La philosophie dans l’Académie de Créteil
Enseignement, formation, ressources, informations et réunions des professeurs de philosophie de l’Académie de Créteil.

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Bacon (Francis), La Nouvelle Atlantide
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« Nous avons également des maisons consacrées aux erreurs des sens ; là, nous produisons de prodigieux tours de passe-passe, de trompeuses apparitions de fantômes, des impostures et des illusions, et nous en montrons le caractère fallacieux. Vous n’aurez certainement pas de peine à croire que nous, qui possédons tant de choses merveilleuses qui sont pourtant tout à fait naturelles, nous serions capables, dans un grand nombre de circonstances, de tromper les sens, si seulement nous voulions maquiller lesdites choses en travaillant à les faire paraître plus miraculeuses qu’elles ne sont. Mais nous détestons toute tromperie et tout mensonge, à un point tel que nous avons sévèrement interdit à tous nos confrères, sous peine de déshonneur et d’amendes, de présenter, enjolivé ou rendu plus imposant qu’il n’est, quelque phénomène naturel que ce soit. Ils doivent au contraire présenter les choses telles quelles, sans adultération, sans leur prêter en rien une allure usurpée de prodige. » Telles sont, mon fils, les richesses de la Maison de Salomon.

« Voyons maintenant quels sont les divers emplois et charges des membres de notre Société. Nous avons douze collègues qui voyagent à l’étranger et qui nous rapportent des livres, des échantillons et des exemples d’expériences de toutes les régions du monde, ceci en se faisant passer pour des gens d’autres nationalités, puisque nous cachons la nôtre. Nous les appelons les Marchands de Lumière. » Nous en avons trois qui rassemblent les expériences qu’on peut trouver dans tous les livres. Nous les appelons les Pilleurs.

« Nous en avons trois qui rassemblent toutes les expériences touchant aux arts mécaniques, aux sciences libérales et aux procédés qui ne sont pas constitués en arts. Nous les appelons les Artisans. » Nous en avons trois qui essaient de nouvelles expériences, selon ce qu’ils jugent bon eux-mêmes. Nous les appelons les Mineurs.

« Nous en avons trois qui arrangent dans des rubriques et des tables les expériences des quatre premiers groupes, afin de mieux nous éclairer sur la façon de tirer de tout cela des remarques et des axiomes. Nous les appelons les Compilateurs. » Nous en avons trois qui s’appliquent à examiner les expériences des autres, et cherchent la façon d’en retirer des choses utiles et applicables à la conduite de la vie ; d’en tirer des connaissances susceptibles de servir dans des travaux et diverses opérations, mais aussi dans la mise en évidence des causes ; d’en tirer encore des procédés de prédiction naturelle et des moyens clairs et faciles pour découvrir quelles sont les propriétés et les parties cachées des corps. Nous les appelons les Donateurs ou Bienfaiteurs.

« Puis, après que notre Société en son entier s’est consultée dans diverses réunions consacrées à l’examen des travaux précédents et des collections d’expériences qu’ils ont permis de rassembler, trois membres de cette Société sont chargés de proposer de nouvelles expériences, qui, étant éclairantes à un niveau plus élevé, permettent d’entrer plus avant dans les secrets de la Nature. Nous les appelons les Flambeaux. » Nous en avons trois autres qui exécutent les expériences commandées par les précédents, puis qui en font un compte rendu. Nous les appelons les Greffeurs.

« Enfin, nous en avons trois qui portent plus haut les découvertes que les expériences précédentes ont permis de faire en les transformant en remarques, axiomes et aphorismes d’un niveau plus élevé. Ceux-là, nous les appelons les Interprètes de la Nature. » Nous avons aussi, vous imaginez bien, des novices et des apprentis, afin que le remplacement des hommes qui se consacrent à ces recherches soit toujours assuré ; sans parler d’un grand nombre de serviteurs et de domestiques, hommes et femmes. Et nous faisons aussi ceci : nous tenons des consultations pour décider quelles sont, parmi les inventions et les expériences que nous avons faites, celles qui seront rendues publiques et celles qui ne le seront pas ; et nous sommes tous astreints à un serment par lequel nous jurons le silence, de sorte que les choses qui doivent, à notre avis, être tenues secrètes restent bien celées – bien qu’ils nous arrive parfois de révéler à l’Etat certaines de celles-ci, mais non toutes.

« Voici maintenant quels sont nos rites et nos cérémonies : nous avons deux galeries, très longues et très belles. Dans l’une, nous exposons toutes sortes de modèles et d’échantillons, des inventions particulièrement rares et de grande importance. Dans l’autre, nous exposons les statues des plus insignes inventeurs. Là, on voit la statue de votre Christophe Colomb, qui découvrit les Indes Occidentales ; celle de l’homme qui inventa les bateaux ; celle de ce moine de chez vous qui inventa la poudre à canon et l’artillerie ; celle de l’inventeur de la musique, l’inventeur de l’écriture, celui de l’imprimerie, celui auquel nous devons les relevés en astronomie, l’inventeur du travail des métaux, du verre, de l’exploitation du ver à soie, du vin, du blé et du pain, l’inventeur des sucres, notre connaissance de tous ces inventeurs s’appuyant d’ailleurs sur une tradition plus sûre que la vôtre. On y voit ensuite des statues de divers de nos compatriotes, auteurs d’inventions excellentes ; mais, puisque vous ne les avez pas vues, il serait trop long de vous les décrire, et de plus vous risqueriez fort de vous en faire une idée erronée en vous efforçant d’entendre ces descriptions. Ainsi donc, pour chaque invention présentant quelque valeur, nous érigeons une statue à l’inventeur, et nous le comblons d’honneurs et de largesses. Certaines de ces statues sont faites de bronze, d’autres de marbre et de jaspe, d’autres encore de cèdre ou d’autres bois précieux, rehaussés d’or et d’ornements divers, d’autres enfin de fer, d’argent ou d’or. » Nous avons certains hymnes et offices religieux par lesquels quotidiennement nous louons Dieu et lui rendons grâces pour ses œuvres admirables, et nous avons aussi des textes de prières destinées à implorer son secours et sa bénédiction, afin qu’il répande la lumière sur nos travaux et fasse que nous les employions toujours à des fins bonnes et saintes.

" Enfin, nous faisons des tournées dans les principales villes du royaume. Au cours de ces visites, quand l’occasion s’en présente, et quand nous le jugeons bon, nous rendons publique telle ou telle nouvelle invention utile. Nous leur annonçons aussi, par des procédés de prédiction naturelle, les maladies, épidémies, invasions d’animaux nuisibles, disettes, tempêtes, tremblements de terre, vastes inondations, comètes, ainsi que les températures de l’année et diverses autres choses. Après quoi, nous conseillons les habitants sur les mesures à prendre pour prévenir ces événements ou y remédier.

Quand il eut dit cela, il se leva. Moi, comme on me l’avait prescrit, je m’agenouillai. Il posa sa main droite sur ma tête et dit :

« Que Dieu te bénisse, mon fils, et qu’il bénisse le récit que je viens de faire. Je t’accorde la permission de le faire connaître pour le plus grand bien des autres nations : nous, ici, nous sommes dans le sein de Dieu, une terre inconnue du reste du monde. »

Là-dessus, il me quitta, non sans m’avoir octroyé, en cadeau, pour mes compagnons et moi, une somme d’environ deux mille ducats. Ils prodiguent ainsi, chaque fois qu’ils en ont l’occasion, de grandes largesses.

Bacon (Francis), La Nouvelle Atlantide 1627 : fin de la description de la Maison de Salomon (maisons consacrées aux erreurs des sens, emplois et charges des membres de la Société, rites et cérémonies).
Traduction par Michèle Le Doeuff et Margaret Llasera (Garnier – Flammarion, 1995)


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