L’homme et l’animal Quelques oeuvres

Les listes ci-dessous constituent des suggestions et n’ont aucun caractère prescriptif. Elles donnent un exemple de l’éventail des textes susceptibles d’être étudiés au titre des différents thèmes inscrits au programme de la classe de première.

La relation à l’animal constitue un révélateur de la place que l’homme s’attribue dans la nature et dans le monde, avec de fortes implications philosophiques, éthiques et pratiques. La période de référence se caractérise par une remise en question de la frontière entre l’homme et l’animal, telle qu’elle était généralement admise au Moyen Âge. De Montaigne à Buffon, cette séparation apparaît plus fragile ou discutable. Le statut de l’animal devient un enjeu majeur, comme en témoigne l’importance de la querelle sur « l’animal-machine ». Les questions de l’intelligence animale et de la communication entre animaux sont abondamment débattues. Les ressemblances, les analogies et les dissemblances entre hommes et bêtes sont méticuleusement explorées, par le fabuliste comme par le naturaliste. L’étude des textes de la période de référence permet d’explorer la complexité de ces relations et de réfléchir sur ce que la connaissance des autres espèces apporte à la connaissance de l’homme. Elle permet également d’aborder certaines questions vives d’aujourd’hui : l’exploitation animale, les droits des animaux, les « cultures animales »...

  Oeuvres : L’homme et l’animal

Ovide

(XV, 60-478)

Numa vit, dans cette ville, un homme de l’île de Samos, qui, fuyant sa patrie et ses maîtres, s’était volontairement exilé par haine de la tyrannie. Quelque éloigné qu’il fût des régions célestes, il s’élevait, par la méditation, jusqu’aux astres, et voyait, des yeux de l’esprit, ce que la nature refuse aux regards des humains. Arrivé, par la pensée et par de savantes veilles, à la connaissance de toutes choses, il les faisait connaître aux hommes réunis pour l’entendre ; et, tandis qu’en l’admirant ils écoutaient en silence, le sage expliquait l’origine du Monde et les principes des êtres ; ce qu’était la nature, ce qu’était la divinité ; de quelle manière se formaient et la neige et la foudre ; si c’était Jupiter ou le choc des vents dans la nue qui produisait le tonnerre ; ce qui faisait trembler la terre ; par quelle loi les astres se mouvaient, et tous les mystères cachés aux mortels. Le premier, il défendit de servir sur les tables des animaux égorgés, et il exposa le premier, en ces termes, une doctrine plus admirée que suivie :

[75] « Cessez, Mortels, de souiller vos corps de ces aliments coupables. Vous avez les moissons des champs ; vous avez des fruits qui font courber sous leur poids les arbres des vergers. Pour vous le raisin se gonfle et mûrit dans la vigne. Il est des légumes d’un goût exquis ; il en est d’autres que le feu rend plus tendres et plus savoureux. Ni le lait, ni le miel que parfume le thym, ne vous sont défendus. La terre prodigue vous offre ses plus doux trésors, et vous fournit des aliments exempts de sang et de carnage. »Il n’appartient qu’aux animaux de se nourrir de chair : encore tous n’en font-ils point usage. Le cheval, la brebis, et le bœuf, vivent de l’herbe des prairies. Mais ceux qui sont d’un naturel farouche et sanguinaire, les tigres d’Arménie, les lions prompts à la colère, les ours et les loups, aiment les aliments sanglants. Ah ! c’est un grand crime de confondre des entrailles dans des entrailles, d’engraisser un corps d’un autre corps, et de ne conserver la vie d’un être que par la mort d’un autre !

"Quoi ! parmi tant de biens que la meilleure des mères, la terre, produit pour vos besoins, vous n’aimez qu’à porter vos dents cruelles sur des animaux égorgés, qu’à mordre des blessures, et qu’à imiter les barbares Cyclopes ! Ne pouvez-vous faire cesser que par la destruction des êtres, les jeûnes d’un estomac vorace et déréglé !

[96] "Dans cet âge antique, que nous avons appelé l’âge d’or, l’homme vivait content du fruit des arbres, des plantes champêtres ; et jamais il ne souilla sa bouche de sang. Alors l’oiseau balançait, sans danger, ses ailes dans les airs ; le lièvre errait sans frayeur, dans les campagnes ; la crédulité du poisson ne l’attachait point à l’hameçon funeste. Aucun être n’employait, aucun ne craignait ni les pièges, ni la fraude : tout était en paix. Mais celui, quel qu’il soit, qui, le premier abandonnant l’innocente frugalité de cet âge, plongea des chairs dans son avide sein, ouvrit le chemin du crime. C’est, je veux le croire, par le carnage des bêtes féroces que le fer commença à être ensanglanté. Mais c’était assez de leur donner la mort. Il est permis, je l’avoue, d’ôter la vie aux animaux qui menacent la nôtre : on pouvait les tuer, mais il ne fallait pas s’en nourrir. On alla plus loin encore. On croit que le pourceau mérita d’être la première victime immolée, parce qu’il détruisait les semences et ruinait l’espoir de l’année. Le bouc fut sacrifié sur l’autel de Bacchus, parce qu’il avait offensé la vigne : ces deux animaux trouvèrent ainsi la peine de leur faute.

[116] « Mais quelle peine méritiez-vous, innocentes brebis, troupeaux paisibles dont les mamelles pendantes se gonflent, pour l’homme, d’un nectar délicieux ; dont la molle toison lui fournit ses vêtements ; et dont la vie est, plus que la mort, utile à ses besoins ? Quel mal a fait le bœuf, animal sans fraude et sans artifice, simple, incapable de nuire, et né pour les plus durs travaux ? Ah ! ce fut un ingrat, indigne des dons de Cérès, celui qui, le premier, détela du joug fumant l’animal agricole pour l’égorger ; qui frappa de la hache son col usé par de rudes travaux, en retournant si souvent la terre, et faisant produire aux champs tant de riches moissons ! Mais ce n’était pas assez de commettre un si grand crime : l’homme a voulu y associer les dieux ; et il ose croire que le sang des génisses est agréable aux Immortels ! »Une victime sans tache, remarquable par sa beauté, car sa beauté lui devient funeste, est parée de bandelettes et conduite à l’autel. Là, elle entend des prières qu’elle ne comprend pas. Elle voit placer sur son front, au milieu de ses cornes dorées, les fruits de la terre, qu’elle a cultivée. Le couteau, qu’elle a déjà peut-être aperçu dans l’eau limpide préparée pour le sacrifice, la frappe : aussitôt on arrache de son sein les entrailles vivantes, et on les interroge pour y trouver le secret des dieux.

D’où vient à l’homme cette faim si grande des aliments défendus ? Ô Mortels ! je vous en conjure, renoncez à ces festins barbares. Écoutez et retenez mes avertissements : lorsque vous mangez la chair de vos boeufs égorgés, sachez et souvenez-vous que vous mangez vos cultivateurs.

Montaigne, Essais, II.12 Apologie de Raymond Sebond (1580-1588).

A. Paré, Des monstres et prodiges(1573). Version originale sur google play

Descartes

- Discours de la méthode Voir la 5 ème partie (1637).
- Explication de la cinquième partie par J. Darriulat

La Fontaine,Fables (1668-1694).

La Rochefoucauld, Oeuvre intégrale Réflexions diverses Extrait : Du rapport des hommes avec les animaux (publ. 1731).

Malebranche, la Recherche de la vérité (1674-1678).

Perrault, Contes (1697).

Madame d’Aulnoye, Contes de fées [La Belle et la Bête] (après 1696).

Mandeville, La fable des abeilles (1714).

Jonathan Swift, Les Voyages de Gulliver (1735).

Buffon

- Histoire naturelle (1749-1804).
- Buffon
- Découvrir l’auteur en images
- Thierry Hoquet parle de Buffon
- L’album

La Mettrie, L’homme-machine (1748).

Locke

- Locke et le concept d’inhumain
in Multitudes 33, été 2008

Voltaire, Zadig (1748).

Condillac

Traité des animaux(1755).
Condillac

Extrait de : Traités sur les animaux, I, ch.1

Lire

Étienne Bonnot de Condillac, abbé de Mureau, est un philosophe, écrivain, académicien et économiste français, né le 30 septembre 1714 à Grenoble et mort le 3 août 1780 à Lailly-en-Val.

Que les bêtes ne sont pas de purs automates, et pourquoi on est porté à imaginer des systèmes qui n’ont point de fondement
Le sentiment de Descartes sur les bêtes commence à être si vieux qu’on peut présumer qu’il ne lui reste guère de partisans ; car les opinions philosophiques suivent le sort des choses de mode : la nouveauté leur donne la vogue, le temps les plonge dans l’oubli ; on dirait que leur ancienneté est la mesure du degré de crédibilité qu’on leur donne.

C’est la faute des philosophes. Quels que soient les caprices du public, la vérité bien présentée y mettrait des bornes ; et si elle l’avait une fois subjugué, elle le subjuguerait encore toutes les fois qu’elle se présenterait à lui a.

Sans doute nous sommes bien loin de ce siècle éclairé qui pourrait garantir d’erreur toute la postérité. Vraisemblablement nous n’y arriverons jamais : nous en approcherons toujours d’âge en âge ; mais il fuira toujours devant nous. Le temps est comme une vaste carrière qui s’ouvre aux philosophes. Les vérités, semées de distance en distance, sont confondues dans une infinité d’erreurs qui remplissent tout l’espace. Les siècles s’écou­lent, les erreurs s’accumulent, le plus grand nombre des vérités échappe, et les athlètes se disputent des prix que distribue un spectateur aveugle.

C’était peu pour Descartes d’avoir tenté d’expliquer la for­mation et la conservation de l’univers par les seules lois du mouvement, il fallait encore borner au pur mécanisme jusqu’à des êtres animés. Plus un philosophe a généralisé une idée, plus il veut la généraliser. Il est intéressé à l’étendre à tout, parce qu’il lui semble que son esprit s’étend avec elle, et elle devient bientôt dans son imagination la première raison des phénomènes.

C’est souvent la vanité qui enfante ces systèmes, et la vanité est toujours ignorante ; elle est aveugle, elle veut l’être, et elle veut cependant juger. Les fantômes qu’elle produit, ont assez de réalité pour elle : elle craindrait de les voir se dissiper.

Tel est le motif secret qui porte les philosophes à expliquer la nature sans l’avoir observée, ou du moins après des observations assez légères. Ils ne présentent que des notions vagues, des termes obscurs, des suppositions gratuites, des contradictions sans nombre ; mais ce chaos leur est favorable : la lumière détrui­rait l’illusion ; et, s’ils ne s’égaraient pas, que resterait-il à plusieurs ? Leur confiance est donc grande, et ils jettent un regard méprisant sur ces sages observateurs qui ne parlent que d’après ce qu’ils voient, et qui ne veulent voir que ce qui est : ce sont à leurs yeux de petits esprits qui ne savent pas généraliser.

Est-il donc si difficile de généraliser, quand on ne connaît ni la justesse, ni la précision ? Est-il si difficile de prendre une idée comme au hasard, de l’étendre et d’en faire un système ?

C’est aux philosophes qui observent scrupuleusement, qu’il appartient uniquement de généraliser. Ils considèrent les phéno­mènes, chacun sous toutes ses faces ; ils les comparent ; et s’il est possible de découvrir un principe commun à tous, ils ne le laissent pas échapper. Ils ne se hâtent donc pas d’imaginer ; ils ne généralisent, au contraire, que parce qu’ils y sont forcés par la suite des observations. Mais ceux que je blâme, moins circons­pects, bâtissent, d’une seule idée générale, les plus beaux sys­tèmes. Ainsi, du seul mouvement d’une baguette, l’enchanteur élève, détruit, change tout au gré de ses désirs ; et l’on croirait que c’est pour présider à ces philosophes, que les Fées ont été imaginées

Cette critique est chargée b si on l’applique à Descartes ; et on dira sans doute que j’aurais dû choisir un autre exemple. En effet, nous devons tant à ce génie que nous ne saurions parler de ses erreurs avec trop de ménagement. Mais enfin il ne s’est trompé que parce qu’il s’est trop pressé de faire des systèmes ; et j’ai cru pouvoir saisir cette occasion, pour faire voir combien s’abusent tous ces esprits qui se piquent plus de généraliser que d’observer.

Ce qu’il y a de plus favorable pour les principes qu’ils adoptent, c’est l’impossibilité où l’on est quelquefois d’en démontrer, à la rigueur, la fausseté. Ce sont des lois auxquelles il semble que Dieu aurait pu donner la préférence ; et s’il l’a pu, il l’a dû, conclut bientôt le philosophe qui mesure la sagesse divine à la sienne.

Avec ces raisonnements vagues, on prouve tout ce qu’on veut, et par conséquent on ne prouve rien. Je veux que Dieu ait pu réduire les bêtes au pur mécanisme ; mais l’a-t-il fait ? Obser­vons et jugeons ; c’est à quoi nous devons nous borner.

Nous voyons des corps dont le cours est constant et uni­forme ; ils ne choisissent point leur route, ils obéissent à une impulsion étrangère ; le sentiment leur serait inutile, ils n’en donnent d’ailleurs aucun signe ; ils sont donc soumis aux seules lois du mouvement.

D’autres corps restent attachés à l’endroit où ils sont nés ; ils n’ont rien à rechercher, rien à fuir. La chaleur de la terre suffit pour transmettre dans toutes les parties la sève qui les nourrit ; ils n’ont point d’organes pour juger de ce qui leur est propre ; ils ne choisissent point, ils végètent’.

Mais les bêtes veillent elles-mêmes à leur conservation ; elles se meuvent à leur gré ; elles saisissent ce qui leur est propre, rejettent, évitent ce qui leur est contraire ; les mêmes sens, qui règlent nos actions, paraissent régler les leurs. Sur quel fon­dement pourrait-on supposer que leurs yeux ne voient pas, que leurs oreilles n’entendent pas, qu’elles ne sentent pas, en un mot ?

À la rigueur, ce n’est pas là une démonstration. Quand il s’agit de sentiment, il n’y a d’évidemment démontré pour nous que celui dont chacun a conscience. Mais parce que le sentiment des autres hommes ne m’est qu’indiqué, sera-ce une raison pour le révoquer en doute ? Me suffira-t-il de dire que Dieu peut former des automates qui feraient, par un mouvement machinal, ce que je fais moi-même avec réflexion ?

Le mépris serait la seule réponse à de pareils doutes. C’est extravaguer, que de chercher l’évidence partout ; c’est rêver, que d’élever des systèmes sur des fondements purement gratuits ; saisir le milieu entre ces deux extrémités, c’est philosopher.

Il y a donc autre chose dans les bêtes que du mouvement. Ce ne sont pas de purs automates, elles sentent.

Rousseau

- Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité (1755).

Voltaire

- Dictionnaire philosophique Voir l’article Bêtes (1764).
- Voltaire et le problème de la souffrance animale Renan Larue (Université Jules-Verne de Picardie)

Diderot, Le Rêve de D’Alembert (1769).

Restif de la Bretonne

- La Découverte australe (1781).
- Dossier BNF

  Prolongements :

Homère

- Odyssée chants 9, chant 10, Chant 11, Chant 12 (8e s. av. J.-C.).

Hérodote, Histoires livre 2 et Livre 4 (5e s.).

Platon, Timée, Critias (4e s.).

Aristote, Histoire des animaux, Du Ciel (4e s.).

Cicéron,La République (1er s.).

Tacite, La Germanie (1er s.).

Pline l’Ancien, Histoire Naturelle [extraits livre 2, 8-11] (1er s.).

Plutarque, Sur intelligence des animaux ; Sur la consommation de chair ; Que les bêtes ont l’usage de la raison (1er-2e s.).

Lucien, Histoires vraies (2e s.).
Les Questions de Milinda (Milindapanha). Vincent de Beauvais, Miroir naturel [extraits] (vers 1250).

Saga d’Erik le Rouge (13e s.).

Marco Polo, Le Devisement du monde (1298).

Laplace, Exposition du système du monde [livre V : Précis de l’histoire de l’astronomie (1796).

Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique (1798).

Darwin, L’origine des espèces (1859).

Jules Verne, Voyages extraordinaires (1863-1919).

Colette, Sept dialogues de bêtes (1905).

Bergson, L’Évolution créatrice (1907).

M. Mauss, Essai sur le don (1923-1924).

Victor Segalen, Les Immémoriaux (1907), Essai sur l’exotisme (1955).

Kafka, La Métamorphose (1915).

Henri Michaux, Un barbare en Asie (1933).

G. Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique (1938).

George Orwell, La Ferme des animaux (1945).

Vercors, Les Animaux dénaturés (1952).

C. Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955).

T. S. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques (1962).

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde (1963).

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