La lecture de La Guerre des mondes

La lecture de La Guerre des mondes de Herbert George Wells par Orson Welles et sa troupe dans son émission Mercury Theatre on the Air le 30 octobre 1938, sur CBS.

En 1938, la diffusion de la version de « La Guerre des Mondes » d’Orson Welles aurait, à en croire la légende, créé un mouvement de panique aux Etats-Unis. Il n’en est pourtant rien. Huit ans après, la France se prêtait à son tour au jeu avec « Plateforme 70 ou l’âge atomique ».

L'affiche du film "The War of the Worlds" de 1953.
L’affiche du film « The War of the Worlds » de 1953.• Crédits : Marka - Getty

"Une forme voûtée s’extrait de la fosse. Je parviens à distinguer un faible rayon de lumière sur un miroir. Qu’est-ce que c’est ? Un jet de flamme vient de jaillir du miroir et bondit droit vers les hommes qui s’avançaient ! Ils sont frappés de plein fouet ! Oh mon Dieu, ils viennent de prendre feu !” Il y a 80 ans, le 30 octobre 1938, sur les ondes de la CBS, les extraterrestres débarquaient en direct, sous l’impulsion du réalisateur Orson Welles dans son émission Mercury Theatre on the Air.

Cet extrait audio est certainement l’un des épisodes les plus connus de l’histoire de la radio. La légende raconte qu’en adaptant La Guerre des mondes, l’oeuvre de H. G. Wells, à l’antenne, Orson Welles aurait fait souffler un vent de panique sur l’Amérique. Les auditeurs, terrorisés, à l’écoute des (faux) directs de (faux) journalistes paniqués auraient pris la fuite en apprenant l’imminence d’une invasion extraterrestre, quand d’autres mettaient fin à leur jour. Mais la légende, car c’en est une, a été grandement exagérée. 

Orson Welles et sa troupe, en pleine répétition de "La Guerre des mondes", en 1938.
Orson Welles et sa troupe, en pleine répétition de « La Guerre des mondes », en 1938.• Crédits : Bettmann - Getty

 Scènes de panique et légende urbaine

La faute aux journaux papiers qui, à l’époque, voient d’un mauvais œil l’arrivée d’un nouveau concurrent siphonnant leurs revenus publicitaires : la radio. Aussi, au lendemain de la diffusion du canular radiophonique d’Orson Welles, les quotidiens montent en épingle les rares scènes de panique qui ont eu lieu, d’autant plus éparses que la radio compte alors peu d’auditeurs, et vilipendent l’inconséquence de leur concurrent. Dans un article intitulé "Des auditeurs paniqués confondent une pièce avec la réalité" (Radio listeners in panic, taking war drama as fact), le New York Times dénonce ainsi “une vague d’hystérie collective”, témoignages à l’appui :https://db817bd0d6bef89b854349f88d73b993.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

"J’ai entendu cette émission et presque fait une crise cardiaque, raconte Louis Winkler, au 1322 Clay Avenue, The Bronx. Je n’ai pas éteint avant que le programme soit presque terminé, mais [...] quand le « Secrétaire de l’intérieur » a été présenté, j’étais convaincu qu’il s’agissait de McCoy. Je me suis rué dans la rue avec des dizaines d’autres, et il y avait des gens courant dans toutes les directions. Tout ceci a été présenté comme une émission d’actualité et, à mon avis, c’était quelque chose d’assez minable à faire."

En réalité, au vu du faible nombre d’auditeurs, on est loin des scènes de panique décrites dans les journaux : lors de la diffusion, d’après le service de mesure d’audience C.E. Hooper, seuls 2 % des auditeurs ont écouté la pièce. Quand, en 1940, le chercheur en psychologie Hadley Cantril, de l’université de Princeton, consacre une étude à ce phénomène de panique pour développer une théorie sur la psychologie de masse, il estime qu’un million de personnes ont été effrayées par la diffusion de la pièce d’Orson Welles… en s’appuyant sur un rapport erroné de l’American Institute of Public Opinion. Il aurait également, à en croire une autre enquête du sociologue Robert E. Bartholomew, sélectionné les témoignages les plus en lien avec sa vision du canular, sur les 135 qui avaient été recueillis. Peu importe, les événements avaient beau être exagérés, le mythe était né : la nuit du 30 octobre 1938 avait vu son lot de scènes de panique, de crises cardiaques et de suicides ! Au fil du temps, les réactions suscitées par la pièce d’Orson Welles deviennent une légende urbaine. 

Invité de l’émission Mégahertz en janvier 2010, Pierre Lagrange, sociologue des sciences et auteur de La Guerre des mondes a-t-elle eu lieu ? cherchait une explication à cette panique imaginaire :

Cette histoire d’Orson Welles illustre moins la panique que ce discours assez classique depuis la fin du XIXe siècle qui consiste à attribuer des croyances irrationnelles aux autres. Une des grandes composantes de ce qui fait la rationalité, c’est qu’elle s’oppose à l’irrationnel. Cette histoire était l’occasion pour beaucoup de dire "moi je suis rationnel, j’ai vérifié, mais les autres y ont cru et ont foncé tête baissé". C’est ça qui s’est passé : un déchaînement de commentaires et de croyances attribués aux autres. Pour l’histoire d’Orson Welles, le scénario le plus vraisemblable, c’est qu’il n’y a pas eu de panique sinon des situations isolées. 

ÉcouterRéécouter Radio panique (Mégahertz, 09/01/2010)54 MINRadio panique (Mégahertz, 09/01/2010)

 « La Guerre des mondes » version française : « Plateforme 70 ou l’âge atomique »

En France, la radiodiffusion française n’a pas été en reste. A 20h45, le 4 février 1946, la Chaîne parisienne diffuse le premier épisode d’une série de dix fictions intitulée Plateforme 70 ou l’âge atomique. A la peur d’une invasion extraterrestre a succédé celle, plus crédible, de la bombe atomique et Jean Nocher, jeune journaliste féru d’anticipation, a décidé de mettre à profit cette angoisse diffuse pour créer son émission et alerter sur les dangers du nucléaire. Les mésaventures d’Orson Welles étant alors de notoriété publique, les programmes radio indiquent, trois jours avant la diffusion de l’émission, sa nature fictionnelle. Mais l’avertissement devant être diffusé juste avant le lancement de la fiction est oublié... 

Et les auditeurs peuvent alors entendre le « professeur Helium », de l’Institut mondial des recherches atomiques, indiquer que des scientifiques travaillent à la désintégration de l’atome et qu’ils sont en train d’en perdre le contrôle : 

Je vous conjure donc de ne vous laisser en aucun cas entraîner à la panique, même si vous étiez soudain les témoins d’événements insolites ou extraordinaires tels que : lueurs soudaines dans le ciel, craquements, vibrations du sol (elles ne sont d’ailleurs pas dangereuses tant qu’elles ne dépassent pas une certaine amplitude), pannes de lumière et arrêt de tous les moteurs ayant des connexions électriques, enfin troubles physiologiques légers : tremblement, excitation épidermique et perte momentanée du sens de l’équilibre.

La pièce ne crée pas de mouvement de panique, mais la presse s’empare du sujet et le monte en épingle, comme le relate Juliette Volcler dans son article très complet chez Syntone : 

Les immeubles de la Radio avaient été pris d’assaut et devaient être gardés par la police, parce que de nombreux parisiens étaient morts de peur, que d’autres avaient succombé à des doses massives d’alcool absorbées en quelques instants de désespoir, que de nombreuses femmes avaient accouché prématurément, que des cas de folie étaient signalés partout, que les polices, les ambulances et les pompiers étaient sur les dents, qu’il y avait des émeutes dans les faubourgs, que l’auteur de Plateforme 70 était arrêté, qu’il était en fuite, etc. 

L’événement fait les gros titres jusque dans l’Ohio, où le Toledo Blade titre "Panique à Paris : la radio avait fait état d’une fausse désintégration atomique du monde« . Jean Nocher écope finalement de trois mois de suspension de radio, certainement plus en raison d’enjeux politiques à l’ORTF que suite aux conséquences de la pièce. Il s’était pourtant attaché, comme il le précisait lui-même, à laisser des »invraisemblances criantes«  dans sa fiction, entre le nom du savant, le professeur Hélium, et un  »président de l’ONU avec un accent mi-belge mi-marseillais". Sa série de fictions attendra néanmoins quelques mois supplémentaires avant d’être diffusée, en mai 1946. Pierre Ropert