Expliquer un texte : Simone de Beauvoir. L’approche de la mort

L’approche de la mort, entre scandale et indifférence

Éléments de commentaire.Source : EDUSCOL
• Même si l’on a coutume de dire que la mort est ce qui donne du sens à la vie, elle demeure, et peut-être plus encore aujourd’hui, un scandale, car elle vient enlever des êtres humains qui sont précieux en raison même de leur singularité ; et c’est cette singularité mise en mots et partagée qui nous relie au reste de l’humanité. Beauvoir a souvent fait référence à la mort comme à la marque ultime de notre insularité. Mais le pouvoir de dire « je », de l’écrire et de la partager nous rend capables de rencontrer autrui et de construire ainsi une intersubjectivité qui rend le monde doué de perspectives multiples et rassurantes, quand bien même la mort
qui me touche ne touchera nul autre de façon identique.
• La semi indifférence dont parle Beauvoir est sans doute à considérer avec prudence, car toute son œuvre parle de la mort et de l’écriture qui ne meurt jamais. La proposition « Je suis mort » demeure une pensée impensable ; parce que celui ou celle qui la prononce est encore bien vivant pour l’énoncer, parce qu’il se projette dans un néant d’être que sa conscience ne peut intégrer du fait du sentiment d’éternité qui l’anime, parce qu’enfin ce n’est que par le biais de l’imagination qu’une telle projection est possible. Mais raconter la mort de l’autre, plus ou moins proche, de la mère phallique par exemple dans Une mort si douce, peut devenir un exercice de style où l’écriture cherche sa voix – celle du sujet qui jamais ne meurt de ne cesser de se raconter.

• Mots-clés : l’existence, la mort, le temps, le normal et le pathologique.
• Repères : transcendant/immanent, expliquer/comprendre, essentiel/accidentel.

« Le néant : si cette idée ne me bouleverse plus, je ne m’y habitue cependant pas. On m’a dit : « pourquoi le craindre ? Avant votre naissance c’était aussi le néant. » L’analogie est fallacieuse. Non seulement parce que la connaissance éclaire en partie le passé alors que les ténèbres me dérobent l’avenir ; mais surtout parce que ce n’est pas le néant qui répugne : c’est de s’anéantir. La liaison de l’existence – conscience et transcendance- avec la vie, au sens biologique du mot, m’a toujours jetée dans la perplexité – encore que je trouve aberrant de prétendre dissocier la première de la seconde. L’existence indéfiniment se jette vers l’avenir qu’elle crée par ce mouvement :
c’est pour elle un scandale de buter contre l’extinction de la vie. Quand c’est elle-même qui le provoque – dans les morts héroïques ou les suicides - le scandale en un sens s’abolit. Mais rien ne me paraît plus affreux que de mourir en pleine santé sans l’avoir voulu. La vieillesse, la maladie, en diminuant nos forces vives aident souvent à apprivoiser l’idée de fin.
Parfois je m’étonne : il y a plus de différence entre ce corps et mon cadavre qu’entre celui de mes vingt ans et celui d’aujourd’hui encore vivant et chaud. Cependant quarante-quatre ans me séparent de mes vingt ans et bien moins certes de ma tombe. Quand je pense que mon cadavre me survivra, cela crée d’étranges rapports entre ce corps et moi.
La semi-indifférence que je constate à l’égard de ma mort, vient-elle de ce que l’échéance me paraît tout de même encore lointaine ? ou suis-je moins attachée à la vie qu’autrefois ? Je crois que la vraie raison est ailleurs : si je m’éteins dans quinze ans, dans vingt ans, ce sera une vieille femme qui disparaîtra. Je ne peux pas m’émouvoir de la mort de cette octogénaire, je ne souhaite pas me survivre en elle. La seule chose qui me soit douloureuse quand j’envisage ce départ, c’est la peine que j’infligerai à quelques personnes : celles précisément dont le bonheur m’est le plus nécessaire. »

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Ed. Gallimard, 1972, pp. 50-51.