Pourquoi philosopher ?

I. La critique de la philosophie. Calliclès et Aristophane
Priorité de l’utile ?

S’interroger sur le sens ou les raisons qui conduisent à philosopher c’est admettre que cette décision de la raison à prendre le parti de la vérité ne va pas de soi. Elle suscite mépris comme le manifeste le personnage de Calliclès dans le dialogue du Gorgias de Platon ou moquerie. C’est ainsi que le poète comique Aristophane tourne Socrate en dérision dans sa pièce Les Nuées, où Socrate apparaît suspendu dans un panier dans les airs.

Extraits des Nuées

[ Socrate explique à Strepsiade le rôle bienfaisant des Nuées, leurs métamorphoses. Ce sont, dit-il, les seules déesses véritables. ]
 
« SOCRATE. - En dehors d’elles, tout n’est que niaiserie.
 
STREPSIADE. - Eh quoi ? Par la Terre ! notre Zeus olympien n’est-il pas Dieu aussi ?
 
SOCRATE. - Quel Zeus ? Tu te moques, sans doute. Il n’y a point de Zeus.
 
STREPSIADE. - Que dis-tu là ? Mais alors, qui fait tomber la pluie ? Commence par me l’apprendre.
 
SOCRATE. - Mais ce Sont, les Nuées. Et je vais te le prouver par de bonnes raisons : as-tu jamais vu pleuvoir sans
nuages ?’ Si ce n’étaient pas les Nuées, il faudrait que Zeus fit pleuvoir par un temps clair, alors que les nuages voyagent ailleurs.
 
STREPSIADE. - Par Apollon ! ton raisonnement est sans réplique. Je croyais jusqu’ici que lorsqu’il pleuvait, c’était Zeus qui, à travers un crible, expulsait sur la terre le superflu de la boisson. Mais, dis-moi, qui produit le tonnerre, ce tonnerre qui me fait trembler ?
 
SOCRATE. - Ce sont elles encore, en roulant sur ellesmêmes.
 
STREPSIADE. - Mais comment ? Apprends-le-moi, toi qui ne crains rien.
 
SOCRATE. - Lorsqu’elles sont pleines d’eau, et que, suspendues dans les airs, elles ne peuvent plus soutenir leur poids, il faut nécessairement qu’elles tombent les unes sur les autres et qu’elles s’entre-choquent : elles crèvent alors avec un bruit retentissant.
 
[ Strepsiade pose encore quelques questions à Socrate qui a réponse à tout : les balourdises, les grosses plaisanteries continuent à faire le fond de cette singulière leçon de météorologie. Strepsiade se déclare enfin convaincu et promet à Socrate de ne vénérer, en fait de dieux que le Chaos, les Nuées et la Langue, et adresse sans plus tarder ses prières à celles de ces divinités qui sont sur la scène. ]
 
STREPSIADE. - O Nuées, mes souveraines, je ne vous demande que bien peu de chose : faites que je dépasse de cent stades tous les Grecs en éloquence.
 
LE CHOEUR. - Nous te l’accordons. Personne à l’avenir dans l’assemblée du peuple ne l’emportera sur toi par l’élévation de la pensée.
 
STREPSIADE. - Il ne s’agit pas pour moi de pensées élevées ; je m’en moque. Ce que je veux, c’est tourner la loi à mon profit et glisser entre les mains de mes créancier.
 
LE CHOEUR. - Tu seras satisfait, car ton ambition n’est pas grande. Livre-toi avec confiance à nos ministres.
 
[ Strepsiade se consacre aux Nuées avec une sorte d’enthousiasme lyrique, et le choeur invite Socrate à lui commencer ses leçons. Pour y préluder, Socrate lui pose cette question : ]
 
SOCRATE. - Allons, dis-moi quel est ton caractère, afin que, le connaissant bien, je puisse en conséquence dresser sur toi mes nouvelles batteries.
 
STREPSIADE. - Quelles batteries ? As-tu donc l’intention, au nom des dieux, de me livrer assaut ?
 
SOCRATE. - Non, je veux seulement t’interroger un peu, et savoir si tu as de la mémoire.
 
STREPSIADE. - C’est selon : si l’on me doit, je m’en souviens fort bien : mais si c’est moi qui dois, hélas, je ne me rappelle rien.
 
SOCRATE. - As-tu quelque disposition naturelle à bien parler ?
 
STREPSIADE. - A bien parler, non, mais à carotter, oui.
 
SOCRATE. - Comment donc pourras-tu apprendre ?
 
STREPSIADE. - Ne t’en inquiète pas. J’apprendrai très
bien. »
 
[ Sur cette assurance, Socrate ouvre à Strepsiade les portes de l’école, en parodiant encore quelques cérémonies de l’initiation. ]

II. L’inutile n’est pas toujours superflu

La philosophie pose des questions inconvenantes, décalées.Elle ne cherche pas les honneurs ou la force des mots dans le but de réduire au silence. Questionner ce n’est pas faire violence à un individu, s’en prendre à sa personne. C’est d’abord mettre sa propre réflexion en examen.

  1. Que veut dire « mettre en examen » ?
  2. Qu’en déduire à propos de la construction de la vérité ?

Expliquer ce texte :
Alain, Propos sur les pouvoirs, § 139.

  • Quel est l’ennemi de la pensée ?
  • Que signifie ce "non" ? Est-ce le refus de l’enfant ?
  • Si l’enfant hérite d’une tradition, en quoi l’héritage n’est-il pas compatible avec la liberté ?
  • Quel sens attribuer à l’opposition entre l’homme qui s’endort et celui qui qui veille ?

« Penser, c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas au monde d’autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c’est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C’est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit. Qui croit ne sait même plus ce qu’il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. »

Exemple : Le souci philosophique de la justice est une question qui trouble le quotidien constant de l’injustice de la Cité. Elle est non seulement inutile mais nuisible à un monde en quête d’efficacité.

III. Echapper à la domination et son arbitraire

Pascal écrit :

Pensées diverses (Laf. 533, Sel. 457). On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédants. C’étaient des gens honnêtes et comme les autres, riants avec leurs amis. Et quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leurs politiques, ils l’ont fait en se jouant. C’était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie ; la plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement. S’ils ont écrit de politique c’était comme pour régler un hôpital de fous. Et s’ils ont fait semblant d’en parler comme d’une grande chose c’est qu’ils savaient que les fous à qui ils parlaient pensent être rois et empereurs. Ils entrent dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu’il se peut.

En quoi consiste la vraie philosophie selon Pascal ?
Les références au jeu théâtral des apparences renvoie à la « représentation ». Quel régime politique condamne implicitement cet extrait ?
Quel paradoxe introduit le thème de la folie ?
Quelle différence y-a-t-il entre connaître et réfléchir ?
Comparer avec ce qu’écrit Descartes sur le partage du « bon sens ».

Pourquoi Pascal entreprend-il une critique de l’éloquence dans cet autre fragment : Géométrie / finesse

La vraie éloquence se moque de l’éloquence. La vraie morale se moque de la morale, c’est‑à‑dire que la morale du jugement se moque de la morale de l’esprit qui est sans règles.
Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l’esprit. La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l’esprit.
Se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher.

Remarque : le conflit porte en lui une puissance de révélation créative, à la différence de la violence qui a pour vocation de détruire. Pourquoi le consensus est-il parfois un obstacle à la pensée ? Expliquer la différence entre « penser comme » quelqu’un et « penser avec » quelqu’un.


De la domination à l’émancipation :

« Vu que les hommes, dans leurs entreprises, ne se comportent pas seulement de manière instinctive, et qu’ils n’agissent pas non plus, dans l’ensemble comme des citoyens du monde raisonnables selon un plan concerté, vu cela donc, il ne paraît pas qu’une histoire conforme à un plan (comme c’est le cas chez les abeilles et les castors) soit possible pour eux. On ne peut se défendre d’une certaine irritation quand on voit leurs faits et gestes exposés sur la grande scène du monde, et qu’à côté de la sagesse qui apparaît de temps à autres chez des hommes isolés, dans l’ensemble, on ne trouve finalement qu’un tissu de folie, de vanité infantile, et souvent aussi de méchanceté et de soif de destruction puériles. Si bien qu’à la fin, on ne sait plus quelle idée on doit se faire de notre espèce si infatuée de ses attributs
supérieurs. Le philosophe n’en sait pas plus, sinon que, comme il ne peut présumer un dessein raisonnable propre aux hommes et à la partie [qu’ils mènent], il a la possibilité d’essayer de découvrir un dessein de la nature dans le cours insensé des choses humaines ; de telle façon que, de ces créatures qui agissent sans plan propre [ment humain], soit pourtant possible une histoireselon un plan déterminé de la nature. Nous voulons retrouver un fil directeur pour une telle histoire, et nous laissons à la nature le soin de faire naître l’homme apte à la rédiger ensuite. C’est ainsi qu’elle fit naître un Kepler, qui assujettit d’une manière inespérée les trajectoires excentriques des planètes à des lois déterminées, et un Newton, qui expliqua ces lois à partir d’une cause universelle de la nature. »
KANT, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique,
novembre 1794

IV. Nécessité de revenir à soi. La philosophie n’est pas qu’une compilation de connaissances.

On n’aperçoit pas de là la cime des Pyrénées, ces limites de la France et de l’Espagne, non qu’il y ait quelque obstacle que je sache, mais uniquement à cause de la faiblesse de la vue humaine. On voyait très bien à droite les montagnes de la province lyonnaise, et à gauche la mer de Marseille et celle qui baigne Aigues-Mortes, distantes de quelques jours de marche. Le Rhône était sous nos yeux. Pendant que j’admirais tout cela, tantôt ayant des goûts terrestres, tantôt élevant mon âme à l’exemple de mon corps, je voulus regarder le livre des Confessions de saint Augustin, présent de votre amitié, que je conserve en souvenir de l’auteur et du donateur, et que j’ai toujours entre les mains. J’ouvre ce bréviaire d’un très petit volume, mais d’un charme infini, pour lire ce qui se présenterait, car que pouvait-il se présenter si ce n’est des pensées pieuses et dévotes ? Je tombai par hasard sur le dixième livre de cet ouvrage. Mon frère, désireux d’entendre par ma bouche quelque chose de saint Augustin, se tenait debout, l’oreille attentive. J’atteste Dieu et celui qui était à côté de moi qu’aussitôt que j’eus jeté les yeux sur le livre, j’y lus : Les hommes s’en vont admirer les cimes des montagnes, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, les circuits de l’Océan, les révolutions des astres, et ils se délaissent eux-mêmes[11]. Je fus frappé d’étonnement, je l’avoue, et priant mon frère, avide d’entendre, de ne pas me troubler, je fermai le livre. J’étais irrité contre moi-même d’admirer maintenant encore les choses de la terre, quand depuis longtemps j’aurais dû apprendre à l’école même des philosophes des gentils qu’il n’y a d’admirable que l’âme pour qui, lorsqu’elle est grande, rien n’est grand. Alors, trouvant que j’avais assez vu la montagne, je détournai sur moi-même mes regards intérieurs, et dès ce moment on ne m’entendit plus parler jusqu’à ce que nous fussions parvenus en bas.

III. La philosophie : un champ spirituel
Fonction et sens de la philosophie au-delà de la question de l’utile.
Avons-nous besoin de la philosophie ?

Hegel commente Schelling.
La philosophie est une formation spirituelle sont le besoin est marqué par l’esprit de son temps. Souci de systématicité et de totalité.

Diderot. Le Neveu de Rameau.

Toute culture est inquiète d’elle-même. Multiplicité qui la livre à la contradiction, à la dispersion. La culture nous apprend l’inquiétude. Illusion d’une culture entière. Nostalgie d’une culture unifiée.
le destin tragique nous donne à comprendre notre désir d’achèvement.