Les enjeux d’une pensée de l’infini : Giordano Bruno

D’Epicure à Giordano Bruno

Lucrèce LIVRE TROISIÈME De natura Rerum

Ainsi s’adresse Lucrèce à Epicure

« 
Toi qui le premier au fond d’affreuses ténèbres as brandi un si lumineux flambeau pour nous révéler les vrais biens de la vie, je te suis, ô gloire de la Grèce, et j’ose aujourd’hui poser mes pas dans tes pas, non que je veuille devenir ton rival, mais plutôt parce que ton amour me guide et m’exhorte à t’imiter. L’hirondelle ose-t-elle défier les cygnes, les chevreaux aux membres tremblants pourraient-ils lutter à la course avec le cheval fougueux ? Toi, père, qui es l’initiateur, tu prodigues à tes enfants de sages leçons ; c’est dans tes traités, maître glorieux, que semblables aux abeilles butinant çà et là parmi les fleurs des prés, nous allons cueillir nous aussi, pour nous en repaître, des paroles d’or, oui, d’or vraiment, et telles qu’il n’en fut jamais de plus dignes d’une vie éternelle.

A peine ta sagesse a-t-elle commencé à proclamer avec puissance un système de la nature né de ton divin génie, aussitôt s’évanouissent les terreurs de l’esprit, s’écartent les murailles du monde ; je vois à travers le vide immense les choses s’accomplir ; je vois les dieux puissants dans leurs tranquilles demeures que n’ébranlent pas les vents, que les nuages ne battent pas de leur pluie, que la blanche neige glacée n’outrage pas dans sa chute, car un éther toujours serein leur sert de voûte et leur verse à larges flots sa lumière en riant. Tous leurs besoins, la nature y pourvoit et rien en aucun temps n’altère la paix de leurs âmes. Mais par contre, nulle part je n’aperçois les régions de l’Achéron et la terre ne m’empêche point de contempler sous mes pieds tout ce qui s’accomplit dans le vide. Devant de telles visions, une joie divine, un saint frémissement me saisissent à la pensée que ton génie contraignit la nature à se dévoiler tout entière. »

Si Giordano Bruno a lui aussi dissipé les murailles du monde, comme Epicure, il n’est pas atomiste mais reprend l’intuition de Copernic : la terre n’est qu’une partie du système solaire qui lui même n’est qu’une partie d’un autre système. Et ainsi à l’infini. Si Dieu est cause du monde, il ne peut pas l’avoir clos. Bien au contraire, il lui a transmis son essence infinie. L’univers rend visible cette force divine infinie.
Giordano Bruno emprunte à Saint Augustin sa formule [1] : « Ce n’est pas hors de nous qu’il faut chercher la divinité, puisqu’elle est à nos côtés, ou plutôt en notre for intérieur, plus intimement en nous que nous ne le sommes à nous-mêmes. ». Mais le rapprochement n’est que verbal. Pour G. Bruno, Dieu est une force, pas un Dieu personnel présent au plus profond de la personne. En modifiant le sens des propos des anciens philosophes, il commet un contresens, mais un contresens créatif.
Selon Pierre Hadot, dans ce retour aux Anciens, il y a retour à la nature, une nature que le christianisme a occulté. Cela expliquerait l’importance qu’il accorde à Epicure, lui-même héritier des Présocratiques. Ce dernier a libéré les hommes de la superstition en établissant la rationalité des lois physiques qui gouvernent la nature et surtout en introduisant un rapport sans médiation avec la nature. Celle-ci, infinie, met les hommes en relation directe avec Dieu, lui-même infini, refusant l’intermédiaire du Christ.
Giordano Bruno écrit : Il n’y aura donc pas de fin à notre quête et à notre désir dans une vérité qui aurait un terme ou dans un bien enfermé dans des limites. Pour le dire autrement, il y a quête infinie de la sagesse. Ce désir va à l’encontre de l’appât du gain des aventuriers et de la domination technique de la nature par des "mécaniciens", deux raisons qui quelques siècles plus tard cacheront derrière le mot de "voyage" l’esprit de conquête, au moment de la découverte de l’Amérique.
Cette décision d’être un homme libre au service de la connaissance, il la paiera au prix fort quand le bûcher flambera.
(Résumé à partir de Pierre Hadot : Discours et mode de vie philosophique. Les Belles Lettres 2014)

Fiction et vérité chez Giordano Bruno / Olivier Guerrier. In "Journées Giordano Bruno", organisées par l’Université de Toulouse en partenariat avec le Muséum de Toulouse, l’Institut Universitaire de France et Il Laboratorio de l’Université Toulouse Jean-Jaurès-campus Mirail, sous l’égide du Consulat Général d’Italie et avec le soutien de l’Institut culturel italien de Marseille. Toulouse, 9-11 octobre 2014.
Session I : Giordano Bruno, figure de l’errance, 9 octobre 2014.