Qu’est-ce que lire ?

- Montaigne, Essais, I, 26, « De l’institution des enfants » A quoi sert la lecture ?

Extrait 1 :
Pour un enfant de maison noble qui recherche l’étude des lettres, non pour le gain (car un but aussi vil est indigne de la grâce et de la faveur des Muses ; d’autre part il concerne les autres et dépend d’eux), ni autant pour les avantages extérieurs que pour les siens propres et pour qu’il s’enrichisse et s’en pare au-dedans, moi, ayant plutôt envie de faire de lui un homme habile. qu’un homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite bien pleine et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportât dans l’exercice de sa charge d’une manière nouvelle. On ne cesse de criailler à nos oreilles d’enfants, comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d’entrée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la piste [1], en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas [2] faisaient d’abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent [3]
Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu’à quel point il doit se rabaisser pour s’adapter à sa force. Faute d’apprécier ce rapport, nous gâtons tout : savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse ; savoir descendre au niveau des allures puériles du
disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu’en descendant. Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d’enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d’esprits de tailles et formes si différentes, il n’est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement. Qu’ils ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu’il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu’il juge du profit qu’il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’élève viendra apprendre, qu’il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s’il l’a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l’allure de sa progression d’après les conseils pédagogiques de Platon [4].
Regorger [5] la nourriture comme on l’a avalée est une preuve qu’elle est restée crue et non assimilée. L’estomac n’a pas fait son œuvre s’il n’a pas fait changer la façon d’être et la forme de ce qu’on lui avait donné à digérer.

Extrait 2 :
Qu’il lui fasse tout passer par l’étamine [6] et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit ; les principes d’Aristote ne lui soient principes, non plus que ceux des Stoïciens ou Epicuriens. Qu’on lui propose cette diversité de jugements : il choisira s’il peut, sinon il en demeurera en doute. Il n’y a que les fols certains et résolus.
Che non men che saper dubbiar m’aggrada*
Car s’il embrasse [7] les opinions de Xénophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs ce seront les siennes. Qgi suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. « Non summus sub rege ; sibi quisque se vindicet**. » Qu’il sache qu’il sait, au moins. [ ... ] La vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même.
Les abeilles pillotent [8] deça delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d’autrui, il les transformera et confondra, pour en faire un ouvrage tout sien, à savoir son jugement.
* Emprunté à Dante, L’Enfer, chant XI ; « Aussi bien que savoir douter me plaît."
** Sénèque, lettre 33 : « Nous ne sommes pas sous la domination d’un roi ; que chacun dispose de soi-même."

Livre l, chapitre XXVI, « Sur l’éducation des enfants ", adapté et traduit du français du XVIe siècle par A. Lanly © éd. Champion, 1989.

  • Lire selon Descartes

« Je savais que les langues qu’on y apprend sont nécessaires pour l’intelligence des livres anciens ; que la gentillesse des fables réveille l’esprit ; que les actions mémorables des histoires le relèvent, et qu’étant lues avec discrétion elles aident à former le jugement ; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées ; que l’éloquence a des forces et des beautés incomparables ; que la poésie a des délicatesses et des douceurs très ravissantes ; que les mathématiques ont des inventions très subtiles, et qui peuvent beaucoup servir tant à contenter les curieux qu’à faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes ; que les écrits qui traitent des mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la vertu qui sont fort utiles ; que la théologie enseigne à gagner le ciel ; que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses, et se faire admirer des moins savants […]. » (Discours de la méthode, AT VI, p. 5-6)

Comment un homme qui affirmait ne pas lire et ne pas avoir besoin de livres pouvait-il prétendre au statut de philosophe ? Un philosophe qui ne lit pas : tel est le paradoxe que Baillet doit éclaircir, à un moment où un philosophe se définit encore principalement comme un érudit et, selon la formule de l’époque, comme un homme « de grande lecture »

Lire  : VOLPILHAC, Aude. « Lire selon son esprit » Le lecteur cartésien selon Adrien Baillet In : Qu’est-ce qu’être cartésien ? [en ligne]. Lyon : ENS Éditions, 2013 . ISBN : 9791036200298. DOI : https://doi.org/10.4000/books.enseditions.8830

• Mots-clés : existence, travail, lecture, représentation, langage.
• Repères : universel/général/particulier/singulier, concept/image/métaphore.

« Aujourd’hui ma vie est faite, mon œuvre est faite, même si elle doit encore se prolonger : aucun livre ne saurait m’apporter de foudroyante révélation. Pourtant je continue à lire, beaucoup : le matin, l’après-midi avant de me mettre au travail ou quand je suis fatiguée d’écrire ; si par hasard je passe une soirée seule, je lis ; l’été à Rome, je lis pendant des heures. Aucune occupation ne me semble plus naturelle. Pourtant, je m’interroge : si plus rien de décisif ne peut m’arriver par les livres, pourquoi est-ce que j’y demeure si attachée ?
La joie de lire : elle ne s’est pas émoussée. Je suis toujours émerveillée par la métamorphose des petits signes noirs en un mot qui me jette dans le monde, qui précipite le monde entre mes quatre murs. Le texte le plus ingrat suffit à provoquer ce miracle. J.F. 30 ans, sténo-dactylo exp. ch. travail trois jours par semaine. Je suis des yeux cette petite annonce et la France se peuple de machines à écrire et de jeunes chômeuses. Je sais : le thaumaturge, c’est moi. Si devant les lignes imprimées je demeure inerte, elles se taisent ; pour qu’elles s’animent, il faut que je leur donne un sens et que ma liberté leur prête sa propre temporalité, retenant le passé et le dépassant vers l’avenir. Mais comme au cours de cette opération je m’escamote, elle me semble magique. Par moments, j’ai conscience que je collabore avec l’auteur pour faire exister la page que je déchiffre : il me plaît de contribuer à créer l’objet dont j’ai la jouissance. Celle-ci se refuse à l’écrivain : même quand il se relit, la phrase née de sa plume se dérobe à lui. Le lecteur est plus favorisé : il est actif et cependant le livre le comble de ses richesses imprévues. La peinture, la musique suscitent en moi, pour la même raison, des joies analogues ; mais les données sensibles y jouent un rôle immédiat plus important. En ces domaines, je n’ai pas à effectuer le surprenant passage du signe au sens qui déconcerte l’enfant quand il commence à épeler des mots et qui n’a pas cessé de m’enchanter. Je tire les rideaux de ma chambre, je m’étends sur un divan, tout décor est aboli, je m’ignore moi-même : seule existe la page noire et blanche que parcourt mon regard. Et voilà que m’arrive l’étonnante aventure relatée par certains sages taoïstes : abandonnant sur leur couche une dépouille inerte, ils s’envolaient ; pendant des siècles ils voyageaient de cime en cime à travers toute la terre et jusqu’au ciel. Quand ils retrouvaient leur corps, celui-ci n’avait vécu que le temps d’un soupir. Ainsi je vogue, immobile, sous d’autres cieux, dans des époques révolues et il se peut que des siècles s’écoulent avant que je me retrouve, à deux ou trois heures de distance, en ce lieu d’où je n’ai pas bougé. Aucune expérience ne peut se comparer à celle-là. À cause de la pauvreté des images, la rêverie est inconsistante, le dévidage des souvenirs s’épuise vite. Reconstruire le passé par un effort dirigé, c’est un travail qui ne donne pas plus que la création la jouissance de son objet. Spontanée ou sollicitée, la mémoire ne m’apprend jamais que ce que je sais. Mes rêves m’étonnent davantage ; mais au fur et à mesure qu’ils se déroulent, ils s’effilochent et le souvenir en est décevant. Seule la lecture avec une remarquable économie de moyens – juste ce volume dans ma main – crée des rapports neufs et durables entre les choses et moi. »

Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Ed. Gallimard, 1972, pp. 157-158.