EDUQUER W. Benjamin

 Eduquer les gestes

« Pour l’observation – avec laquelle seulement commence l’éducation – la moindre action, le moindre geste enfantins deviennent signal. Non pas tant, comme il plaît au psychologue, signal de l’inconscient, des latences, refoulements et censures, mais signal d’un monde dans lequel l’enfant vit et commande. Dans les clubs d’enfants russes a pris corps une nouvelle connaissance de l’enfant qui conduit à ce théorème : l’enfant vit dans son monde de signaux tel un dictateur. Une doctrine des signaux ne relève donc pas de la simple rhétorique. Tout geste enfantin ou presque est ordre et signal dans un milieu sur lequel de rares individus de génie seulement ont ouvert les yeux. Jean-Paul en tête. La tâche de l’animateur consiste à délivrer les signaux enfantins des dangereuses magies de la pure imagination pour leur donner le pouvoir exécutif sur les matériaux. C’est ce qui se fait dans les différentes sections. Nous savons – pour citer uniquement la peinture – que dans cette activité enfantine aussi le geste est l’essentiel. Konrad Fiedler a montré le premier, dans ses Écrits sur l’art, que le peintre n’est pas un individu qui aurait une vision plus naturaliste, plus poétique ou plus extatique que d’autres, mais plutôt un homme sachant regarder de plus près avec la main quand l’œil le paralyse, et qui transfère l’innervation réceptive des muscles de la vue dans l’innervation créatrice de la main. Mise en rapport exacte de l’innervation créatrice avec la réceptive, tel est le geste enfantin. Il incombe aux différentes sections de développer celui-ci en direction des différentes formes d’expression, qu’il s’agisse de la fabrication d’accessoires, de peinture, de récitation, de musique, de danse, d’improvisation. Dans chacune de ces sections, l’improvisation reste centrale : car en définitive la représentation n’est jamais que la synthèse improvisée de leurs apports. Ainsi l’improvisation règne ; elle est cette disposition d’où surgissent les signaux, les gestes signalisateurs. Et si la représentation – ou le théâtre est appelée à opérer la synthèse de ces gestes, c’est qu’elle comporte l’unicité de l’imprévu, qui dessine l’espace propre au geste enfantin. »

Walter Benjamin, in LACIS (Asja), Profession : révolutionnaire, trad. Philippe Ivernel, Presses universitaires de Grenoble, 1989, pp. 54-55

 Remarque

Ce texte rédigé en 1928 par W. Benjamin à la demande d’Asja Lacis théorise l’expérience éducative qu’elle avait entreprise des années auparavant. En 1918 à Orel, Asja Lacis prend en charge des groupes d’enfants livrés à eux-mêmes et tente de mettre en œuvre une éducation fondée sur la pratique du théâtre. Cette éducation esthétique passe par la pratique de tous les arts qui peuvent concourir à la maîtrise des gestes et du langage : peinture, dessin, fabrique de décors, musique, gymnastique rythmique…

 <span class="caps">MAITRISER</span> <span class="caps">NOTRE</span> <span class="caps">RAPPORT</span> A <span class="caps">LA</span> <span class="caps">NATURE</span>

« Qui ferait confiance à un régent de collège qui verrait dans la domination des enfants par les adultes le sens de l’éducation ? L’éducation n’est-elle pas avant tout le règlement indispensable du rapport entre les générations et, par conséquent, si l’on veut parler de domination et de maîtrise, la maîtrise des rapports entre les générations, et non la domination des enfants ? Et donc la technique elle aussi, n’est pas la domination de la nature, mais maîtrise du rapport entre la nature et l’humanité. Les hommes en tant qu’espèce sont parvenus depuis des millénaires au terme de leur évolution ; mais l’humanité en tant qu’espèce est encore au début de la sienne. La technique organise pour cette humanité une physis à l’intérieur de laquelle le contact entre elle et le cosmos prend une forme nouvelle, et différente de celui qui s’établissait dans les peuples et les familles. Il suffit de rappeler cette expérience de la vitesse grâce à laquelle désormais l’humanité s’équipe pour des voyages infinis à l’intérieur du temps et trouve là des rythmes qui permettront aux malades de reprendre des forces, comme avant sur les sommets des montagnes ou les rives des mers du sud. Les lunaparks représententune première forme de sanatorium. Le frisson qui accompagne une authentique expérience cosmique n’est pas nécessairement lié à ce minuscule fragment de la nature que nous appelons « nature ». »
Walter Benjamin, Sens unique, précédé de Enfance berlinoise et suivi de Paysages urbains, trad.
J. Lacoste, Les lettres nouvelles/Maurice Nadeau, 1978, pp. 228-229

 Remarque EDUSCOL

Appartenant à « Sens unique », ce texte a un caractère « surréaliste » au sens littéraire du terme, et utopique (Benjamin est un lecteur assidu de Fourier, de Scheerbart). Son propos est cependant étayé par une réflexion sur l’éducation (voir plus bas), davantage encore sur son expérience d’enfant, et sur l’architecture moderne en tant qu’elle nous met en relation avec l’air, la lumière, le cosmos plutôt que la nature au sens où nous l’entendons ordinairement. La brève mention des lunaparks comme sanatorium doit être confrontée à ce qu’en dit Benjamin dans son travail sur Baudelaire :
« la description de Poe préfigure ce que le lunapark, qui transforme en clown le petit homme, fit naître plus tard dans les autos tamponneuses et autres attractions de ce genre. Les gens chez Poe se comportent comme s’ils ne pouvaient plus s’exprimer que par réflexe. Ces mouvements paraissent plus déshumanisés encore du fait que Poe ne parle pas que des hommes. »
Walter Benjamin, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme,
trad. Jean Lacoste, Payot, 1982, p. 80