Les pouvoirs de l’écriture
mythe de Cadmos sur l’écriture

 BnF, département des Monnaies, médailles et antiques, MONNAIE PROVINCIALE ROMAINE PHENICIE FG 2281 © BnF

Sujet : L’écriture et la parole : « Les jardins stériles de l’écriture » //
Cours interactif en visio-conférence enregistré le 17/11/2011 //
Invité : Philippe TOUCHET, Professeur de Premières Supérieures au Lycée Gustave Monod à Enghien

Dossier :
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Socrate : J’ai donc oui dire qu’il existait près de Naucratis, en Égypte, un des antiques dieux de ce pays, et qu’à ce dieu les Égyptiens consacrèrent l’oiseau qu’ils appelaient ibis. Ce dieu se nommait Theuth. C’est lui qui le premier inventa la science des nombres, le calcul, la géométrie, l’astronomie, le trictrac, les dés, et enfin l’écriture. Le roi Thamous régnait alors sur toute la contrée ; il habitait la grande ville de la HauteÉgypte que les Grecs appellent Thèbes l’égyptienne, comme ils nomment Ammon le dieu-roi Thamous. Theuth vint donc trouver ce roi pour lui montrer les arts qu’il avait inventés, et il lui dit qu’il fallait les répandre parmi les Égyptiens. Le roi lui demanda de quelle utilité serait chacun des arts. Le dieu le renseigna ; et, selon qu’il les jugeait être un bien ou un mal, le roi approuvait ou blâmait. On dit que Thamous fit à Theuth beaucoup d’observations pour et contre chaque art. Il serait trop long de les exposer. Mais, quand on en vint à l’écriture :
« Roi, lui dit Theuth, cette science rendra les Égyptiens plus savants et facilitera l’art de se souvenir, car j’ai trouvé un remède pour soulager la science et la mémoire. » Et le roi répondit :
« Très ingénieux Theuth, tel homme est capable de créer les arts, et tel autre est à même de juger quel lot d’utilité ou de nocivité ils conféreront à ceux qui en feront usage. Et c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues, par bienveillance, tout le contraire de ce qu’elle peut apporter. [275] Elle ne peut produire dans les âmes, en effet, que l’oubli de ce qu’elles savent en leur faisant négliger la mémoire. Parce qu’ils auront foi dans l’écriture, c’est par le dehors, par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du fond d’eux-mêmes, que les hommes chercheront à se ressouvenir. Tu as trouvé le moyen, non point d’enrichir la mémoire, mais de conserver les souvenirs qu’elle a. Tu donnes à tes disciples la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même. Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants. »
Phèdre : Il t’en coûte peu, Socrate, de proférer des discours égyptiens ; tu en ferais, si tu voulais, de n’importe quel pays que ce soit.
Socrate : Les prêtres, cher ami, du sanctuaire de Zeus à Dodone ont affirmé que c’est d’un chêne que sortirent les premières paroles prophétiques. Les hommes de ce temps-là, qui n’étaient pas, jeunes gens, aussi savants que vous, se contentaient dans leur simplicité d’écouter un chêne ou une pierre, pourvu que ce chêne ou cette pierre dissent la vérité. Mais à toi, il importe sans doute de savoir qui est celui qui parle et quel est son pays, car tu n’as pas cet unique souci : examiner si ce qu’on dit est vrai ou faux.
Phèdre : Tu as raison de me blâmer, car il me semble aussi qu’il faut penser de l’écriture ce qu’en dit le Thébain.
Socrate : Ainsi donc, celui qui croit transmettre un art en le consignant dans un livre, comme celui qui pense, en recueillant cet écrit, acquérir un enseignement clair et solide, est vraiment plein de grande simplicité. Sans contredit, il ignore la prophétie d’Ammon, s’il se figure que des discours écrits puissent être quelque chose de plus qu’un moyen de réveiller le souvenir chez celui qui déjà connaît ce qu’ils contiennent.
Phèdre : Ce que tu dis est très juste.
Socrate : C’est que l’écriture, Phèdre, a, tout comme la peinture, un grave inconvénient. Les oeuvres picturales paraissent comme vivantes ; mais, si tu les interroges, elles gardent un vénérable silence. Il en est de même des discours écrits. Tu croirais certes qu’ils parlent comme des personnes sensées ; mais, si tu veux leur demander de t’expliquer ce qu’ils disent, ils te répondent toujours la même chose. Une fois écrit, tout discours roule de tous côtés ; il tombe aussi bien chez ceux qui le comprennent que chez ceux pour lesquels il est sans intérêt ; il ne sait point à qui il faut parler, ni avec qui il est bon de se taire. S’il se voit méprisé ou injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père, car il n’est pas par lui-même capable de se défendre ni de se secourir. »


PLATON, Phèdre, 274a – 275c
Traduction de Mario Meunier, 1922

Cours de Philippe Touchet

Répondre aux questions :
I. La critique de l’écriture

  1. Quelle est la caractéristique de l’écriture selon Thamous ?
  2. Pourquoi l’écriture est-elle dangereuse . Expliquer son « étrangeté ».
  3. En quoi consiste la « vie » ? Que manque-t-il à l’écriture ?
  4. L’écriture est « répétition ». Expliquer
  5. A qui s’adresse le texte écrit ?
  6. Quel est le sens de la métaphore du jardinier ?
  7. Que veut dire que dans l’écriture le signifiant est signifiant d’un signifiant ?

II. Paradoxe : rapport fondamental avec la philosophie

  1. Quelle est la valeur temporelle de l’écriture ?
  2. Quel est le lecteur premier du texte ?
  3. Quel est le sens de l’Ecriture Biblique ? A quelle temporalité appartient-elle ?
  4. Pourquoi continue-t-on d’écrire ?

B. Ecriture et exploitation de l’homme par l’homme
Quel lien entre Etat et écriture ?

« La première manière d’écrire n’est pas de peindre les sons mais les objets mêmes, soit directement, comme faisaient les Mexicains, soit par des figures allégoriques, comme firent les Égyptiens. Cet état répond à la langue passionnée, et suppose déjà quelques sociétés et des besoins que les passions ont fait naître.
La seconde manière est de représenter les mots et les propositions par des caractères conventionnels, ce qui ne peut se faire que quand la langue est tout à fait formée et qu’un peuple entier est uni par des lois communes, car il y a déjà ici double convention. Telle est l’écriture des Chinois ; c’est là véritablement peindre les sons et parler aux yeux.
La troisième est de décomposer la voix parlante en un certain nombre de parties élémentaires soit vocales, soit articulées, avec lesquels on puisse former tous les mots et toutes les syllabes imaginables. Cette manière d’écrire, qui est la nôtre, a dû être imaginée par des peuples commerçants qui, voyageant en plusieurs pays et ayant à parler plusieurs
langues, furent forcés d’inventer des caractères qui pussent être communs à toutes. Ce n’est pas précisément peindre la parole, c’est l’analyser. »

ROUSSEAU, Essai sur l’origine des langues