Portraits de courtisan

Dans Le Courtisan, œuvre dialoguée du XVIe siècle, l’Italien Castiglione donne la parole à divers personnages qui expriment leur conception des bonnes manières et du beau style.

Je ne sais, dit le Comte [1], quelle grâce et quelle autorité peuvent donner aux écrits les mots que l’on doit fuir, non seulement dans la manière de parler, comme nous faisons maintenant (ce que vous reconnaissez vous-même), mais aussi dans toute autre manière que l’on peut imaginer. Car s’il arrivait à n’importe quel homme de bon jugement de faire un discours sur des matières graves au sénat de Florence, qui est la capitale de la Toscane, ou de parler en
privé à une personne de haut rang dans cette cité d’affaires importantes, ou encore à un familier de choses plaisantes, ou à des dames et à des gentilshommes de questions d’amour, que ce soit pour faire des farces ou plaisanter dans des fêtes, des jeux, ou n’importe où ailleurs, en quelque temps, quelque lieu ou quelque occasion que ce soit, je suis certain qu’il se garderait bien de se servir de ces vieux mots toscans ; et s’il s’en servait, outre qu’il se ferait moquer de soi, il ennuierait beaucoup tous ceux qui l’écouteraient.
Il me semble donc fort étrange de considérer comme bons et d’employer quand on écrit des mots que l’on rejette comme mauvais dans les différentes manières de parler, et de vouloir que ce qui ne convient jamais pour parler soit le moyen le plus convenable que l’on puisse employer pour écrire. Car, à mon avis, l’écriture n’est autre chose qu’une forme de parole qui
demeure encore après que l’homme a parlé, et presque une image, ou plutôt la vie des mots. C’est pourquoi, dans la parole, qui se perd dès que le son a été proféré, il y a peut-être certaines choses tolérables, qui ne le sont pas dans l’écriture, parce que l’écriture conserve les mots, les soumet au jugement de celui qui lit, et donne le temps de les considérer mûrement.

Baldassar CASTIGLIONE, Le Courtisan, Livre I, (1528), traduction d’ Alain Pons.

Question d’interprétation littéraire :
Comment le texte distingue-t-il l’oral de l’écrit ?
Question de réflexion philosophique  :
Pourquoi la censure est-elle nécessaire à la parole ?
Pour construire votre réponse, vous vous référerez au texte ci-dessus, ainsi qu’aux lectures et connaissances, tant littéraires que philosophiques, acquises durant l’année.

- Livre : Le courtisan de messire Balthazar de Castillon, nouuellement reueu, & corrigé
by Baldassarre Castiglione
Publication date 1549


La Bruyère, Caractères
De la cour

2
Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n’est qu’un vice, que l’on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu.
9
Il faut qu’un honnête homme ait tâté de la cour : il découvre en y entrant comme un nouveau monde qui lui était inconnu, où il voit régner également le vice et la politesse, et où tout lui est utile, le bon et le mauvais.
22
L’on se couche à la cour et l’on se lève sur l’intérêt ; c’est ce que l’on digère le matin et le soir, le jour et la nuit ; c’est ce qui fait que l’on pense, que l’on parle, que l’on se tait, que l’on agit ; c’est dans cet esprit qu’on aborde les uns et qu’on néglige les autres, que l’on monte et que l’on descend ; c’est sur cette règle que l’on mesure ses soins, ses complaisances, son estime, son indifférence, son mépris. Quelques pas que quelques uns fassent par vertu vers la modération et la sagesse, un premier mobile d’ambition les emmène avec les plus avares, les plus violents dans leurs désirs et les plus ambitieux : quel moyen de demeurer immobile où tout marche, où tout se remue, et de ne pas courir où les autres courent ? On croit même être responsable à soi-même de son élévation et de sa fortune : celui qui ne l’a point faite à la cour est censé ne l’avoir pas dû faire, on n’en appelle pas. Cependant s’en éloignera-t-on avant d’en avoir tiré le moindre fruit, ou persistera-t-on à y demeurer sans grâces et sans récompenses ? question si épineuse, si embarrassée, et d’une si pénible décision, qu’un nombre infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non, et meurent dans le doute.
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Vient-on de placer quelqu’un dans un nouveau poste, c’est un débordement de louanges en sa faveur, qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne l’escalier, les salles, la galerie, tout l’appartement : on en a au-dessus des yeux, on n’y tient pas. Il n’y a pas deux voix différentes sur ce personnage ; l’envie, la jalousie parlent comme l’adulation ; tous se laissent entraîner au torrent qui les emporte, qui les force de dire d’un homme ce qu’ils en pensent ou ce qu’ils n’en pensent pas, comme de louer souvent celui qu’ils ne connaissent pas. L’homme d’esprit, de mérite ou de valeur devient en un instant un génie du premier ordre, un héros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatté dans toutes les peintures que l’on fait de lui, qu’il paraît difforme près de ses portraits ; il lui est impossible d’arriver jamais jusques où la bassesse et la complaisance viennent de le porter : il rougit de sa propre réputation. Commence-t-il à chanceler dans ce poste où on l’avait mis, tout le monde passe facilement à un autre avis ; en est-il entièrement déchu, les machines qui l’avaient guindé si haut par l’applaudissement et les éloges sont encore toutes dressées pour le faire tomber dans le dernier mépris : je veux dire qu’il n’y en a point qui le dédaignent mieux, qui le blâment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que ceux qui s’étaient comme dévoués à la fureur d’en dire du bien.
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L’on dit à la cour du bien de quelqu’un pour deux raisons : la première, afin qu’il apprenne que nous disons du bien de lui ; la seconde, afin qu’il en dise de nous.
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Les hommes ne veulent pas que l’on découvre les vues qu’ils ont sur leur fortune, ni que l’on pénètre qu’ils pensent à une telle dignité, parce que s’ils ne l’obtiennent point, il y a de la honte, se persuadent-ils, à être refusés ; et s’ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux d’en être crus dignes par celui qui la leur accorde, que de s’en juger dignes eux-mêmes par leurs brigues et par leurs cabales : ils se trouvent parés tout à la fois de leur dignité et de leur modestie. Quelle plus grande honte y a-t-il d’être refusé d’un poste que l’on mérite, ou d’y être placé sans le mériter ? Quelques grandes difficultés qu’il y ait à se placer à la cour, il et encore plus âpre et plus difficile de se rendre digne d’être placé. Il coûte moins à faire dire de soi : « Pourquoi a-t-il obtenu ce poste ? » qu’à faire demander : « Pourquoi ne l’a-t-il pas obtenu ? » L’on se présente encore pour les charges de ville, l’on postule une place dans l’Académie française, l’on demandait le consulat : quelle moindre raison y aurait-il de travailler les premières années de sa vie à se rendre capable d’un grand emploi, et de demander ensuite, sans nul mystère et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d’y servir sa patrie, le prince, la république !
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Il y a un pays où les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins cachés, mais réels. Qui croirait que l’empressement pour les spectacles, que les éclats et les applaudissements aux théâtres de Molière et d’Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels couvrissent tant d’inquiétudes, de soins et de divers intérêts, tant de craintes et d’espérances, des passions si vives et des affaires si sérieuses ?
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La vie de la cour est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique : il faut arranger ses pièces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre, parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de caprices ; et après toutes ses rêveries et toutes ses mesures, on est échec, quelquefois mat ; souvent, avec des pions qu’on ménage bien, on va à dame, et l’on gagne la partie : le plus habile l’emporte, ou le plus heureux.
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Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l’on prend comme dans un magasin et dont l’on se sert pour se féliciter les uns les autres sur les événements. Bien qu’elles se disent souvent sans affection, et qu’elles soient reçues sans reconnaissance, il n’est pas permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l’image de ce qu’il y a au monde de meilleur, qui est l’amitié, et que les hommes, ne pouvant guères compter les uns sur les autres pour la réalité, semblent être convenus entre eux de se contenter des apparences.
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Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs. Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue, ou ce qui s’attriste et se désespère sur un refus, tous auront disparu de dessus la scène. Il s’avance déjà sur le théâtre d’autres hommes qui vont jouer dans une même pièce les mêmes rôles ; ils s’évanouiront à leur tour ; et ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront plus : de nouveaux acteurs ont pris leur place. Quel fond à faire sur un personnage de comédie !

La Bruyère, Les Caractères [1688], in Œuvres complètes, Paris, Gallimard,
« Pléiade », 1951, p. 215-247.