ROUSSEAU Discours sur l’Origine et les Fondements de l’inégalité parmi les hommes

Lire : Jean-Jacques Rousseau, 1755 « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes »

Référence : Jean-Jacques Rousseau, DISCOURS SUR L’ORIGINE ET LES FONDEMENS DE L’INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES, in Collection complète des oeuvres, Genève, 1780-1789, vol. 1, in-4°, édition en ligne www.rousseauonline.ch, version du 7 octobre 2012.
QUESTION PROPOSEE PARACADEMIE DE DIJON

  L’état de nature

Après avoir montré dans le Discours sur les sciences et les arts - qui lui valut le Prix de L’Académie de Dijon - que la civilisation a corrompu les hommes, Rousseau cherche à établir que l’inégalité des conditions provient du fait que l’humanité s’est éloignée de ses bienheureuses origines. De ce fait s’il ne saurait y avoir d’inégalités naturelles pour les raisons qu’il établit dans la première partie du discours, se pose à lui un problème. Que s’est-il passé pour que l’homme soit corrompu ? La vraie cause est plus lointaine que celle de la civilisation. Ou plutôt, pour le dire autrement, qu’est-ce qui transforme la civilisation en fléau ?

Rousseau présente la question de l’Académie de Dijon
Quelle est lʼorigine de lʼinégalité parmi les Hommes, & si elle est autorisée par la loi naturelle ?

Cʼest de lʼhomme que jʼai à parler, & la question que jʼexamine mʼapprend que je vais parler à des hommes ; car on nʼen propose point de semblables quand on craint dʼhonorer la vérité. Je défendrai donc avec confiance la cause de lʼhumanité devant les sages qui mʼy invitent, & je ne serai pu mécontent de moi-même si je me rends digne de mon sujet & de mes juges.
Je conçois dans lʼespece humaine deux sortes dʼinégalité, lʼune que jʼappelle naturelle ou physique, parce quʼelle est établie par la nature, & qui consiste dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps, & des qualités de lʼesprit ou de lʼame : lʼautre, quʼon peut appeler inégalité morale ou politique, parce quʼelle dépend dʼune sorte de convention, & quʼelle est établie, on du moins autorisée par le consentement des hommes. Celle-ci consiste dans les différens priviléges, dont quelques-uns jouissent au préjudice des autres, comme dʼêtre plus riches, plus honorés, plus puissans quʼeux, ou même de sʼen faire obéir. On ne peut pas demander quelle est la source de lʼinégalité naturelle, parce que la réponse se trouveroit énoncée dans la simple définition du mot. On peut encore moins chercher sʼil nʼy auroit point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités ; car ce seroit demander, en dʼautres termes, si ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui obéissent, & si la force du corps ou de lʼesprit, la sagesse ou la vertu, se trouvent toujours dans les mêmes individus en proportion de la puissance ou de la richesse : question bonne, peut-être, à agiter entre des esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables & libres, qui cherchent la vérité.
De quoi sʼagit-il donc précisément dans ce Discours ? De marquer dans le progrès des choses, le moment où le droit succédant à la violence, la nature fut soumise à, la loi ; dʼexpliquer par quel enchaînement de prodiges le fort put se résoudre à servir le foible, & le peuple à acheter un repos en idée au prix dʼune félicité réelle.

Montrer comment ce texte est en fait une problématisation du sujet :

  • Qu’est-ce que Rousseau reproche à la question posée par l’Académie de Dijon ? Expliquez  : On ne peut pas demander quelle est la source de lʼinégalité naturelle, parce que la réponse se trouveroit énoncée dans la simple définition du mot
  • Pourquoi le peuple s’achète-t-il un « repos en idée » ?

Partie I

PREMIERE PARTIE
Quelque important qu’il soit, pour bien juger de l’état naturel de l’homme, de le considérer des son origine, & de l’examiner, pour ainsi dire, dans le premier embryon de l’espece, je ne suivrai point son organisation à travers ses développemens successifs : je ne m’arrêterai pas à rechercher dans le systeme animal ce qu’il put être au commencement, pour devenir enfin ce qu’il est. Je n’examinerai pas si, comme le pense Aristote, ses ongles alongés ne furent point d’abord des griffes crochues ; s’il n’étoit point velu comme un ours, & si, marchant à quatre pieds, note 3 ses regarde dirigés vers la terre, & bornés à un horizon de quelques pas, ne marquoient point à la fois le caractere & les limites de ses idées. Je ne pourrois former sur ce sujet que des conjectures vagues & presque imaginaires. L’anatomie comparée a fait encore trop peu de progres, les observations des Naturalistes sont encore trop incertaines, pour qu’on puisse établir sur de pareils fondemens la base d’un raisonnement solide ; ainsi, sans avoir recours aux connoissances surnaturelles que nous avons sur ce point, & sans avoir égard aux changemens qui ont dû survenir dans la conformation, tant intérieure qu’extérieure, de l’homme, à mesure qu’il appliquoit ses membres à de nouveaux usages, & qu’il se nourrissoit de nouveaux alimens, je le supposerai conformé de tout tems comme je le vois aujourd’hui, marchant à deux pieds, se servant de ses mains comme [48] nous faisons des nôtres, portant ses regards sur toute la nature, & mesurant des yeux la vaste étendue du ciel.

En dépouillant cet être, ainsi constitué de tous les dons surnaturels qu’il a pu recevoir, & de toutes les facultés artificielles, qu’il n’a pu acquérir que par de longs progres ; en le considérant, en un mot, tel qu’il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous : je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, & voilà ses besoins satisfaits.

La terre, abandonnée à sa fertilité naturelle note 4, & couverte de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais, offre à chaque pas des magasins & des retraites aux animaux de toute espece. Les hommes, dispersés parmi eux, observent, imitent leur industrie, & s’élevent ainsi jusqu’à l’instinct des bêtes, avec cet avantage que chaque espece n’a que le sien propre, & que l’homme n’en ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les approprie tous, se nourrit également de la plupart des alimens divers note 5 que les autres animaux se partagent, & trouve par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut faire aucun d’eux.

Accoutumés des l’enfance aux intempéries de l’air, & à la rigueur des saisons, exercés à la fatigue, & forcés de défendre nuds & sans armes leur vie & leur proie contre les autres bêtes féroces, ou de leur échapper à la course, les hommes se forment un tempérament robuste & presque [49] inaltérable ; les enfans, apportant au monde l’excellente constitution de leurs peres, & la fortifiant par les mêmes exercices qui l’ont produite, acquierent ainsi toute la vigueur dont l’espece humaine est capable. La nature en use précisément avec eux comme la loi de Sparte avec les enfans des citoyens ; elle rend forts & robustes ceux qui sont bien constituée, & fait périr tous les autres ; différente en cela de nos sociétés, où l’Etat, en rendant les enfans onéreux aux peres, les tue indistinctement avant leur naissance.

Le corps de l’homme sauvage étant le seul instrument qu’il connoisse, il l’emploie à divers usages, dont, par le défaut d’exercice, les nôtres sont incapables ; & c’est notre industrie qui nous ôte la force & l’agilité que la nécessité l’oblige d’acquérir. S’il avoit eu une hache, son poignet romproit-il de si fortes branches ? S’il avoit eu une fronde, lanceroit-il de la main une pierre avec tant de roideur ? S’il avoit eu une échelle, grimperoit-il si légerement sur un arbre ? S’il avoit eu un cheval, seroit-il si vite à la course ? Laissez à l’homme civilisé le tems de rassembler toutes ses machines autour de lui, on ne peut douter qu’il ne surmonte facilement l’homme sauvage ; mais si vous voulez voir un combat plus inégal encore, mettez-les nuds & désarmés vis-à-vis l’un de l’autre, & vous reconnoîtrez bientôt quel est l’avantage d’avoir sans cesse toutes ses forces à sa disposition, d’être toujours prêt à tout événement, & de se porter, pour ainsi dire, toujours tout entier avec soi note 6.

Hobbes prétend que l’homme est naturellement intrépide, & ne cherche qu’à attaquer & combattre. Un philosophe illustre [50] pense, au contraire, & Cumberland & Pufendorf l’assurent aussi, que rien n’est si timide que l’homme dans l’état de nature, & qu’il est toujours tremblant & prêt à fuir au moindre bruit qui le frappe, au moindre mouvement qu’il apperçoit. Cela peut être ainsi pour les objets qu’il ne connoît pas, & je ne doute point qu’il ne soit effrayé par tous les nouveaux spectacles qui s’offrent à lui, toutes les fois qu’il ne peut distinguer le bien & le mal physiques qu’il en doit attendre, ni comparer ses forces avec les dangers qu’il a à courir ; circonstances rares dans l’état de nature, où toutes choses marchent d’une maniere si uniforme, & où la face de la terre n’est point sujette à ces changemens brusques & continuels qu’y causent les passions & l’inconstance des peuples réunis. Mais l’homme sauvage vivant dispersé parmi les animaux, & se trouvant de bonne heure dans le cas de se mesurer avec eux, il en fait bientôt la comparaison, & sentant qu’il les surpasse plus en adresse qu’ils ne le surpassent en force, il apprend à ne les plus craindre. Mettez un ours ou un loup aux prises avec un Sauvage robuste, agile, courageux comme ils sont tous, armé de pierres & d’un bon bâton, & vous verrez que le péril sera tout au moins réciproque, & qu’apres plusieurs expériences pareilles, les bêtes féroces qui n’aiment point à s’attaquer l’une à l’autre, s’attaqueront peu volontiers à l’homme, qu’elles auront trouvé tout aussi féroce qu’elles. A l’égard des animaux qui ont réellement plus de force qu’il n’a d’adresse, il est vis-à-vis d’eux dans le cas des autres especes plus foibles, qui ne laissent pas de subsister ; avec cet avantage pour l’homme, que, non moins dispos qu’eux à la [51] course, & trouvant sur les arbres un refuge presque assuré, il a par-tout le prendre & le laisser dans la rencontre, & le choix de la fuite ou du combat. Ajoutons qu’il ne paroît pas qu’aucun animal fasse naturellement la guerre à l’homme, hors le cas de sa propre défense ou d’une extrême faim, ni témoigne contre lui de ces violentes antipathies qui semblent annoncer qu’une espece est destinée parla nature à servir de pâture à l’autre.

Voilà, sans doute les raisons pourquoi les Negres & les Sauvages se mettent si peu en peine des bêtes féroces qu’ils peuvent rencontrer dans les bois. Les Caraïbes de Venezuela vivent entr’autres, à cet égard, dans la plus profonde sécurité & sans le moindre inconvénient. Quoiqu’ils soient presque nuds, dit François Corréal, ils ne laissent pas de s’exposer hardiment dans les bois, armés seulement de la fleche & de l’arc ; mais on n’a jamais oui dire qu’aucun d’eux ait été dévoré des bêtes.

D’autres ennemis plus redoutables, & dont l’homme n’a pas les mêmes moyens de se défendre, sont les infirmités naturelles, l’enfance, la vieillesse, & les maladies de toute espece ; tristes signes de notre foiblesse, dont les deux premiers sont communs à tous les animaux, & dont le dernier appartient principalement à l’homme vivant en société. J’observe même, au sujet de l’enfance, que la mere, portant partout son enfant avec elle, a beaucoup plus de facilité à le nourrir que n ont les femelles de plusieurs animaux, qui sont forcées d’aller & venir sans cesse avec beaucoup de fatigue, d’un côté pour chercher leur pâture, & de l’autre, pour allaiter [52] ou nourrir leurs petits. Il est vrai que si la femme vient à périr, l’enfant risque fort de périr avec elle ; mais ce danger est commun à cent autres especes, dont les petits ne sont de long-tems en état d’aller chercher eux-mêmes leur nourriture ; & si l’enfance est plus longue parmi nous, la vie étant plus longue aussi, tout est encore à-peu-pres égal en ce point, note 7 quoiqu’il y ait sur la durée du premier âge, & sur le nombre des petits,note 8 d’autres regles, qui ne sont pas de mon sujet. Chez les vieillards, qui agissent & transpirent peu, le besoin d’alimens diminue avec la faculté d’y pourvoir ; & comme la vie sauvage éloigne d’eux la goutte & les rhumatismes, & que la vieillesse est de tous les maux celui que les secours humains peuvent le moins soulager, ils s’éteignent enfin, sans qu’on s’apperçoive qu’ils cessent d’être, & presque sans s’en appercevoir eux-mêmes.

A l’égard des maladies, je ne répéterai point les vaines & fausses déclamations que font contre la médecine la plupart des gens en santé ; mais je demanderai s’il y a quelque observation solide de laquelle on puisse conclure que dans les pays où cet art est le plus négligé, la vie moyenne de l’homme soit plus courte que dans ceux où il est cultivé avec le plus de soin. Et comment cela pourroit-il être, si nous nous donnons plus de maux que la médecine ne peut nous fournir de remedes ! L’extrême inégalité dans la maniere de vivre, l’exces d’oisiveté dans les uns, l’exces de travail dans les autres, la facilité d’irriter & de satisfaire nos appétits & notre sensualité, les alimens trop recherchés des riches, qui les nourrissent de sucs échauffans & les accablent d’indigestions, [53] la mauvaise nourriture des pauvres, dont ils manquent même le plus souvent, & dont le défaut les porte à surcharger avidement leur estomac dans l’occasion, les veilles, les exces de toute espece, les transports immodérés de toutes les passions, les fatigues & l’épuisement d’esprit, les chagrins & les peines sans nombre qu’on éprouve dans tous les états, & dont les ames sont perpétuellement rongées : voilà les funestes garans que la plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, & que nous les aurions presque tous évités en conservant la maniere de vivre simple, uniforme & solitaire qui nous étoit prescrite par la nature. Si elle nous a destinés à être sains, j’ose presque assurer que l’état de réflexion est un état contre nature, & que l’homme qui médite est un animal dépravé. Quand on songe à la bonne constitution des Sauvages, au moins de ceux que nous n’avons pas perdus avec nos liqueurs fortes ; quand on sait qu’ils ne connoissent presque d’autres maladies que les blessures & la vieillesse, on est très porté à croire qu’on feroit aisément l’histoire des maladies humaines en suivant celle des sociétés civiles. C’est au moins l’avis de Platon, qui juge, sur certains remedes employés ou approuvés par Podalyre & Macaon au siege de Troye, que diverses maladies que ces remedes devoient exciter, n’étoient point encore alors connues parmi les hommes ; & Celse rapporte que la diéte, aujourd’hui si nécessaire, ne fut inventée que par Hippocrate.

Avec si peu de sources de maux, l’homme dans l’état de nature n’a donc gueres besoin de remedes, moins encore de médecins ; l’espece humaine n’est point non plus à cet égard [54] de pire condition que toutes les autres, & il est aisé de savoir des chasseurs, si dans leurs courses ils trouvent beaucoup d’animaux infirmes. Plusieurs en trouvent-ils qui ont reçu des blessures considérables très bien cicatrisées, qui ont eu des os & même des membres rompus & repris sans autre chirurgien que le tems, sans autre régime que leur vie ordinaire, & qui n’en sont pas moins parfaitement guéris, pour n’avoir point été tourmentés d’incisions, empoisonnés de drogues, ni exténués de jeûnes. Enfin, quelque utile que puisse être parmi nous la médecine bien administrée, il est toujours certain que site Sauvage malade, abandonné à lui-même, n’a rien à espérer que de la nature ; en revanche, il n’a rien à craindre que de son mal ; ce qui rend souvent sa situation préférable à la nôtre.

Gardons-nous donc de confondre l’homme sauvage avec les hommes que nous avons sous les yeux. La nature traite tous les animaux abandonnés à ses soins avec une prédilection qui semble montrer combien elle est jalouse de ce droit. Le cheval, le chat, le taureau, l’âne même, ont la plupart une taille plus haute, tous une constitution plus robuste, plus de vigueur, de force & de courage dans les forêts que dans nos maisons ; ils perdent la moitié de ces avantages en devenant domestiques, & l’on diroit que tous nos soins à bien traiter & nourrir ces animaux, n’aboutissent qu’à les abâtardir. Il en est ainsi de l’homme même : en devenant sociable & esclave, il devient foible, craintif, rampant, & sa maniere de vivre molle & efféminée acheve d’énerver à la fois sa force & son courage. Ajoutons qu’entre les conditions sauvage & domestique, [55] la différence d’homme à homme doit être plus grande encore que celle de bête à bête : car, l’animal & l’homme ayant été traités également par la nature, toutes les commodités que l’homme se donne de plus qu’aux animaux qu’il apprivoise, sont autant de causes particulieres qui le font dégénérer plus sensiblement.

Ce n’est donc pas un si grand malheur à ces premiers hommes, ni sur-tout un si grand obstacle à leur conservation, que la nudité, le défaut d’habitation, & la privation de toutes ces inutilités que nous croyons si nécessaires. S’ils n’ont pas la peau velue, ils n’en ont aucun besoin dans les pays chauds, & ils savent bientôt, dans les pays froids, s’approprier celles des bêtes qu’ils ont vaincues ; s’ils n’ont que deux pieds pour courir, ils ont deux bras pour pourvoir à leur défense & à leurs besoins. Leurs enfans marchent peut-être tard & avec peine, mais les meres les portent avec facilité ; avantage qui manque aux autres especes, où la mere étant poursuivie se voit contrainte d’abandonner ses petits ou de régler son pas sur le leur.* [*Il peut y avoir à ceci quelques exceptions. Celle, par exemple, de cet animal de la province de Nicaraga qui ressemble à un Renard, qui a les pieds comme les mains d’un homme, & qui, selon Corréal, a sous le ventre un fac où la mere met ses petits lorsqu’elle est obligée de fuir. C’est sans doute le même animal qu’on appelle Tlaquatzin au Mexique, & à la femelle duquel Laet donne un semblable fac pour le même usage.] Enfin, à moins de supposer ces concours singuliers & fortuits de circonstances dont je parlerai dans la suite, & qui pouvoient fort bien ne jamais arriver, il est clair, en tout état de cause, que le premier qui se fit des habits ou un logement, se donna en cela des choses peu nécessaires, [56] puisqu’il s’en étoit passé jusqu’àlors, & qu’on ne voit pas pourquoi il n’eût pu supporter, homme fait, un genre de vie qu’il supportoit des son enfance.

Seul, oisif, & toujours voisin du danger, l’homme sauvage doit aimer à dormir, & avoir le sommeil léger, comme les animaux qui, pensant peu, dorment, pour ainsi dire, tout le tems qu’ils ne pensent point. Sa propre conservation faisant presque son unique soin, ses facultés les plus exercées doivent être celles qui ont pour objet principal l’attaque & la défense, soit pour subjuguer sa proie, soit pour se garantir d’être celle d’un autre animal ; au contraire, les organes qui ne se perfectionnent que par la mollesse & la sensualité, doivent rester dans un état de grossiereté qui exclut en lui toute espece de délicatesse ; & ses sens se trouvant partagés sur ce point, il aura le toucher & le goût d’une rudesse extrême ; la vue, l’ouïe & l’odorat, de la plus grande subtilité. Tel est l’état animal en général, & c’est aussi, selon le rapport des Voyageurs, celui de la plupart des peuples sauvages. Ainsi il ne faut point s’étonner que les Hottentots du cap de Bonne-Espérance, découvrent à la simple vue des vaisseaux en haute mer, d’aussi loin que les Hollandois avec des lunettes ; ni que les sauvages de l’Amérique sentissent les Espagnols à la piste, comme auroient pu faire les meilleurs chiens ; ni que toutes ces nations barbares supportent sans peine leur nudité, aiguisent leur goût à force de piment, & boivent les liqueurs Européennes comme de l’eau

Questions 1

... « je ne suivrai point son organisation à travers ses développements successifs »

  • Pourquoi Rousseau refuse-t-il une explication chronologique ?
  • Faire un schéma montrant l’état de nature.

Questions 2

En dépouillant cet être, ainsi constitué de tous les dons surnaturels qu’il a pu recevoir, & de toutes les facultés artificielles, qu’il n’a pu acquérir que par de longs progres ; en le considérant, en un mot, tel qu’il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous : je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, & voilà ses besoins satisfaits.

Qu’est-ce qui caractérise l’homme naturel ?

homme et animal

La terre, abandonnée à sa fertilité naturelle, & couverte de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais, offre à chaque pas des magasins & des retraites aux animaux de toute espece. Les hommes, dispersés parmi eux, observent, imitent leur industrie, & s’élevent ainsi jusqu’à l’instinct des bêtes, avec cet avantage que chaque espece n’a que le sien propre, & que l’homme n’en ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les approprie tous, se nourrit également de la plupart des alimens divers que les autres animaux se partagent, & trouve par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut faire aucun d’eux.

Question 3

Qu’est-ce que l’homme a de plus que l’animal ?

TEMPS ET HISTOIRE

 Texte de Rousseau : Etude de la structure du texte.

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Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.

Rousseau

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

 Comprendre le texte

 Approfondir

 Premier moment du travail de lecture du texte

Comment est ponctué le texte ? Que faut-il comprendre ?

Quelle conception du temps s’en dégage-t-il ? En quoi cela est-il conforté par le temps des verbes et des prépositions ?

Si le mal surgit qui en est le vrai responsable ?

Pourquoi Rousseau emploie-t-il des images ?

Quelle est ici la fonction de l’imagination ? Pourquoi n’est-ce pas une pure supposition qu’établit Rousseau ?

 Deuxième temps de la lecture :

Pourquoi oppose-t-il la nature et la technique ?

Que porte la technique en elle qui explique la dégradation de l’état de nature ? Réfléchir sur le rôle de ceux qu’on nomme des « médiateurs ».

Pourquoi la politique va-t-elle s’avérer nécessaire

Rousseau commence par dessiner les traits de l’homme originel : il mène une vie solitaire au cœur des forêts, il est robuste car il n’a pas encore développé la technique. Il a peu de besoins, et ses facultés intellectuelles sont peu développées. Il dort sous un chêne et se nourrit des fruits de l’arbre. Il est frugivore et n’est pas intéressé par la lutte avec l’animal sauvage, sauf pour se défendre. Le sentiment de pitié lui tient lieu de morale. Les différences naturelles sont sans conséquence car les hommes vivent dans un isolement relatif : « Je voudrais bien qu’on m’expliquât, précise Rousseau, quel peut-être le genre de misères d’un être libre dont le cœur est en paix et le corps en santé ». Dès lors ils ne sauraient se comparer entre eux. Ceci est d’autant plus impossible que les facultés de raison, imagination, volonté... ne sont pas développées même si elles sont latentes et que la "perfectibilité" - à ne pas confondre avec la perfection- est à ses débuts.

Etat de naturesociété civile
quelles sont les caractéristiques de l’homme dans chaque partie du tableau ?

  • Pour résumer il ne dispose que de deux qualités : l’amour-de-soi et la pitié.

« Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu’à voir les hommes tels qu’ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de l’âme humaine, j’y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l’un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-mêmes, et l’autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables. C’est du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes, sans qu’il soit nécessaire d’y faire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel ; règles que la raison est ensuite forcée de rétablir sur d’autres fondements, quand par ses développements successifs elle est venue à bout d’étouffer la nature. »
Expliquer ce passage

L’amour-de-soi n’est pas l’amour-propre puisque l’homme ne dispose pas de la raison qui lui permettrait de se comparer (compa-raison). N’ayant pas de conscience de soi dans cet état où autrui est ignoré, il n’a nulle conscience de ce qui lui est propre. Cela exclut dès lors de l’état de nature l’idée de propriété privée.

En fait, rien ne destinait l’humanité à connaître les malheurs de l’inégalité qui sont devenus les siens. Comment en est-on arrivé là ? Rousseau refuse l’explication du mal par la construction d’une théodicée. Il refuse l’explication religieuse par le péché de la même façon. Ce sera donc l’hypothèse de l’état de nature qui permettra de comprendre.

Lorsque les hommes se rassemblent et deviennent sédentaires du fait des jeux de regard, de comparaison et de séduction, le langage se perfectionne, les familles se séparent du groupe, les passions et la jalousie se développent, mais surtout apparaît l’agriculture et la métallurgie. La culture des terres impose l’idée de propriété par la clôture mais c’est le langage qui l’intitue : « le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » Dès lors l’inégalité des conditions se développe rapidement : les pauvres sont asservis aux riches, qui imposent des lois qui leur sont favorables.

L’inégalité politique succède à l’inégalité économique : les magistrats d’abord élus deviennent des despotes.

Pour Rousseau, l’homme moderne est victime du développement (perfectibilité[1]) de ses facultés et des progrès de la vie en société.

 Explications de textes

« Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes »

  • La question que pose le texte est de comprendre ce qui a fait sortir l’homme naturel de l’état de nature.Cet état n’appartient pas à l’histoire. Comme il l’explique dans la Préface, ce n’est qu’une hypothèse théorique.

Comme Newton en physique, il construit un modèle. Ainsi l’homme à l’état de nature n’a jamais existé,il n’existe pas et n’existera jamais. Il est hors du temps. Si le temps est source du mal reste à comprendre pourquoi.C’est le but de ce texte de penser l’origine du mal, ce dernier n’ayant aucun fondement dans la nature de l’homme.

 I. La perte de l’origine

Le premier paragraphe est une phrase unique. Longue période oratoire composée de plusieurs subordonnés et construite autour d’une articulation importante qui se situe à la ligne 10 : « mais ». Surgit la rupture. Une opposition est ainsi mise en place, soulignée chronologiquement par les locutions conjonctives « tant que, dès l’instant que ». Nous sommes dans le temps de l’histoire. Au début c’est comme il l’écrit "la véritable jeunesse du monde" où l’événement se fait rare. Le temps se donne dans la durée. La durée nous rapproche de l’état de nature. le temps en effet ne s’inscrit pas encore dans la succession. La technique n’ a fait encore qu’une faible apparition : « cabanes rustiques », « coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes », « se parer de plumes et de coquillages », « se peindre le corps de diverses couleurs », « perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches », tailler avec des pierres ». Ce sont la des besoins modestes, limités : « se contentèrent, se bornèrent ». Les lignes « en un mot, tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être » réservent les traits communs à ces activités.C’est l’époque des familles et le faible déploiement de la technique - il y a encore des forêts.

L’énumération de quatre adjectifs : « libres, sains, bons et heureux » exprime de manière insistante une vie collective réussie. Le malheur n’est pas encore là.

La présence de la conjonction « mais » attire l’attention sur un changement brutal et rapide exprimé par deux prépositions de temps : « Dès qu’on s’aperçut, dès l’instant qu’un homme eut besoin. »

Cette présentation est aussitôt suivie de ces effets, tous néfastes, et qui symboliquement se manifestent par la disparition des forêts - on retrouve là la critique de la technique présente depuis le début du texte. On a perdu l’origine : apparition de la propriété et du travail, disparition de l’égalité. Il n’y a plus de rapport immédiat à la nature et aux hommes. Les obstacles se multiplient dans les relations humaines.

 La question du temps dans le texte

L’extrait ne donne aucune date et ne mentionne pas les différents états de civilisation ; mais la notion de temps, dans son aspect d’évolution, est omniprésente dans le texte.

Le premier paragraphe est constitué de deux étapes chronologiquement situées l’une après l’autre.

  • 1ère étape : longue → « tant que » le suggère ;
  • 2ème étape : aucune indication de durée mais « dès l’instant que, dès que ». Installation progressive → verbes « s’introduire, devint, croître… » le suggèrent.

Le temps est également présent dans la suite du texte, et il souligne la nécessité d’une évolution par les termes : « sont parvenus, esprits déjà plus avancés, longtemps avant, devenus plus industrieux... ». du temps de l’histoire qui conduit les hommes au malheur.

Pourquoi Rousseau emploie-t-il le terme de « conjectures » ?Pourquoi la question de « l’origine » pose-t-elle problème ?

  1.  Ne pas confondre avec perfection ou encore perfectionnement. La perfectibilité conduit au mal.