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Philosophie Académie de Créteil
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LE TRAVAIL BIBLIOGRAPHIE

RESSOURCES BIBLIOGRAPHIQUES SUR LE TRAVAIL

AUTEURS AU PROGRAMME

  • ARENDT

Arendt, La condition de l’homme moderne, coll. « agora », Calmann-Lévy ; « La tradition et l’âge moderne »,
dans La crise de la culture, « folio essais », Gallimard ; Anne Amiel, La non-philosophie de Hannah Arendt. Révolution et jugement, IIe partie (« Arendt lectrice de Marx »), PUF, 2001 ; Münster, Arno, Arendt contre Marx ?, Hermann, 2008.

TEXTES

« L’antinomie fondamentale entre le travail et la fabrication dans la tradition occidentale tient à ce que le travail a toujours été considéré comme une malédiction (dans la tradition judéo-chrétienne) ou bien comme une honte (dans la tradition hélléno-aristocratique) bien qu’il ne soit rien d’autre qu’une fabrication organisée. La fabrication a toujours été considérée comme le signe de la créativité et par conséquent de l’être à l’image de Dieu (du point de vue judéo-chrétien : homo faber à l’image du Deus creator) ou comme un art = l’activité la plus élevée de l’homme (en grec, tekhnè). La différence matérielle semble toujours être celle entre le travail de la terre et l’artisanat). Marx est le premier à accorder au travail la noblesse de la fabrication (artisanale). » Arendt, Journal de pensée, juillet 1951, [7], Seuil, 2005, I, p. 123-124.

« Parmi les principales caractéristiques de l’époque moderne, depuis ses débuts jusqu’à nos jours, nous trouvons les attitudes typiques de l’homo faber : l’instrumentalisation du monde, la confiance placée dans les outils et la productivité du fabricant d’objets artificiels ; la foi en la portée universelle de la catégorie de la fin-et-des-moyens, la conviction que l’on peut résoudre tous les problèmes et ramener toutes les motivations humaines au principe d’utilité ; la souveraineté qui regarde tout le donné comme un matériau et considère l’ensemble de la nature « comme une immense étoffe où nous pouvons tailler ce que nous voudrons, pour le recoudre comme il nous plaira »
1 ; l’assimilation de l’intelligence a l’ingéniosité, c’est-à-dire le mépris de toute pensée que l’on ne pourrait considérer comme une démarche en vue de « fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication »
2 ; et enfin l’identification toute naturelle de la fabrication à l’action. (…) Cette mentalité se retrouve dans l’économie classique, dont la norme suprême est la productivité et dont le préjugé contre les activités non productives est si fort que Marx lui-même ne put justifier son plaidoyer pour la justice à l’égard des travailleurs qu’en travestissant en termes d’œuvre, de fabrication, l’activité de travail qui est non productive. » Arendt, Condition de l’homme moderne, VI, 43, p. 381-382.

« Quand Marx affirmait que le travail est la plus important activité de l’homme, il disait dans les termes de la tradition que ce n’est pas la liberté, mais la nécessité, qui rend l’homme humain (…).
Quand, sous l’influence de la Révolution française, il ajoutait que la violence accouche de
l’histoire, il niait dans les termes de la tradition la liberté que contient en substance la capacité humaine de parole. » Arendt, « Marx et la tradition de la pensée politique », dans La révolution qui vient, Payot, 2018, p. 28.

« Aristote est le dernier pour qui la liberté n’est pas encore « problématique », mais inhérente à la faculté de parole ; en d’autres termes, Aristote savait encore que les hommes, tant qu’ils parlent entre eux et agissent ensemble sur le modus de la parole, sont libres. » Arendt, « Marx et la tradition de la pensée politique », dans La révolution qui vient, Payot, 2018, p. 38.

Il y a, chez Marx, une « perte d’intérêt initiale pour la liberté en général et un oubli initial du lien fondamental entre discours et liberté, l’un et l’autre aussi anciens que notre tradition de pensée politique. » Arendt, « Marx et la tradition de la pensée politique », dans La révolution qui vient, Payot, 2018, p. 39

« L’ascension soudaine, spectaculaire du travail, passant du dernier rang, de la situation la plus méprisée, à la place d’honneur et devenant la mieux considérée des activités humaines, commença lorsque Locke découvrit dans le travail la source de toute propriété. Elle se poursuivit lorsque Adam Smith affirma que le travail est la source de toute richesse ; elle trouva son point culminant dans le « système du travail » de Marx, où le travail devint la source de toute productivité et l’expression de l’humanité même de l’homme. De ces trois auteurs, seul Marx s’intéressait au travail en tant que tel ; Locke s’occupait de l’institution de la propriété privée comme base de la société ; et Smith voulait expliquer et assurer le progrès sans frein d’une accumulation indéfinie de richesse. Mais tous les trois, Marx surtout, avec plus de force et de cohérence, considéraient le travail comme la plus haute faculté humaine d’édification du monde ; et comme le travail est en fait l’activité la plus naturelle, la plus étrangère-au-monde (least worldly), tous les trois, surtout Marx là aussi, se trouvèrent en proie à d’authentiques contradictions. Ceci tient apparemment à la nature même du problème : la solution la plus évidente de ces contradictions, ou plutôt la raison la plus évidente pour laquelle ces grands auteurs n’ont pu les apercevoir, c’est qu’ils confondaient l’œuvre et le travail, de sorte qu’ils attribuaient au travail des qualités qui n’appartiennent qu’à l’œuvre. » Arendt, Condition de l’homme moderne, III, p. 147-148.

  • Aristote, Ethique à Nicomaque, V, 8 ; X, 5-9 ; Politique, I.
  • BACON Francis Du progrès et de la promotion des savoirs

Pourquoi travailler ?

« Quant à l’idée que l’instruction inclinerait les hommes à une vie retirée et oisive, et les rendrait paresseux : ce serait là une bien étrange chose, si ce qui accoutume l’esprit à être perpétuellement en mouvement induisait à la paresse ! Tout au contraire, on peut assurément affirmer qu’aucune espèce d’homme n’aime le travail pour lui-même, sauf ceux qui sont instruits. Les autres l’aiment pour le profit, comme un mercenaire pour la solde, ou encore pour l’honneur, car il les élève aux yeux des gens et redore une réputation qui autrement ternirait, ou parce qu’il leur donne une idée de leur puissance, en leur fournissant la possibilité d’occasionner du plaisir ou de la peine, ou parce qu’il met à l’œuvre telle de leurs facultés dont ils s’enorgueillissent, ce qui alimente leur bonne humeur et l’opinion agréable qu’ils ont d’eux-mêmes, ou enfin parce qu’il fait avancer n’importe quel autre de leurs projets. De la valeur personnelle fausse, on dit que celle de certains se trouve dans les yeux des autres. De la même façon, les efforts des gens que je viens d’évoquer sont dans les yeux des autres, ou du moins relatifs à quelques desseins particuliers. Seuls les hommes instruits aiment le travail comme une action conforme à la nature, et qui convient à la santé de l’esprit autant que l’exercice physique convient à la santé du corps. Ils prennent plaisir dans l’action elle-même, non dans ce qu’elle procure. Par conséquent, ils sont les plus infatigables des hommes quand il s’agit d’un travail qui puisse retenir leur esprit. »

Francis Bacon, Du progrès et de la promotion des savoirs, 1605, tr. fr. Michel Le Dœuff, Gallimard tel, 1991, p. 17-18.

  • BEAUVOIR

extrait

« Le code français ne range plus l’obéissance au nombre des devoirs de l’épouse et chaque citoyenne est devenue une électrice ; ces libertés civiques demeurent abstraites quand elles ne s’accompagnent pas d’une autonomie économique ; la femme entretenue – épouse ou courtisane – n’est pas affranchie du mâle parce qu’elle
a dans les mains un bulletin de vote ; si les mœurs lui imposent moins de contraintes qu’autrefois, ces licences négatives n’ont pas modifié profondément sa situation ; elle reste enfermée dans sa condition de vassale. C’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ; c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète. Dès qu’elle cesse d’être une parasite, le système fondé sur sa dépendance s’écroule ; entre elle et l’univers il n’est plus besoin d’un médiateur masculin. La malédiction qui pèse sur la femme vassale, c’est qu’il ne lui est permis de rien faire : alors, elle s’entête dans l’impossible poursuite de l’être à travers le narcissisme, l’amour, la religion ; productrice, active, elle reconquiert sa transcendance ; dans ses projets elle s’affirme concrètement comme sujet ; par son rapport avec le but qu’elle poursuit, avec l’argent et les droits qu’elle s’approprie, elle éprouve sa responsabilité. Beaucoup de femmes ont conscience de ces avantages, même parmi celles qui exercent les métiers les plus modestes. J’ai entendu une femme de journée, en train de laver le carreau d’un hall d’hôtel, qui déclarait : « Je n’ai jamais rien demandé à personne. Je suis arrivée toute seule. » Elle était aussi fière de se suffire qu’un Rockefeller. Cependant il ne faudrait pas croire que la simple juxtaposition du droit de vote et d’un métier soit une parfaite libération : le travail aujourd’hui n’est pas la liberté. C’est seulement dans un monde socialiste que la femme en accédant à l’un
s’assurerait l’autre. La majorité des travailleurs sont aujourd’hui des exploités. D’autre part, la structure sociale n’a pas été profondément modifiée par l’évolution de la condition féminine ; ce monde qui a toujours appartenu aux hommes conserve encore la figure qu’ils lui ont imprimée. »
Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, T.2 (chap. 14, La femme indépendante),
Gallimard, 1949 (Folio Essais pp. 587-588).

  • BERGSON Henri L’évolution créatrice
  • BERGSON, L’Energie spirituelle, VI L’effort intellectuel »)

Lire l’extrait

Un siècle a passé depuis l’invention de la machine à vapeur, et nous commençons à peine à ressentir la secousse profonde qu’elle nous a donnée. La révolution qu’elle a opérée dans l’industrie n’en a pas moins bouleversé les relations entre les hommes. Des idées nouvelles se lèvent. Des sentiments nouveaux sont en voie d’éclore. Dans des milliers d’années, quand le recul du passé n’en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres, nos révolutions compteront pour peu de choses, à supposer qu’on s’en souvienne encore ; mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre éclatée ; elle servira à définir un âge. Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo Faber. En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des outils artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication.

  • Diderot et d’Alembert, Encyclopédie, Discours préliminaire (p. 83), article « Art »,).
  • Article « Travail » (Voltaire).
  • Durkheim, De la division du travail social, PUF.
  • Fichte, Conférences sur la destination du savant (1794), Troisième conférence.
  • Freud, Malaise dans la civilisation.
  • HEGEL Principes de la philosophie du droit § 189-208
  • HEGEL, Phénoménologie de l’esprit, IV, A (« Indépendance et dépendance de la conscience de soi ;
    domination et servitude »)
  • HEGEL Philosophie de l’esprit de la Realphilosophie. 1805, I, b
  • Heidegger, « Contribution à la question de l’être » (1955), dans Questions I. Sur Le Travailleur (1932) de
    Jünger ; « La question de la technique », dans Essais et conférences ; Pierre Aubenque, « Travail et
    « Gelassenheit » chez Heidegger », Études germaniques, 1977, p. 253-267.
  • KANT Idée d’une histoire universelle, Propositions 3 et 40 ; Critique de la faculté de juger, §§ 43, 83
  • KIERKEGAARD, Ou bien… Ou bien…, p. 552-566.
  • LEVI STRAUSS Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, en particulier le chapitre 1 : La science du concret, Plon, Agora
  • LEVINAS, De l’existence à l’existant, p. 48-50 (phénoménologie de l’effort et de la paresse)
  • LOCKE, Second Traité du gouvernement civil, ch. V.
  • MACHIAVEL

Discours sur la première décade de Tite-Live Livre I LV

CHAPITRE LV.

On gouverne sans peine un État dont le peuple n’est pas corrompu : là où l’égalité existe il ne peut se former une principauté, et là où elle ne se trouve point on ne peut établir de république.

Quoique je me sois déjà étendu sur ce qu’on doit espérer ou craindre d’une ville corrompue, cependant il ne me paraît pas hors de propos de m’arrêter sur une délibération du sénat relativement à un vœu qu’avait fait Camille, de consacrer à Apollon la dixième partie des dépouilles de Véïes. Ce butin était tombé entre les mains du peuple romain, et, comme il était désormais impossible d’en connaître le montant, le sénat rendit un décret pour obliger chaque citoyen à rapporter au trésor public la dixième partie de ce qu’il avait enlevé. Quoique ce décret fût demeuré sans exécution, et que le sénat s’y fût pris d’une autre manière pour satisfaire tout à la fois Apollon et le peuple, néanmoins une telle résolution prouve combien on comptait sur la vertu de ce dernier, et jusqu’à quel point on était convaincu que personne n’oserait retenir la moindre partie de ce que la loi lui ordonnait de rapporter. D’un autre côté, on voit que jamais l’intention du peuple ne fut d’éluder la loi en donnant moins qu’il ne devait, mais d’échapper à ce qu’elle prescrivait en témoignant publiquement son indignation contre ce décret. Cet exemple, et plusieurs autres que j’ai déjà rapportés font éclater les vertus et l’esprit religieux de ce peuple, et tout ce qu’on pouvait en espérer de bien.

Certes, là où cette vertu n’existe pas, on ne peut rien attendre de bon : c’est ainsi que de notre temps il ne faut nullement compter sur tant de contrées où règne la corruption, particulièrement sur l’Italie, quoique la France et l’Espagne soient loin d’être à l’abri de cette licence de mœurs. Si l’on ne voit pas dans ces deux royaumes autant de désordres qu’en enfante chaque jour l’Italie, il ne faut pas l’attribuer à des vertus qui leur sont en grande partie étrangères, mais à la présence d’un roi dont le bras maintient l’union dans l’État, et aux institutions non encore corrompues qui le régissent.

C’est en Allemagne surtout que ces vertus et cet esprit de religion éclatent à un haut degré parmi le peuple, et font que plusieurs États indépendants y vivent en liberté, observant leurs lois de manière à ce qu’elles ne redoutent ni les entreprises des étrangers, ni celles des habitants. Et pour prouver que la plupart des vertus antiques règnent encore dans ce pays, je veux en rapporter un exemple analogue à celui que j’ai cité plus haut du sénat et du peuple romain.

Lorsqu’il arrive que les républiques allemandes ont besoin d’obtenir une certaine somme d’argent pour les dépenses de l’État, il est d’usage que les magistrats ou les conseils chargés du gouvernement imposent tous les habitants de la ville à un ou à deux pour cent de ce que chacun possède. Cette mesure adoptée suivant les formes usitées dans l’État, chacun se présente devant le receveur des impositions ; il prête d’abord le serment de payer la taxe imposée, et il jette ensuite dans un coffre destiné à cet usage ce que, suivant sa conscience, il lui semble juste de payer, et il n’y a de témoin de ce payement que celui là seul qui paye.

On peut conjecturer, par cet exemple, combien il existe encore parmi ces hommes de vertu et de religion. On doit en conclure également que chacun paye la véritable somme : car s’il ne la donnait pas, la contribution n’atteindrait pas la quantité déterminée et communément obtenue : si quelqu’un s’exemptait de payer, la fraude ne serait pas longtemps sans être découverte ; et dès qu’on s’en apercevrait, on aurait bientôt adopté quelque autre mesure.

Cette probité est d’autant plus admirable de nos jours, qu’elle est plus rare et qu’elle n’existe plus, pour ainsi dire, que dans ces pays seuls. Il y en a deux raisons : la première est qu’ils n’ont point eu de grand commerce avec leurs voisins, qui ne sont point venus chez eux, et chez lesquels ils ne sont point allés : contents des biens qu’ils possèdent, ils se nourrissent des aliments, se vêtissent des laines que produit leur sol natal ; ils n’ont eu ainsi aucun motif de rechercher ces relations, principe de toute corruption ; ils n’ont pu prendre les mœurs ni des Français, ni des Espagnols, ni des Italiens, toutes nations qu’on peut regarder comme les corruptrices de l’univers.

La dernière cause à laquelle ces républiques doivent la pureté de leurs mœurs et l’existence politique qu’elles ont conservée, c’est qu’elles ne sauraient souffrir qu’aucun de leurs sujets se prétende gentilhomme ou vive comme s’il l’était. Ces sujets maintiennent au contraire parmi eux la plus parfaite égalité, et sont les ennemis déclarés de tous les seigneurs ou gentilshommes qui pourraient exister dans le pays ; et si le hasard en fait tomber quelques-uns entre leurs mains, ils les massacrent sans pitié, comme une source de corruption et de désordres.

Pour éclaircir ce que j’entends par le mot de gentilhomme, je dirai que l’on appelle ainsi ceux qui vivent, dans l’oisiveté, des produits de leurs biens ; qui coulent leurs jours dans l’abondance, sans nul souci pour vivre, ni d’agriculture, ni d’aucun autre travail. Ces hommes sont dangereux dans toutes les républiques et dans tous les États ; mais on doit redouter par-dessus tout ceux qui, outre les avantages que je viens de détailler, commandent à des châteaux et ont des vassaux qui leur obéissent. Le royaume de Naples, les terres de l’Église, la Romagne et la Lombardie offrent de toutes parts ces deux espèces d’hommes ; c’est pourquoi il n’y a jamais eu dans ces contrées aucun gouvernement régulier, ni aucune existence politique, parce qu’une telle race est ennemie déclarée de toute institution civile. Vouloir introduire un gouvernement dans un pays ainsi organisé, ce serait tenter l’impossible. Mais s’il était possible à quelqu’un d’y établir l’ordre, il ne le pourrait qu’en créant un roi. La raison en est que là où il existe tant de causes de corruption, la loi leur oppose une trop faible digue, il faut lui prêter l’appui d’une force plus irrésistible : c’est dans la main d’un roi qu’elle réside ; c’est son pouvoir absolu et sans limites qui peut mettre un frein à l’ambition excessive et à la corruption des hommes puissants.

L’exemple de la Toscane peut servir de preuve à ce que j’avance. Dans un espace de terrain très-resserré, trois républiques ont subsisté pendant de longues années, Florence, Sienne et Lucques. Les autres villes de cette contrée n’ont point été tellement esclaves, qu’aidées de leur courage et des institutions qu’on y remarque encore, elles n’aient su maintenir leur liberté, ou entretenir du moins le désir de la conserver ; ce qui vient de ce qu’il n’existe dans ce pays aucun propriétaire de château, et qu’on n’y voit aucun gentilshomme, ou du moins qu’on en voit très-peu, et qu’il y règne une telle égalité, qu’un homme sage et instruit de la constitution des anciennes républiques y introduirait facilement une existence légale. Mais le destin de cette contrée a été tellement malheureux que, jusqu’à ce jour, le sort n’a fait naître dans son sein aucun homme qui ait pu ou qui ait su tenter une aussi belle entreprise.

On peut donc conclure de ce que je viens de dire que celui qui veut établir une république dans un pays où il existe un grand nombre de gentilshommes ne pourra y parvenir s’il ne les anéantit tous, et que celui qui prétend établir un royaume ou une principauté là où règne l’égalité, ne pourra réussir qu’en élevant au-dessus du niveau ordinaire les hommes d’un esprit ambitieux et remuant, et en les faisant gentilshommes de fait, et non pas de nom seulement ; en leur donnant des châteaux et des terres, en les environnant de faveurs, de richesses et de sujets : de sorte que, placé au milieu d’eux, il puisse appuyer sur eux son pouvoir, comme ils appuient sur lui leur ambition ; et que le reste soit contraint à souffrir un joug que la force, et nul autre sentiment, peut seule leur faire supporter. La force de l’oppresseur se trouvant en proportion avec celle de l’opprimé, chacun reste à la place où l’a jeté le sort.

Mais comme établir une république dans un pays propre à faire un royaume, ou un royaume dans une contrée susceptible de devenir une république, est l’entreprise d’un homme d’un rare génie ou d’une puissance sans bornes, beaucoup d’hommes l’ont tenté, peu d’entre eux ont su réussir. La grandeur de l’entreprise épouvante la plupart des hommes, ou leur suscite de tels embarras, qu’ils échouent dès les commencements.

Peut-être regardera-t-on comme une chose contraire à ce que j’avance, — qu’on ne peut établir de république là où il existe un grand nombre de gentilshommes, — l’exemple de Venise, où l’on n’élève aux charges de l’État que ceux qui sont gentilshommes.

Mais je répondrai que cet exemple n’est point une objection, parce que dans cette république les gentilshommes le sont plus de nom que de fait, attendu qu’ils n’ont point de grands revenus en biens-fonds, toutes leurs plus grandes richesses consistant en marchandises et en biens mobiliers ; d’ailleurs nul d’entre eux ne possède de châteaux, et n’a de sujets sous sa juridiction ; ce nom de gentilhomme n’est pour eux qu’un titre de dignité et de considération, qui n’est fondé sur aucun de ces avantages que dans les autres villes on attache au titre de gentilhomme. Et comme dans toutes les autres républiques les rangs de la société sont marqués par des dénominations diverses, ainsi Venise se divise en gentilshommes et en bourgeois, et veut que les uns possèdent ou du moins puissent posséder tous les honneurs, et que les autres en soient entièrement exclus. J’ai expliqué les causes pour lesquelles il n’en résulte aucun désordre dans l’État.

Que celui qui veut fonder une république l’établisse donc là où règne ou peut régner une grande égalité ; qu’il fonde, au contraire, une principauté là où l’inégalité existe ; autrement il donnera naissance à un État sans proportions dans son ensemble, et qui ne pourra subsister longtemps.

Discours sur la première décade de Tite-Live Livre I LV

  • MARX Les thèses sur Feuerbach
  • MARX K L’idéologie allemande
  • MARX K, Manuscrits de 44 ; Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse ») ; Le Capital, Livre I ; Henri Lefebvre, Le matérialisme dialectique (1940), PUF, IIe partie ;

TEXTE 1 : Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande

« On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion et par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existences, pas en avant qui est la conséquence même de leur organisation corporelle. En produisant leurs moyens d’existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même. La façon dont les hommes produisent leurs moyens d’existence, dépend d’abord de la nature des moyens d’existence déjà donnés et qu’il leur faut reproduire. Il ne faut pas considérer ce mode de production de ce seul point de vue, à savoir qu’il est la reproduction de l’existence physique des individus. Il représente au contraire déjà un mode déterminé de l’activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé. La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu’ils produisent qu’avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production (…).
Voici donc les faits : des individus déterminés qui ont une activité productrice selon un mode déterminé entrent dans des rapports sociaux et politiques déterminés. Il faut que dans chaque cas isolé, l’observation empirique montre dans les faits, et sans aucune spéculation ni mystification, le lien entre la structure sociale et politique et la production. La structure sociale et l’État résultent constamment du processus vital d’individus déterminés ; mais de ces individus non point tels qu’ils peuvent s’apparaître dans leur propre représentation ou apparaître dans celle d’autrui, mais tels qu’ils sont en réalité, c’est-à-dire, tels qu’ils œuvrent et produisent matériellement ; donc tels qu’ils agissent sur des bases et dans des conditions et limites matérielles déterminées et indépendantes de leur volonté. [...]
 La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l’émanation directe de leur comportement matériel. Il en va de même de la production intellectuelle telle qu’elle se présente dans la langue de la politique, celle des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc. de tout un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais les hommes réels agissants, tels qu’ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et des rapports qui y correspondent, y compris les formes les plus larges que ceux-ci peuvent prendre. La conscience ne peut jamais être autre chose que l’être conscient et l’être des hommes est leur processus de vie réel. Et si, dans toute l’idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscura, ce phénomène découle de leur processus de vie historique, absolument comme le renversement des objets sur la rétine découle de son processus de vie directement physique.
 À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu’ils sont dans les paroles, la pensée, l’imagination et la représentation d’autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os ; non, on part des hommes dans leur activité réelle, c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l’on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles.
 De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de développement ; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme étant l’individu vivant, dans la seconde façon, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l’on considère la conscience uniquement comme leur conscience. »
Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Partie B, pp. 306 à 308

Questions :

1. L’homme n’est pas un universel abstrait. Il est déterminé par les conditions matérielles de son existence. Cherchez des exemples.
2. Quelle est la méthode à mettre en œuvre pour mettre à jour ce qui le détermine ?
3. L’hypothèse d’un état de nature a-t-elle ici un sens ? Pourquoi ? Expliquez en quoi une telle conception n’est qu’une représentation de l’esprit ?
4. S’agit-il de construire une anthropologie ? S’agit-il ici de définir l’homme par sa séparation d’avec l’animal ?
5. Si les hommes sont conditionnés par les limites de leurs forces productives, les moyens de production, et leurs productions matérielles, la volonté peut-elle prétendre choisir librement ? Qu’en est-il de la conscience : peut-elle se détacher de ses conditions d’apparition ? Faut-il faire confiance au sujet qui pense ? Est-il libre ?
6. Expliquez : « À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. ». À quoi s’oppose la philosophie matérialiste ?
7. La conscience n’est-elle pas cause et produit de l’idéologie ? Définissez l’idéologie dans ce texte. Si la morale, la religion, la métaphysique sont des idéologies quelle est la conséquence de leur emploi ?
8. Expliquez cette phrase : « c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. ». Cherchez le sens de « processus ». Qu’est-ce qui donne de la chair à la réflexion sur l’homme ?
9. « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. » Si la conscience produit des illusions, comment contribue-t-elle à l’aliénation de l’homme ? Quel est le but de toute idéologie ?
10. En quoi consiste la liberté humaine à partir de ce texte ?

TEXTE 2 : Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858

"Tu travailleras à la sueur de ton front ! C’est la malédiction dont Jéhovah a gratifié Adam en le chassant. Et c’est ainsi qu’Adam Smith conçoit le travail comme une malédiction. Le « repos » apparaît alors comme l’état adéquat, synonyme de « liberté » et de « bonheur ». Que l’individu se trouvant « dans un état normal de santé, de force, d’activité et d’habileté » puisse éprouver quand même le besoin d’effectuer une part normale de travail et de suspension de son repos semble peu intéresser Adam Smith. Il est vrai que la mesure du travail paraît elle-même donnée de l’extérieur, par le but à atteindre et par les obstacles que le travail doit surmonter pour y parvenir. Mais Adam Smith semble tout aussi peu avoir l’idée que surmonter des obstacles puisse être en soi une activité de liberté […], être donc l’autoeffectuation, l’objectivation du sujet, et, par là même, la liberté réelle dont l’action est précisément le travail."
Marx, Manuscrits de 1857-1858, t. II, p. 101.

Questions : 1. À quoi Adam Smith réduit-il le travail selon Marx ?

2. Pourquoi la réduction de la liberté au repos est-elle finalement un contresens ? L’homme ne perd-il pas au contraire sa liberté ?

3. Quelle définition de la liberté présuppose Adam Smith selon Marx ?

4. Pour Marx, la liberté est-elle un état ou une action ? Expliquez.

5. Une société de loisirs est-elle libre ?

TEXTE 3 : Hegel Esthétique

"Les choses de la nature n’existent qu’immédiatement et d’une seule façon, tandis que l’homme, parce qu’il est esprit, a une double existence ; il existe d’une part au même titre que les choses de la nature, mais d’autre part il existe aussi pour soi, il se contemple, se représente à lui-même, se pense et n’est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi.
Cette conscience de soi, l’homme l’acquiert de deux manières : Primo, théoriquement, parce qu’il doit se pencher sur lui-même pour prendre conscience de tous les mouvements, replis et penchants du cœur humain et d’une façon générale se contempler, se représenter ce que la pensée peut lui assigner comme essence, enfin se reconnaître exclusivement aussi bien dans ce qu’il tire de son propre fond que dans les données qu’il reçoit de l’extérieur.
Deuxièmement, l’homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s’offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures, qu’il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations.
L’homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu’il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité. Ce besoin de modifier les choses extérieures est déjà inscrit dans les premiers penchants de l’enfant : le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l’eau, admire en fait une œuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité."
Hegel, Esthétique, I, trad. S. Jankélévitch, Aubier, p. 55.

Questions :

1. Donnez des exemples de ces choses de la nature dont l’homme se distingue.
2. En quoi l’homme se sépare des choses de la nature ?
3. L’homme est capable de « se représenter ». Expliquez cette mise à distance de soi en vous demandant par exemple à quelle activité renvoie le terme de « représentation ».
4. Qu’est-ce qu’être pour soi ?
5. De quoi l’homme prend-il conscience ? Expliquez la mise en relation avec son « intériorité » qui lui fait découvrir qu’il est le résultat d’une ouverture à l’extériorité ? Peut-on dès lors parler d’une intériorité qui serait fermée sur elle ?
6. S’il est façonné par le monde extérieur et son propre monde, il modifie aussi le monde extérieur. Que manifeste-t-il ainsi ?
7. À partir de vos réponses expliquez pourquoi l’homme a pour vocation de modifier la nature ?
8. Dans l’exemple de l’enfant, ce dernier contemple le résultat de son activité qui est de jeter des pierres dans l’eau. Hegel précise qu’il admire son œuvre. À l’immobilité de l’être qu’oppose Hegel ?
9. Ce n’est pas le torrent d’Héraclite qu’admire l’enfant mais les ronds dans l’eau. À quel domaine fait référence Hegel ?
10. À partir de ces réponses comment définir l’appartenance de l’homme à l’histoire ?

Historicité du concept de travail Marx

« Le travail paraît être une catégorie tout à fait simple. Même la représentation de ce dernier dans son universalité — en tant que travail en général — est ancestrale. Pourtant, saisi économiquement dans cette simplicité, le « travail » est une catégorie tout aussi moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction simple. Le système monétaire p. ex. pose la richesse d’une manière encore tout à fait objective [objektiv], comme une chose extérieure à soi dans l’argent. Face à ce point de vue, ce fut un grand progrès lorsque le système manufacturier ou commercial posa la source de la richesse, de l’objet qu’elle était, dans l’activité subjective — le travail commercial et manufacturier, même s’il ne saisit encore cette activité elle-même que dans
son caractère limité, comme activité lucrative. Face à ce système, le système physiocratique, qui pose une forme de travail déterminée — l’agriculture — comme la forme créatrice de richesse, et l’objet [Objekt] lui-même non plus sous le déguisement de l’argent4 mais comme produit engénéral, résultat universel du travail. Ce produit, conformément au caractère limité de l’activité en question, demeure encore posé comme un produit encore naturellement déterminé — produit agricole, produit de la terre par excellence5.
Ce fut un immense progrès lorsqu’Ad. Smith rejeta toute déterminité de l’activité qui engendre la
richesse : le travail tout court, ni manufacturier, ni commercial, ni agricole, mais les uns tout
autant que les autres. Et avec l’universalité abstraite de l’activité créatrice de richesse, en même
temps l’universalité de l’objet déterminé comme richesse, produit en général ou de nouveau
travail en général, mais en tant que travail passé, objectivé. Le fait qu’Ad. Smith lui-même
retombe encore de temps en temps dans le système physiocratique témoigne de la difficulté et de
la grandeur de cette transition. Il pourrait alors sembler que l’on n’a trouvé avec cela que
l’expression abstraite de la relation la plus simple et la plus ancestrale dans laquelle entrent les
hommes — quelle que soit la forme de société — en tant qu’ils produisent. D’un certain côté,
cela est juste. D’un autre côté, ça ne l’est pas. L’indifférence vis-à-vis d’un type de travail
déterminé présuppose une totalité de types de travaux effectifs très développée, dont aucun n’est
prédominant. Ainsi, les abstractions les plus universelles ne naissent en général qu’avec le
développement concret le plus riche, là où quelque chose apparaît commun à beaucoup, commun
à tous. C’est alors qu’il cesse de ne pouvoir être pensé que sous une forme particulière. D’un
autre côté, cette abstraction du travail n’est pas du tout que le résultat spirituel d’une totalité
concrète de travaux. L’indifférence face au travail déterminé correspond à une forme de société
dans laquelle les individus passent avec facilité d’un travail à l’autre. et où le type déterminé du
travail leur est contingent et donc indifférent. Le travail est ici advenu, non pas seulement dans la
catégorie mais dans la réalité effective, comme moyen de la création de richesse en général. et il a
cessé de se confondre, en tant que détermination, avec les individus, dans une particularité. Un tel
état atteint son plus haut développement dans la forme d’existence la plus moderne de la société civile bourgeoise — les États-Unis. Ce n’est donc qu’ici que l’abstraction de la catégorie « travail », « travail en général », travail sans phrase(6), le point de départ de l’économie moderne, devient vraieen pratique. L‘abstraction la plus simple, que l’économie moderne met au premier rang et qui exprime une relation ancestrale et valable pour toutes les formes de société, n’apparaît donc pourtant vraie en pratique, sous cette abstraction, qu’en tant que catégorie de la société la plus moderne. On pourrait dire que ce qui apparaît aux États-Unis comme produit historique apparaît chez les Russes p. ex. — cette indifférence vis-à-vis du travail déterminé — comme une disposition naturelle-spontanée. Seulement il y a une sacrée différence entre le fait que des barbares aient des dispositions pour être employés à tout et n’importe quoi et le fait que des civilisés s’y emploient eux-mêmes. Et ensuite, en pratique, ce qui correspond chez les Russes à cette indifférence vis-à-vis de la déterminité du travail, c’est leur assujettissement à un travail tout
à fait déterminé dont ils ne sont arrachés que par des influences de l’extérieur.
Cet exemple du travail montre de manière frappante comment même les catégories les plus
abstraites, quoiqu’elles soient valables — précisément du fait de leur abstraction — pour toutes
les époques, sont, sous la déterminité de cette abstraction même, tout autant le produit de
rapports historiques, et comment elles ne sont pleinement valables que pour et à l’intérieur de ces
rapports. » Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (Introduction de 57 aux Grundrisse),
Éditions sociales, GEME, p. 51-52.
4 Correction de Marx : « sous la forme de l’argent » [note des éditeurs de la MEGA]
5 En français dans le texte
6 En français dans le texte

TEXTE : Karl Marx -

« L’argent en possédant la qualité de tout acheter, en possédant la qualité de s’approprier tous les objets est donc l’objet comme possession éminente. L’universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. Il passe donc pour tout-puissant... L’argent est l’entremetteur entre le besoin et l’objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l’homme. Mais ce qui sert de médiateur à ma vie sert aussi de médiateur à l’existence des autres hommes pour moi. Pour moi, l’argent, c’est l’autre homme (…) Ce qui grâce à l’argent est pour moi, ce que je peux payer, c’est-à-dire ce que l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. Ma force est tout aussi grande qu’est la force de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles - à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l’effet de la laideur, sa force repoussante, est annulé par l’argent. De par mon individualité, je suis perclus [5], mais l’argent me procure vingt-quatre jambes ; je ne suis donc pas perclus ; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur ; l’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon. L’argent m’évite en outre la peine d’être malhonnête ; on me présume donc honnête ; je suis sans esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? De plus, il peut acheter les gens spirituels et celui qui possède la puissance sur les gens d’esprit n’est- il pas plus spirituel que l’homme d’esprit ? Moi qui par l’argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, ne suis-je pas en possession de tous les pouvoirs humains ?
Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? (…) Si l’argent est le lien qui me lie à la vie humaine, à la société, à la nature et à l’homme, l’argent n’est-il pas le lien de tous les liens ? Ne peut-il pas dénouer et nouer tous les liens ? N’est-il pas non plus de ce fait le moyen universel de séparation ? (…) La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, la fraternisation des impossibilités - la force divine - de l’argent sont impliquées dans son essence en tant qu’essence générique aliénée, aliénante et s’aliénant, des hommes. Il est la puissance aliénée de l’humanité. »
Marx, Manuscrits de 1844, Garnier Flammarion, pp. 209-210

Questions

Questions pour guider votre analyse : répondez aux questions suivantes en justifiant à chaque fois votre réponse
1. Pourquoi une telle insistance au début du texte sur le terme de « possession » ? on dit de l’essence qu’elle possède un prédicat (ou qualité) Peut-on ici dissocier la qualité de l’essence de l’argent ?
2. En quoi consiste la « toute-puissance » de l’argent ? A qui accorde-t-on traditionnellement cette dernière ? A qui s’identifie l’homme ? Montrer comment se met en place une religion de l’argent.
3. Cette infinie puissance n’est-elle pas source d’aliénation ?
4. Aristote rappelle, dans l’Organum, que le prédicat n’existe pas, n’est pas une existence, car seul un être singulier existe. Le vérifie-t-on ici ?
5. Si l’argent est défini par son prédicat, son essence ne disparaît-elle pas ?
6. Marx écrit : « il passe pour tout-puissant ». L’est-il en vérité ?
7. Qu’est-ce qu’un entremetteur ? Pourquoi choisir ce terme pour désigner l’argent ? A qui Faust vend-il son âme pour être tout-puissant ?
8. L’argent est-il le mal ? Que fait-il perdre à l’homme qui institue son humanité ? Expliquez : « Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité »
9. Quel est le sens des exemples du texte ? Que nous donnent-ils à comprendre de l’homme ?
10. N’y-a-t-il pas corruption du principe de non-contradiction dans cette position d’un contraire à partir de son identité ? Comment comprendre que je suis le contraire de toutes mes impuissances par l’argent ?
11. Quelle est la conséquence pour la vérité ? La philosophie ?
12. La malédiction est-ce le travail ou le discours de l’argent ?
Exercices de synthèse et de rédaction :
13. En vous appuyant sur vos réponses aux questions précédentes, dégagez le thème de ce texte, formulez le problème qu’il soulève ainsi que la thèse principale qui s’y trouve soutenue.

14. En vous appuyant sur vos réponses à la question 13, rédigez une introduction pour l’explication de ce texte.

  • MORE, Thomas, L’utopie. Première fiction politique d’un pays où tous les hommes travaillent.
  • NIETZSCHE, Aurore, § 173 ; Gai savoir, §§ 42, 280, 329, 348, 349, 373 ; Par-delà le bien et le mal, § 13, 58 ;
    Généalogie de la morale, III, 18 ; L’État chez les Grecs, Préface (dans Œuvres, I**)
  • PLATON, République, II, 369-376 ; Timée (l’âme comme travail — toujours inaccompli — de réaliser l’Idée
    dans le devenir : voir Grimaldi, Le travail, p. 23 ; Le désir et le temps, p. 276-281 ; « Le platonisme,
    ontologie de l’échec », Revue de métaphysique et de morale, 1968)
  • ROUSSEAU, Emile, III.
    CAMPAGNOLO, Gilles. L’Économie politique de Rousseau : la première confrontation moderne du droit et de l’économie politique In : Rousseau et la philosophie [en ligne]. Paris : Éditions de la Sorbonne, 2004 (généré le 26 juillet 2022). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/psorbo...> . ISBN : 9791035102678. DOI : https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.18731.
  • SARTRE, L’Etre et le Néant, p. 663-689 ; Critique de la raison dialectique, pp. 153-253, 369-377, 638-638.
  • SARTRE L’Existentialisme est un humanisme

Le travail et l’existence

« S’il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition. Ce n’est pas par hasard que les penseurs d’aujourd’hui parlent plus volontiers de la condition de l’homme que de sa nature. Par condition ils entendent avec plus ou moins de clarté l’ensemble des limites a priori qui esquissent sa situation fondamentale dans l’univers. Les situations historiques varient : l’homme peut naître esclave dans une société païenne ou seigneur féodal ou prolétaire. Ce qui ne varie pas, c’est la nécessité pour lui d’être dans le monde, d’y être au travail, d’y être au milieu d’autres et d’y être mortel. » Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Folio essais, p. 60.

  • SMITH, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776).
  • WEBER Max, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme

Travail et souffrance

La liste concrète des douleurs des ouvriers fournit celle des choses à modifier. Il faut supprimer d’abord le choc que subit le petit gars qui à douze ou treize ans sort de l’école et entre à l’usine. Certains ouvriers seraient tout à fait heureux si ce choc n’avait laissé une blessure toujours douloureuse ; mais ils ne savent pas eux-mêmes que leur souffrance vient du passé. L’enfant à l’école, bon ou mauvais élève, était un être dont l’existence était reconnue, qu’on cherchait à développer, chez qui on faisait appel aux meilleurs sentiments. Du jour au lendemain il devient un supplément à la machine, un peu moins qu’une chose, et on ne se soucie nullement qu’il obéisse sous l’impulsion des mobiles les plus bas, pourvu qu’il obéisse. La plupart des ouvriers ont subi au moins à ce moment de leur vie cette impression de ne plus exister, accompagnée d’une sorte de vertige intérieur, que les intellectuels ou les bourgeois, même dans les plus grandes souffrances, ont très rarement l’occasion de connaître. Ce premier choc, reçu si tôt, imprime souvent une marque ineffaçable. Il peut rendre l’amour du travail définitivement impossible.
Il faut changer le régime de l’attention au cours des heures de travail, la nature des stimulants qui poussent à vaincre la paresse ou l’épuisement – stimulants qui aujourd’hui ne sont que la peur et les sous –, la nature de l’obéissance, la quantité trop faible d’initiative, d’habileté et de réflexion demandée aux ouvriers, l’impossibilité où ils sont de prendre part par la pensée et le sentiment à l’ensemble du travail de l’entreprise, l’ignorance parfois complète de la valeur, de l’utilité sociale, de la destination des choses qu’ils fabriquent, la séparation complète de la vie du travail et de la vie familiale. On pourrait allonger la liste.

L’enracinement Le déracinement ouvrier

« Travail : le pacte originel de l’homme avec la nature, de l’âme avec son corps. » (OC, VI-1, 105)

Contact spécifique avec la beauté du monde
« Le travail physique constitue un contact spécifique avec la beauté du monde, et même, dans les meilleurs moments, un contact d’une plénitude telle que nul équivalent ne peut se trouver ailleurs. L’artiste, le savant, le penseur, le contemplatif doivent pour admirer réellement l’univers percer cette pellicule d’irréalité qui le voile et en fait presque pour tous les moments de leur vie, un rêve ou un décor de théâtre. Ils le doivent, mais le plus souvent ne le peuvent pas. Celui qui a les membres rompus par l’effort d’une journée de travail, c’est-à-dire d’une journée où il a été soumis à la matière, porte dans sa chair comme une épine la réalité de l’univers. La difficulté pour lui est de regarder et d’aimer ; s’il y arrive, il aime le réel. » (AD5, 161)

« La fonction spirituelle du travail physique est la contemplation des choses, la contemplation de la nature. » (OC, VI-3, 399).
« Nulle poésie concernant le peuple n’est authentique si la fatigue n’y est pas, et la faim et la soif issues de la fatigue. » (OC, VI-2, 63)

Le travail physique comme obéissance

« Le travail physique consenti est, après la mort consentie, la forme la plus parfaite de la vertu d’obéissance. » (E2, 372)
« Travailler - si l’on est épuisé, c’est devenir soumis au temps comme à la matière ; La pensée est contrainte de passer d’un instant à l’instant suivant sans s’accrocher au passé et à l’avenir. C’est là obéir. » (PG5, 204-205)
« Celui qui doit travailler tous les jours sent dans son corps que le temps est inexorable. Travailler. Éprouver le temps et l’espace. » (OC, VI-2, 63)

Équilibre apparent entre le vouloir humain et la nécessité

« La nécessité est une ennemie pour l’homme tant qu’il pense à la première personne. A vrai dire il a avec elle les trois espèces de rapports qu’il a avec les hommes. Par la rêverie ou par l’exercice de la puissance sociale elle semble son esclave. Dans les contrariétés, les privations, les peines, les souffrances, mais surtout dans le malheur elle apparaît comme un maître absolu et brutal. Dans l’action méthodique il y a un point d’équilibre où la nécessité, par son caractère conditionnel, présente à la fois à l’homme des obstacles et des moyens par rapport aux fins partielles qu’il poursuit, et où il y a une espèce d’égalité entre le vouloir d’un homme et la nécessité universelle. Ce point d’équilibre est aux rapports de l’homme avec le monde ce qu’est la justice naturelle aux rapports entre les hommes (...). » (IPC, 144)

« L’équilibre entre le vouloir humain et la nécessité dans l’action méthodique est seulement une image ; si on le prend pour la réalité, c’est un mensonge. Notamment, ce que l’homme prend pour des fins ce sont simplement des moyens. La fatigue force à s’apercevoir de l’illusion. Dans l’état de fatigue intense, l’homme cesse d’adhérer à sa propre action et même à son propre vouloir ; il se perçoit comme une chose qui en pousse d’autres parce qu’elle est elle-même poussée par une contrainte. Effectivement la volonté humaine, quoiqu’un certain sentiment de choix y soit irréductiblement attaché, est simplement un phénomène parmi tous ceux qui sont soumis à la nécessité. La preuve est qu’elle comporte des limites. L’infini seul est hors de l’empire de la nécessité. » (IPC, 145)

OUVRAGES SCIENTIFIQUES ET ARTICLES

Classement par thèmes

  • CUKIER Alexis Le travail démocratique, PUF, 2018
  • ALEXIS CUKIER Qu’est-ce que le travail ? mars 2018 Vrin - Chemins Philosophiques
  • VINCENT Jean Marie Critique du travail. Le faire et l’agir, 1987, réédité en 2019
  • FISCHBACH F , MERKER A., MOREL F.M., RENAULT E, Histoire philosophique du travail, VRIN, 2022

LES GRECS ET LE TRAVAIL

Dans la pensée grecque antique, le mot "travail » semble ne pas avoir d’équivalent. 
Extrait de Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs. Etudes de psychologie historique, François Maspéro, 1965, p. 219-225

Charles Kanelopoulos,  <Travail et technique chez les grecs. L’approche de J.-P. Vernant Techniques & Culture [En ligne], 54-55 | 2010, août 2020. (DOI : https://doi.org/10.4000/tc.5006

  • PLATON Commentaire du PolitiquePlaton L’apologie de Socrate. L’enquête de Socrate
  • Hésiode Les Travaux et les jours version PDF
  • Division du travail et société politique dans le Protagoras, la République et les Lois : l’autarcie en question. Anne Balansard Université de Provence-UMR 6125
  • Le statut du travail dans la société en Grèce ancienne, et son rôle dans la cosmologie du Timée : une contradiction> > Luc Brisson Institut d’Etudes lévinassienne Migeotte Léopold. 64. Les philosophes grecs et le travail dans l’Antiquité D. Mercure et J. S>Aristote Les Politiques I, 2-7/13
  • Lévy Edmond. . In : Mélanges Pierre Lévêque. Tome 3 : Anthropologie et société. Besançon : Université de Franche-Comté, 1989. pp. 197-213. (Annales littéraires de l’Université de Besançon, 404)

  • Le travail dans l’histoire de la pensée occidentale, Québec, 2003, p. 11-32.. In : , . Économie et finances publiques des cités grecques. Volume II. Choix d’articles publiés de 2002 à 2014. Lyon : Maison de l’Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 2015.pp. 367-381. (Collection de la Maison de l’Orient méditerranéen. Série épigraphique, 54 > 
  • Les origines du travail :

    • Produit de la force par l’espace parcouru : Descartes

    Sur l’origine cartésienne de la notion de travail (entendu comme le produit de la force par l’espace parcouru), voir G. Milhaud, Descartes savant, Alcan, 1921, p. 176-190.
    « La même force qui peut lever un poids, par exemple, de cent livres à la hauteur de deux pieds, peut en lever aussi un de 200 livres, à la hauteur d’un pied, ou un de 400 à la hauteur d’un demi pied, et ainsi des autres, si tant est qu’elle lui soit appliquée. Et ce principe ne peut manquer d’être reçu, si l’on considère que l’effet est toujours proportionnel à l’action qui est nécessaire pour le produire » Descartes, À Huygens, 5 octobre 1637, AT, I, p. 436

    • L’éthique du travail et son origine protestante
      Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

      TRAVAIL SOCIETE COMMUNAUTE

      Sous la direction de Jean-Claude Gens et Csaba Olay : Charles TaylorInterprétation,
      modernité et identité. Interpretation, modernity and identity Le Cercle Herméneutique Éditeur
      Ouvrage publiée avec le soutien de projet*ERC_HU BETEGH09 de MAG Zrt.
      Central European University et Institut Français Budapes
      Taylor, Les sources du moi, p. 291 (et ensemble du chapitre)

    Définitions :

    Travail et force

    "L’usage ou l’emploi de la force de travail, c’est le travail. L’acheteur de cette force la consomme en faisant travailler le vendeur. Pour que celui-ci produise des marchandises, son travail doit être utile, c’est-à-dire se réaliser en valeurs d’usage. C’est donc une valeur d’usage particulière, un article spécial que le capitaliste fait produire par son ouvrier. De ce que la production de valeurs d’usage s’exécute pour le compte du capitaliste et sous sa direction, il ne s’ensuit pas, bien entendu, qu’elle change de nature. Aussi, il nous faut d’abord examiner le mouvement du travail utile en général, abstraction faite de tout cachet particulier que peut lui imprimer telle ou telle phase du progrès économique de la société.
    Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement, sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ, c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but, dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n’est pas momentanée. L’oeuvre exige pendant toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d’une tension constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que par son objet et son mode d’exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui, comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot, qu’il est moins attrayant."
    Marx, Le Capital, 1867, livre I, 3e section, chapitre VII, trad. Joseph Roy, entièrement révisée par l’auteur, 1875, Éditions sociales, 1974, pp. 180-181.

    Marx Travail et valeur

    Définition du travail

    « Le travail paraît être une catégorie tout à fait simple. Même la représentation de ce dernier dansson universalité — en tant que travail en général — est ancestrale. Pourtant, sais,économiquement dans cette simplicité, le « travail » est une catégorie tout aussi moderne que lesnrapports qui engendrent cette abstraction simple. Le système monétaire p. ex. pose la richesse d’une manière encore tout à fait objective [objektiv], comme une chose extérieure à soi dans l’argent. Face à ce point de vue, ce fut un grand progrès lorsque le système manufacturier ou commercial posa la source de la richesse, de l’objet qu’elle était, dans l’activité subjective — le travail commercial et manufacturier, même s’il ne saisit encore cette activité elle-même que dans son caractère limité, comme activité lucrative. Face à ce système, le système physiocratique, qui pose une forme de travail déterminée — l’agriculture — comme la forme créatrice de richesse, et l’objet [Objekt] lui-même non plus sous le déguisement de l’argent4 mais comme produit en général, résultat universel du travail. Ce produit, conformément au caractère limité de l’activité en question, demeure encore posé comme un produit encore naturellement déterminé — produit agricole, produit de la terre par excellence(5)
    Ce fut un immense progrès lorsqu’Ad. Smith rejeta toute déterminité de l’activité qui engendre la richesse : le travail tout court, ni manufacturier, ni commercial, ni agricole, mais les uns tout autant que les autres. Et avec l’universalité abstraite de l’activité créatrice de richesse, en même
    temps l’universalité de l’objet déterminé comme richesse, produit en général ou de nouveaubtravail en général, mais en tant que travail passé, objectivé. Le fait qu’Ad. Smith lui-même retombe encore de temps en temps dans le système physiocratique témoigne de la difficulté et de la grandeur de cette transition. Il pourrait alors sembler que l’on n’a trouvé avec cela que l’expression abstraite de la relation la plus simple et la plus ancestrale dans laquelle entrent les hommes — quelle que soit la forme de société — en tant qu’ils produisent. D’un certain côté, cela est juste. D’un autre côté, ça ne l’est pas. L’indifférence vis-à-vis d’un type de travail déterminé présuppose une totalité de types de travaux effectifs très développée, dont aucun n’est
    prédominant. Ainsi, les abstractions les plus universelles ne naissent en général qu’avec le développement concret le plus riche, là où quelque chose apparaît commun à beaucoup, commun à tous. C’est alors qu’il cesse de ne pouvoir être pensé que sous une forme particulière. D’un autre côté, cette abstraction du travail n’est pas du tout que le résultat spirituel d’une totalité concrète de travaux. L’indifférence face au travail déterminé correspond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d’un travail à l’autre. et où le type déterminé du travail leur est contingent et donc indifférent. Le travail est ici advenu, non pas seulement dans la catégorie mais dans la réalité effective, comme moyen de la création de richesse en général. et il a cessé de se confondre, en tant que détermination, avec les individus, dans une particularité. Un tel état atteint son plus haut développement dans la forme d’existence la plus moderne de la société
    civile bourgeoise — les États-Unis. Ce n’est donc qu’ici que l’abstraction de la catégorie « travail »,
    « travail en général », travail sans phrase(6), le point de départ de l’économie moderne, devient vraie
    en pratique. L‘abstraction la plus simple, que l’économie moderne met au premier rang et qui exprime une
    relation ancestrale et valable pour toutes les formes de société, n’apparaît donc pourtant vraie en pratique, sous cette abstraction, qu’en tant que catégorie de la société la plus moderne. On pourrait dire que ce qui apparaît aux États-Unis comme produit historique apparaît chez les Russes p. ex. — cette indifférence vis-à-vis du travail déterminé — comme une disposition naturelle-spontanée. Seulement il y a une sacrée différence entre le fait que des barbares aient des dispositions pour être employés à tout et n’importe quoi et le fait que descivilisés s’y emploient eux-mêmes. Et ensuite, en pratique, ce qui correspond chez les Russes à
    cette indifférence vis-à-vis de la déterminité du travail, c’est leur assujettissement à un travail tout
    à fait déterminé dont ils ne sont arrachés que par des influences de l’extérieur.
    Cet exemple du travail montre de manière frappante comment même les catégories les plus abstraites, quoiqu’elles soient valables — précisément du fait de leur abstraction — pour toutes les époques, sont, sous la déterminité de cette abstraction même, tout autant le produit de rapports historiques, et comment elles ne sont pleinement valables que pour et à l’intérieur de ces rapports. » Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (Introduction de 57 aux Grundrisse), Éditions sociales, GEME, p. 51-52.
    4 Correction de Marx : « sous la forme de l’argent » [note des éditeurs de la MEGA]
    5 En français dans le texte
    6 En français dans le texte

    Herland Michel. A propos de la définition du travail productif. Une incursion chez les grands anciens. In : Revue économique, volume 28, n°1, 1977. pp. 109-133 ;
    doi : https://doi.org/10.3406/reco.1977.408307
    https://www.persee.fr/doc/reco_0035-2764_1977_num_28_1_408307

    • José Arthur Giannotti, Origines de la dialectique du travail, Aubier Montaigne, 1971 ;
    • Jean-Luc Petit, Du travail vivant au système des actions. Une discussion de Marx, Seuil Marx) ;
    • JeanLouis Bertocchi, Marx et le sens du travail, Éditions sociales, 1996 ;
    • André Tosel, Études sur Marx (et Engels), vers un communisme de la finitude, Kimé, 1996, chap. 2 (« Centralité et non-centralité du travail ou la passion des hommes superflus ») ;
    • Antoine Artous, Travail et émancipation sociale. Marx et le travail, Syllepse, 2003 ;
    • Antoine Artous, Le travail et l’émancipation. Karl Marx, Textes choisis, éditions sociales, 2016.
    • Bernard Mabille, Hegel. L’épreuve de la contingence, Aubier, 1999, section 10 (« Travailler et dire »)
    • Bernard Bourgeois, Hegel. Les actes de l’esprit, Vrin, 2001, chapitre 3 (« Le travail »).

    TRAVAIL ET BRICOLAGE

    • Michel de Certeau, L’invention du quotidien, Folio essais
    • André Gorz, Les métamorphoses du travail, Critique de la raison économique, Folio essais
    • François Odin et Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, Presses polytechniques et universitaires romandes
    • Jean-Claude Beaune, Le déchet, le rebut, le rien, Champ Vallon
    • François Jacob, Le jeu des possibles, Essai sur la diversité du vivant (en particulier le chapitre 2 : Le bricolage de l’évolution)
    • Pierre-François Dupont-Beurier, Petite philosophie du bricoleur, Éditions Milan

    Terre, propriété, travail

    ROUSSEAU

    • Droit romain et travail

    Caton l’Ancien (234-149 av. J. C.) est l’auteur de De agricultura (environ 150 av. J. C.), l’un des tout premiers traités d’agriculture romaine. Loin d’être condamnable, le profit réalisé par la vente de produits agricoles est le moyen le plus honnête d’enrichissement des propriétaires. En revanche, le commerce de l’argent, le prêt à intérêt doivent être combattus.

    M. Terentius Varron (116-27 av. J. C.) est l’auteur de Rerum Rusticarum, un traité d’économie rurale, qui constitue une véritable encyclopédie des connaissances sur la gestion d’un domaine agricole vivant en autarcie.

    Lucius Junius Moderatus Columelle (1e siècle après J. C.), un contemporain de Sénèque, est l’auteur du traité De Re Rustica, en 12 livres, dans lequel il s’oppose au système de la grande exploitation agricole qui contribue à accroître le coût des biens alimentaires et il prône la petite culture intensive.

    Pline l’Ancien (23-79 après J. C.) lui aussi condamne la grande exploitation agricole. Il est l’auteur de la célèbre formule : "latifundia perdidere Italiam" ("La grande propriété a fait la ruine de l’Italie" (Histoire naturelle, XVIII, 35).

    En revanche, il faut souligner l’importance que prendra le droit romain dans la pensée occidentale, en particulier sur les questions des contrats individuels et de la propriété privée.

    TRAVAIL ET TECHNIQUE

    Philippe TOUCHETL’objet technique et le travail, explication d’un texte de Gilbert SIMONDONPDF sur Simondon : Lien qui présente une rédaction d’explication de texte

    cours

    Evelyne OLÉONTechnique, travail et art : le bricolage : VIDÉO 1 - VIDÉO 2 - Dailymotion >VIDÉO 1 - VIDÉO 2 - Dossier - PDF

    Hélène DEVISSAGUETTravail et société - Dailymotion >VIDÉO - Dossier - PDF

    Xavier ENSELMELe marché du travail - VIDÉO 1 - VIDÉO 2 -Dossier - PDF

    Marie-France HAZEBROUCQLa paresse - Dailymotion >VIDÉO - Dossier - PDF

    Travail, nature et société

    Romuald Dupuy, « Du travail de la nature au travail dans la société chez les Physiocrates », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 110 | 2009, mis en ligne le 01 octobre 2012, consulté le 07 septembre 2022. URL : http://journals.openedition.org/chrhc/1984 ; DOI : https://doi.org/10.4000/chrhc.1984

    Hélène DEVISSAGUET, Prof. en Classes Préparatoires au Lycée Condorcet, à Paris,
    Cours interactif de philosophie donné dans le cadre du Projet Europe, Éducation, École
    Diffusion en visioconférence le 06 novembre 2014

    Travail et valeur

    Smith ne s’interroge pas sur ce en quoi consiste l’activité concrète de travail, la définition qu’il donne du travail est purement instrumentale : le travail c’est cette puissance humaine ou machinique qui permet de créer de la valeur, le travail est « ce qui crée de la valeur ». D’un côté, le travail apparaît comme une dépense physique, qui a pour corollaire l’effort, la fatigue et la peine et de l’autre, le travail est cette substance en quoi toute chose peut se résoudre et qui permet l’échange universel car tous les objets que nous échangeons contiennent du travail, toutes les choses sont décomposables en travail, en quantité de fatigue ou de dépense physique.
    Smith ne dit pas ce qu’est le travail mais désormais il est devenu possible de dire le travail.

    LAVIALLE Christophe

     ; travail et morale

    • Une activité inutile est-elle pour autant sans valeur ?
    • Sans les échanges, le travail aurait-il une valeur ?
    • Le travail a-t-il une valeur morale ?

    TEXTES

    Valeur d’usage et valeur d’échange

    Aristote

    « Toute propriété a deux usages, qui tous deux lui appartiennent essentiellement, sans toutefois lui appartenir de la même façon : l’un est spécial à la chose, l’autre ne l’est pas. Une chaussure peut à la fois servir à chausser le pied ou à faire un échange. On peut du moins en tirer ce double usage. Celui qui, contre de l’argent ou contre des aliments, échange une chaussure dont un autre a besoin, emploie bien cette chaussure en tant que chaussure, maïs non pas cependant avec son utilité propre ; car elle n’avait point été faite pour l’échange. J’en dirai autant de toutes les autres propriétés ; l’échange, en effet, peut s’appliquer à toutes, puisqu’il est né primitivement entre les hommes de l’abondance sur tel point et de la rareté sur tel autre, des denrées nécessaires à vivre »
    Aristote, Politique, Livre I, 3, 1257a.

    "[…] de chaque objet possédé il y a un double usage ; dans les deux cas il s’agit d’un usage de la chose en tant que telle, mais pas en tant que telle de la même manière : l’un est propre et l’autre n’est pas propre à l’objet. Ainsi une chaussure sert à chausser et être échangée ; ce sont bien deux usages d’une chaussure en tant que telle, car celui qui troque une chaussure avec celui qui en a besoin contre de l’argent ou de la nourriture se sert aussi de la chaussure en tant que chaussure, mais pas selon son usage propre : en effet, elle n’a pas été fabriquée en vue du troc. Et il en est de même pour les autres choses que nous possédons. Car il y a échange de tout : il a son origine première dans ce fait conforme à la nature que les hommes ont parfois plus, parfois moins des choses qu’il faut. En ce sens il est clair que le petit commerce n’appartient pas par nature à la chrématistique, car c’est seulement dans la mesure où il le faut qu’on en vint nécessairement à pratiquer le troc. […] Car alors on échange des choses utiles les unes contre les autres et rien de plus, par exemple on donne et on reçoit du vin contre du blé, et ainsi pour chaque chose de cette sorte. Et cet échange-là n’est ni contraire à la nature ni une espèce de chrématistique ; il existait, en effet, pour compléter l’autarcie naturelle. C’est pourtant de lui qu’est logiquement venue la chrématistique.
    Car quand on eut plus recours à l’étranger pour importer ce dont on manquait et exporter ce qu’on avait en surplus, nécessairement s’introduisit l’usage de la monnaie. Il n’est pas aisé, en effet, de transporter toutes les denrées naturellement indispensables ; c’est pourquoi pour les troquer on convint de quelque chose que l’on pût aussi bien donner que recevoir, et qui, tout en étant elle-même au nombre des choses utiles, ait la faculté de changer de mains pour les besoins de la vie, par exemple le fer, l’argent et toute autre matière semblable, dont la valeur fût d’abord simplement définie par les dimensions et le poids, puis finalement par l’apposition d’une empreinte, pour éviter d’avoir sans cesse à les mesurer ; l’empreinte, en effet, fut apposée comme signe de la quantité du métal. Une fois donc la monnaie inventée à cause des nécessités du troc, naquit une autre forme de chrématistique, la forme commerciale, ce qui se manifesta sans doute d’abord de manière simple, puis, l’expérience aidant, avec plus d’art en cherchant d’où et comment viendrait, par l’échange, le plus grand profit possible. C’est pourquoi les gens pensent que la chrématistique a principalement rapport avec la monnaie, et que sa fonction est d’avoir les moyens de faire connaître d’où l’on peut tirer une grande quantité de valeurs : elle semble, en effet, produire de la richesse et des valeurs. Car on pense souvent que la richesse c’est une masse de numéraire, parce que c’est au numéraire qu’on rapporte la chrématistique sous sa forme commerciale.« Aristote, Les Politiques, Livre I, chap. 9, 1256 b-1257a, tr. fr. Pierre Pellegrin, GF, 1993, p. 115-117. »Chacune des choses que nous possédons a deux usages, dont aucun ne répugne à sa nature, mais, pourtant, l’un est propre et conforme à sa destination, l’autre détourné à quelque autre fin. Par exemple, l’usage propre d’un soulier est de chausser ; on peut aussi le vendre ou l’échanger pour se procurer de l’argent ou du pain, ou quelque autre chose, et cela sans qu’il change de nature ; mais tel n’est pas là son usage propre, n’ayant pas été inventé pour le commerce. Il en va de même des autres choses que nous possédons. La nature ne les a point faites pour être échangées ; mais les hommes en ayant les uns plus, les autres moins qu’il ne leur faut, ce hasard en a amené l’échange.
    Ce n’est pas, non plus, la nature qui a produit le commerce consistant à acheter pour revendre plus cher. L’échange était un expédient nécessaire pour procurer à chacun de quoi suffire à ses besoins. Il n’en fallait point dans la société primitive des familles où tout était commun. Il n’est devenu nécessaire que dans les grandes sociétés et après la séparation des propriétés. […]
    C’est ce commerce qui, dirigé par la raison, a fait imaginer la ressource de la monnaie. [...] On convint donc de se donner et de recevoir réciproquement en échange quelque autre chose qui, outre sa valeur intrinsèque, eût la commodité d’être plus maniable et d’un transport plus facile, telle que du métal, soit du fer, soit de l’argent, soit tout autre, qu’on détermina d’abord par son volume ou par son poids, et qu’ensuite on marqua d’un signe distinctif de sa valeur, pour n’avoir pas la peine de mesurer,ou de peser à tout moment."
    Aristote, La Politique, 1, 3, §11-14, trad. M. Prélot, Gonthier-Médiations, p. 30-31.

    Adam Smith

    "Il faut observer que le mot valeur a deux significations différentes ; quelquefois il signifie l’utilité d’un objet particulier, et quelquefois il signifie la faculté que donne la possession de cet objet d’en acheter d’autres marchandises. On peut appeler l’une, Valeur en usage, et l’autre, Valeur en échange. - Des choses qui ont la plus grande valeur en usage n’ont souvent que peu ou point de valeur en échange ; et, au contraire, celles qui ont la plus grande valeur en échange n’ont souvent que peu ou point de valeur en usage. Il n’y a rien de plus utile que l’eau, mais elle ne peut presque rien acheter ; à peine y a-t-il moyen de rien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n’a presque aucune valeur quant à l’usage, mais on trouvera fréquemment à l’échanger contre une très grande quantité d’autres marchandises. [...]
    Ainsi la valeur d’une denrée quelconque pour celui qui la possède, et qui n’entend pas en user ou la consommer lui-même, mais qui a l’intention de l’échanger pour autre chose, est égale à la quantité de travail que cette denrée le met en état d’acheter ou de commander.

    Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise [....]. Elles [les marchandises] contiennent la valeur d’une certaine quantité de travail, que nous échangeons pour ce qui est supposé alors contenir la valeur d’une quantité égale de travail. Le travail a été le premier prix, la monnaie payée pour l’achat primitif de toutes choses. Ce n’est point avec de l’or ou de l’argent, c’est avec du travail, que toutes les richesses du monde ont été achetées originairement, et leur valeur pour ceux qui les possèdent et qui cherchent à les échanger contre de nouvelles productions, est précisément égale à la quantité de travail qu’elles le mettent en état d’acheter ou de commander.
    Adam Smith, Recherches sur la nature et sur les causes de la richesse des nations, 1776, Chap. 4 - 5, Gallimard Idées, p. 60-62.

    David Ricardo

    "Adam Smith a remarqué que le mot VALEUR a deux significations différentes et exprime, tantôt l’utilité d’un objet quelconque, tantôt la faculté que cet objet transmet à celui qui le possède, d’acheter d’autres marchandises. Dans un cas la valeur prend le nom de valeur en usage ou d’utilité : dans l’autre de valeur en échange. Ce n’est pas l’utilité qui est la mesure de la valeur échangeable, quoiqu’elle lui soit absolument essentielle. Si un objet n’était d’aucune utilité, ou, en d’autres termes, si nous ne pouvions le faire servir à nos jouissances, ou en tirer quelque avantage, il ne posséderait aucune valeur échangeable quelle que fût d’ailleurs sa rareté, ou quantité de travail nécessaire pour l’acquérir. « Les choses, dit encore Adam Smith, qui ont le plus de valeur d’utilité n’ont souvent que fort peu ou point de valeur échangeable ; tandis que celles qui ont le plus de faveur échangeable ont fort peu ou point de valeur d’utilité. » L’eau et l’air, dont l’utilité est si grande, et qui sont même indispensables à l’existence de l’homme, ne peuvent cependant, dans les cas ordinaires, être donnés en échange pour d’autres objets. L’or, au contraire, si peu utile en comparaison de l’air ou de l’eau, peut être échangé contre une grande quantité de marchandises
    Les choses, une fois qu’elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources, de leur rareté et de la quantité de travail nécessaire pour l’acquérir.
    Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté. Nul travail ne pouvant en augmenter la quantité, leur valeur ne peut baisser par suite d’une plus grande abondance. Tels sont les tableaux précieux, les statues, les livres et les médailles rares [...].
    Ils ne forment cependant qu’une très petite partie des marchandises qu’on échange journellement. Le plus grand nombre des objets que l’on désire posséder étant le fruit de l’industrie, on peut le multiplier, non seulement dans un pays, mais dans plusieurs [...].
    Quand donc nous parlons des marchandises, de leur valeur échangeable, et des principes qui règlent les prix relatifs, nous n’avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s’accroître par l’industrie de l’homme, dont la production est encouragée par la concurrence, et n’est contrariée par aucune entrave.
    Dans l’enfance des sociétés la valeur échangeable des choses, ou la règle qui fixe la quantité que l’on doit donner d’un objet pour un autre, ne dépend que de la quantité comparative de travail qui a été employée à la production de chacun d’eux."
    David Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817, tr. fr. Pierre Dockès, Champs Flammarion, 1977, p. 25-26.

    Jean-Baptiste Say

    « Je ne saurais m’empêcher de remarquer ici que cette nécessité de fixer la valeur des choses par la valeur qu’on peut obtenir en retour de ces mêmes choses, dans l’échange qu’on voudrait en faire, a détourné la plupart des écrivains du véritable objet des recherches économiques. On a considéré l’échange comme le fondement de la richesse sociale, tandis qu’il n’y ajoute effectivement rien. Deux valeurs qu’on échange entre elles, un boisseau de froment et une paire de ciseaux, ont été préalablement formées avant de s’échanger ; la richesse qui réside en elles existe préalablement à tout échange ; et, bien que les échanges jouent un grand rôle dans l’économie sociale, bien qu’ils soient indispensables pour que les produits parviennent jusqu’à leurs consommateurs, ce n’est point dans les échanges mêmes que consiste la production ou la consommation des richesses. Il y a beaucoup de richesses produites, et même distribuées sans échange effectif. »
    Jean-Baptiste Say, Note à l’édition du livre de Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817, tr. fr. Cécile Soudan, GF, 1992, p. 455-456.

    ECONOMIE POLITIQUE

  • LAVIALLE, Christophe (dir.). Le travail en question, XVIIIe-XXe siècles. Nouvelle édition [en ligne]. Tours : Presses universitaires François-Rabelais, 2011 (généré le 30 mai 2022). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pufr/12767. ISBN : 9782869065901. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pufr.1276L’invention du travail
  • e siècle : les prolégomènes

    1. Naissance de l’ECONOMIE POLITIQUE (1700-1750)
    2. LES PHYSIOCRATES (1755-1789)
    3. LES INDUSTRIALISTES, LES IDÉOLOGUES ET LE GROUPE DE COPPET (1800-1830)
    4. L’ÉCOLE DE PARIS (1840-1928)

    supplément : Bibliographie générale

    à lire : Christine Jéhanno, « Le travail au Moyen Âge, à Paris et ailleurs : retour sur l’histoire d’un modèle », Médiévales [En ligne], 69 | automne 2015, mis en ligne le 30 novembre 2017, consulté le 17 avril 2022. URL : http://journals.openedition.org/medievales/7567 ; DOI : https://doi.org/10.4000/medievales.7567

    Travail et souffrance

    • Dans la Genèse III-16-18 on lit bien trop vite le châtiment d’Adam et Eve par Dieu. Ils ne sont pas condamnés au travail qui manifestement existe déjà mais à la souffrance, souffrance que la philosophe Simone Weil ne cessera d’éclairer.
      Il dit à la femme : J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. Il dit à l’homme : Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné cet ordre : Tu n’en mangeras point ! le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs

      La Scolastique

      A partir du XIe siècle, on constate en Europe un phénomène de croissance économique qui atteindra son apogée au milieu du XIIIe siècle. Grâce aux défrichements et à l’assolement triennal, les rendements agricoles augmentent. La production artisanale (textile, par exemple) augmente. Cet essor va de pair avec une croissance démographique (de 1000 à 1300, la population européenne serait passée approximativement de 40 à 70 millions. Certaines régions (Flandres, Italie du Nord) se développent et ont des effets d’entraînement sur la campagne. Des villes telles que Gênes, Venise, Florence, Gand ou Bruges deviennent prospères. En outre, entre les villages et les villes se multiplient les bourgs, sièges de l’administration, de la justice et du commerce (artisanat, marchés hebdomadaires, foires durant quelques semaines). Le commerce de gros à longue distance se développe non seulement grâce aux ports, mais aussi aux foires (Champagne). Peu à peu la société se monétarise et le crédit se développe à partir du XIIIe siècle : on prête aux paysans, aux ouvriers et aux artisans. Cette croissance extensive atteindra ses limites au XIVe siècle et l’Europe va connaître les famines, les guerres, et aussi la Peste noire qui décimera entre 30 et 40 % de la population (1348-1349).

    Entre le XIe et le XIIIe siècle, les débats sur les questions économiques sont animés par trois catégories d’intellectuels :

    • les juristes de droit romain, qui vont, par exemple, assez vite reconnaître le caractère licite du prêt à intérêt ;
    • les scolastiques « canonistes », ou juristes de droit canon, qui construisent une législation à partir des décisions des conciles et des lettres pontificales, et en même temps rédigent des commentaires sur cette législation. Par exemple, le Decretum (Décret) du moine Gratien, publié à Bologne en 1140 et la Summa decretalium (écrite entre 1250 et 1261) d’Henri de Suse, connu sous le nom du cardinal Hostiensis [d’Ostie] (vers 1200-1271).
    • les scolastiques « théologiens ». Au XIIIe siècle, apparaissent des théologiens importants, commentateurs de la pensée aristotélicienne, les dominicains Albert le Grand (1193-1280) et son élève Thomas d’Aquin (1225-1274)

    Au XVIe siècle, en Espagne

    Les théologiens-juristes de l’Université de Salamanque au XVIe siècle, de l’ordre des Dominicains, forment ce que l’on nomme, depuis José Larraz (La época del mercantilismo en Castilla, 1500-1700, Madrid : Aguilar, 1943), l’« Ecole de Salamanque ». Quatre noms importants méritent d’être mentionnés : Francisco de Vitoria (1493-1546), le « fondateur », Domingo de Soto (1495-1560), auteur du De Justicia et Jure (1553), Martín de Azpilcueta (1492-1586), dit Docteur Navarrus, auteur du Comentario resolutorio de cambios (1556) et Tomás de Mercado (1530-1576), auteur de Summa de tratos y contratos de mercaderes (1569). Dans leurs traités sur la justice et leurs manuels de confesseurs, ces théologiens de la « seconde scolastique » discutent du juste prix, de la monnaie, des changes et de l’usure.

    Les idées aristotéliciennes et scolastiques déclinent fortement à partir du XVIe siècle, mais perdurent dans le monde universitaire jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.

    Travail et nature, Marx :

    Le travail, sous sa forme humaine, exige une attention soutenue

    « Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination (Vorstellung) du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n’est pas momentanée. L’œuvre exige pendant
    toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d’une tension constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que par son objet et son mode d’exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui, comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot, qu’il est moins attrayant. » Marx, Le Capital, I, 3e section.

    • Le travail est une organisation

    Le travail comme organisation

    Les hommes se défendent ainsi de ce qui les menace de l’extérieur, de la violence de la nature. Sans doute, les conceptions de ce qui est violence contre laquelle il faut se dresser ou, au contraire, malheur inévitable (punition d’une faute rituelle ou morale, sort inévitable de l’humanité découlant de la force des choses) diffèrent de communauté à communauté ; mais un domaine de la lutte et du travail (lutte par le travail), pour restreint qu’il soit, existe partout. Or, la condition première du succès – condition reconnue comme telle – est l’absence de violence à l’intérieur du groupe. Qu’il y ait une autorité pour assurer cette cohérence structurée, que la morale (le style de vie) la garantisse, on sait que la lutte fratricide est le plus grand des maux, puisqu’elle met en danger l’existence même du groupe et de tous ses membres. Le fait d’une organisation de la non-violence intérieure devient plus visible au fur et à mesure que progressent les formes du travail vers un rendement plus élevé, au-dessus du minimum physiologique (rendement supérieur devenu possible par une organisation plus rationnelle, mieux calculée), jusqu’à ce qu’une science de l’organisation conduise à une intervention consciente dans l’organisation ; le rôle de l’organisation du travail ne devient visible qu’à des étapes avancées de la technique et de l’organisation que la science de l’organisation présuppose en même temps qu’elle en conditionne le progrès : l’organisation même n’a pas besoin d’une telle prise de conscience pour exister et pour fonctionner.

    On classe ainsi les styles de vie, les valeurs, les morales des différentes communautés selon un double critère. Le premier est constitué par le rendement du travail social mesuré au surplus produit par rapport au minimum biologique : de l’ornement à la constitution de réserves communes, jusqu’à la civilisation intellectuelle, artistique, religieuse qui n’entre pas dans la production, jusqu’à l’affranchissement plus ou moins poussé des individus vis-à-vis des obligations de la lutte avec la nature, à l’obtention de loisirs, d’un temps de plus en plus étendu non consacré au travail. L’autre critère est fourni par le degré de satisfaction des membres du groupe, c’est-à-dire le degré mesuré aux tendances à la violence à l’intérieur du groupe. Ces tendances se font jour dans des situations déterminées : ou bien la totalité des membres, la majorité ou un sous-groupe a le sentiment et – à un stade plus évolué de la réflexion sur l’organisation existante et sur une organisation idéale – la conviction que la production globale ne satisfait pas les besoins considérés comme normaux, quoiqu’elle puisse y suffire eu égard aux techniques et aux moyens existants ; ou bien le produit, suffisant mais injustement distribué, prive un sous-groupe d’avantages dont il pourrait disposer s’ils n’étaient pas accaparés par un autre, lequel, quelles que soient ses convictions, agit objectivement de manière injuste et tient en dépendance les spoliés, violemment ou par violence cachée, autrement dit par le mensonge et la ruse qui doivent donner aux exploités le sentiment et la conviction que les conditions de leur existence sont techniquement nécessaires et appartiennent au domaine dans lequel il n’y a aucune place pour la lutte et où, par conséquent, il faut s’incliner. Les deux critères sont intimement liés, sans qu’ils en perdent leur indépendance : on peut mesurer la production (et la productivité) du travail social sans s’occuper des tensions sociales, on peut mesurer celles-ci sans tenir compte de celle-là ; il n’en reste pas moins évident qu’une société riche pourra plus facilement réduire les tensions et qu’une société à tensions faibles peut compter sur une production et une productivité plus grandes.

    XVIIIe siècle : naissance de l’économie politique

    Un cours de Gérard Granel : « Le travail aliéné dans les »Manuscrits de 1844« »

    Cinéma et thème du travail :

    L’an 01. Travail et liberté

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