, car nous voyons que le premier jour Dieu ne créa que la lumière, qu’il consacra ce jour tout entier à ce seul ouvrage et ne daigna s’abaisser a aucune œuvre matérielle et grossière. C’est ainsi qu’il faut, rassemblant une multitude de faits de toute espèce, tâcher d’abord d’en extraire la connaissance des causes et des axiomes vrais il faut, en un mot, s’attacher d’abord aux expériences lumineuses, et non aux expériences fructueuses. Les axiomes, une fois bien saisis et solidement établis, fournissent à la pratique de nouveaux moyens, non d’une manière étroite, mais largement, ils traînent après eux des multitudes et comme des armées de nouveaux procédés. Mais remettons à un autre temps ce que nous avons à dire sur les routes de l’expérience, routes qui ne sont pas moins embarrassées, pas moins barrées que celle de l’art de juger. C’est assez pour le présent d’avoir porté nos regards sur la méthode expérimentale vulgaire, et d’avoir fait sentir combien ce genre de démonstration est vicieux. Déjà l’ordre de notre sujet exige que nous traitions actuellement des signes dont nous parlions il n y a qu’un instant, et par lesquels on peut s’assurer du triste état des sciences et de la philosophie. Nous y ajouterons quelques observations sur les causes d’un phénomène qui, au premier coup d’œil, parait étrange et presque incroyable ; car la connaissance des signes prépare l’assentiment, mais, les causes une fois clairement exposées, le miracle s’évanouit deux discussions préliminaires qui aideront singulièrement a extirper de l’entendement tous les fantômes avec plus de douceur et de facilité.

  • Les mauvais chemins

LXXXII. Que la fin des sciences soit mal déterminée et la borne mal posée, c’est ce dont on ne peut douter ; mais, fût-elle mieux posée, la route qu’on a choisie pour aller au but n’en serait pas moins absolument fausse et tout à fait inaccessible. Est-il rien de plus étrange, pour tout homme capable de juger sainement des choses, que de voir qu’aucun mortel jusqu’ici n’ait pris soin, n’ait eu à cœur de tracer pour l’entendement une route qui partit des sens et de l’expérience, et qu’on ait abandonné le tout aux obscurités des traditions, ou encore aux alternatives et au tournoiement de la dispute et de l’argumentation, ou encore aux fluctuations et aux détours sans fin d’une expérience fortuite, vague et confuse ? Que tout homme de sens, arrêtant son attention sur ce sujet, se demande quelle est la marche que suivent la plupart des hommes lorsqu’ils entreprennent quelque recherche et veulent jouer le rôle d’inventeurs ; la première chose qui va se présenter à son esprit, c’est cette marche grossière, destituée de toute méthode, qui leur est si familière. Or voici comment s’y prend tout homme qui a la prétention de faire des découvertes : il va d’abord feuilletant toutes sortes de livres, et compilant tout ce qui a été écrit sur le sujet qui l’occupe ; puis il ajoute à tout cela le produit de ses propres méditations ; enfin il met sa cervelle à la torture, sollicite avec chaleur son propre esprit, et invoque, pour ainsi dire, son génie, afin qu’il rende des oracles ; mais rien de moins solide et de plus hasardé que ces prétendues inventions qui n’ont pour base que de pures opinions.

Tel autre appelle à son secours la dialectique, qui, au nom près, n’a rien de commun avec ce que nous avons en vue ; car les préceptes d’invention qu’elle donne n’ont nullement pour objet l’invention des principes et des axiomes principaux, qui sont comme la substance des arts, mais seulement l’invention de ces autres principes qui paraissent conformes à ces premiers. Aussi, quand elle a affaire à ces hommes d’une curiosité importune qui la serrent de trop près et l’interpellent en lui demandant une méthode pour établir ou inventer de vrais principes, c’est-à-dire des axiomes du premier ordre, ne manque-t-elle pas de les payer d’une réponse fort connue en les renvoyant à chaque art, avec injonction de lui prêter, pour ainsi dire, serment, et de lui faire hommage-lige.

Reste donc l’expérience pure, qui, lorsqu’elle se présente d’elle-même, prend le nom de hasard, et, lorsqu’elle a été cherchée, retient le nom même d’expérience. Mais ce genre d’expérience n’est autre chose, comme on le dit communément, qu’une sorte de balai sans lien, qu’un pur tâtonnement semblable à celui d’un homme qui, s’étant égaré la nuit, va tâtonnant de tous côtés pour retrouver son chemin. Mieux eût valu attendre le jour ou allumer un flambeau, et penser ensuite à se mettre en route. Au contraire, l’ordre véritable de l’expérience veut que l’on commence par allumer son flambeau, dont elle se sert ensuite pour montrer le chemin, en partant, non de l’expérience vague et faite après coup, mais de l’expérience bien digérée, bien ordonnée ; puis elle en extrait les axiomes, et de ces axiomes une fois solidement établis elle déduit de nouvelles expériences, sachant assez que le Verbe divin lui-même, lorsqu’il travailla sur la masse immense des êtres, ne le fit pas sans ordre et sans méthode.

Si donc la science humaine a mal fourni sa carrière, que les hommes cessent de s’en étonner ; elle s’était totalement écartée de la vraie route ; elle avait entièrement abandonné, déserté l’expérience ; ou elle ne faisait qu’y tournoyer, que s’y embarrasser, comme dans un labyrinthe ; au lieu que la véritable méthode conduit, à travers les forêts sombres de l’expérience, par un sentier bien droit, et toujours le même, au pays découvert des axiomes.

Leibniz : § 6 du De libertate : « il y a certes deux labyrinthes de l’esprit humain ; l’un concerne la composition du continu, le second la nature de la liberté, et ils prennent leur source à ce même infini »


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