Qu’est-ce que s’étonner ?

La philosophie est « fille de l’étonnement » (PLATON, Théétète). S’étonner c’est sortir de la stupeur, de l’aveuglement de l’évidence.

  • Dans le texte qui suit, relever les différents étonnements qui structurent les progrès de la connaissance.
  • Distinguer s’étonner et être stupéfait.
  • Pourquoi Socrate parle-t-il d’aveuglement ? Est-ce un moment de pure privation ou ouvre-t-il sur une conversion du regard vers autre chose ?
  • Pourquoi la démarche importe-t-elle plus que le résultat ?

le récit de Socrate sur sa formation

Écoute donc mon exposé. Dans ma jeunesse, Cébès, dit-il, j’avais conçu un merveilleux désir de cette science qu’on appelle la physique. Il me semblait que c’était une chose magnifique de connaître la cause de chaque chose, ce qui la fait être, ce qui la fait périr, ce qui la fait exister. Et souvent je me suis mis la cervelle à la torture pour étudier des questions comme celles-ci : Est-ce lorsque le chaud et le froid ont subi une sorte de fermentation que, comme le disaient quelques-uns, les êtres vivants se forment ? Est-ce le sang qui fait la pensée, ou l’air, ou le feu, ou aucun de ces éléments, et n’est-ce pas le cerveau qui nous donne les sensations de l’ouïe, de la vue et de l’odorat ? N’est-ce pas de ces sensations que naissent la mémoire et l’opinion, et n’est-ce pas de la mémoire et de l’opinion, une fois devenues calmes, que naît la science ? Je cherchais aussi à connaître les causes de corruption de tout cela ainsi que les phénomènes célestes et terrestres. Mais à la fin je découvris que pour ce genre de recherche j’étais aussi mal doué qu’on peut l’être. Et je vais t’en donner une preuve sensible. Il y a des choses qu’auparavant je savais clairement, il me le semblait du moins à moi-même et aux autres. Eh bien, cette étude me rendit aveugle au point que je désappris même ce que j’avais cru savoir jusque-là sur beaucoup de choses et en particulier sur la croissance de l’homme. Avant ce moment, je croyais qu’il était évident pour tout le monde qu’il croissait par le manger et le boire ; que, lorsque, par la nourriture, des chairs s’étaient ajoutées aux chairs, des os aux os, et de même aux autres parties les choses appropriées à chacune d’elles, alors la masse qui était petite devenait ensuite volumineuse et que c’était ainsi que l’homme, de petit, devenait grand. Voilà ce que je pensais alors. Cela ne te paraît-il pas raisonnable ?
— Si, répondit Cébès.
— Examine encore ceci. Je croyais qu’il était suffisant de savoir, en voyant un homme grand, debout à côté d’un homme petit, qu’il le dépassait juste de la tête, et ainsi d’un cheval auprès d’un autre cheval, et que, pour prendre des exemples encore plus clairs que les précédents, le nombre dix me paraissait être plus grand que le nombre huit, parce que le nombre deux s’ajoutait à huit, et la double coudée plus grande que la coudée, parce qu’elle la dépassait de la moitié.
— Et maintenant, demanda Cébès, qu’en penses-tu ?
— Je suis loin, par Zeus, répondit Socrate, de croire que je connais la cause de l’une quelconque de ces choses ; car je n’arrive même pas à reconnaître, quand à un on a ajouté un, si c’est l’un auquel on a ajouté qui est devenu deux, ou si c’est celui qui a été ajouté et celui auquel on l’a ajouté qui sont devenus deux par l’addition de l’un à l’autre. Car c’est pour moi un sujet d’étonnement de voir que, lorsque chacun d’eux était à part de l’autre, chacun était naturellement un et n’était pas deux alors, et que, quand ils se sont rapprochés l’un de l’autre, ils sont devenus deux pour cette raison que la réunion les a mis l’un près de l’autre. Je ne peux pas davantage me persuader que, si l’on coupe l’unité en deux, ce fait de la division ait été aussi la cause qu’elle est devenue deux ; car voilà une cause contraire à celle qui tout à l’heure nous donnait deux ; tout à l’heure, c’est parce qu’ils étaient réunis l’un près de l’autre et ajoutés l’un à l’autre, et maintenant c’est parce que l’un est ôté et séparé de l’autre. Je ne puis plus croire non plus que je sais par quoi un est engendré, ni en un mot par quoi n’importe quelle autre chose naît, périt ou existe ; c’est l’effet de ma première méthode ; mais je me hasarde à en embrasser moi-même une autre et je repousse absolument la première.
XLVI. — Mais un jour, ayant entendu quelqu’un lire dans un livre, dont l’auteur était, disait-il, Anaxagore, que c’est l’esprit qui est l’organisateur et la cause de toutes choses, l’idée de cette cause me ravit et il me sembla qu’il était en quelque sorte parfait que l’esprit fût la cause de tout. S’il en est ainsi, me dis-je, l’esprit ordonnateur dispose tout et place chaque objet de la façon la meilleure. Si donc on veut découvrir la cause qui fait que chaque chose naît, périt ou existe, il faut trouver quelle est pour elle la meilleure manière d’exister ou de supporter ou de faire quoi que ce soit. En vertu de ce raisonnement, l’homme n’a pas autre chose à examiner, dans ce qui se rapporte à lui et dans tout le reste, que ce qui est le meilleur et le plus parfait, avec quoi il connaîtra nécessairement aussi le pire, car les deux choses relèvent de la même science. En faisant ces réflexions, je me réjouissais d’avoir trouvé dans la personne d’Anaxagore un maître selon mon coeur pour m’enseigner la cause des êtres. Je pensais qu’il me dirait d’abord si la terre est plate ou ronde et après cela qu’il m’expliquerait la cause et la nécessité de cette forme, en partant du principe du mieux, et en prouvant que le mieux pour elle, c’est d’avoir cette forme, et s’il disait que la terre est au centre du monde, qu’il me ferait voir qu’il était meilleur qu’elle fût au centre. S’il me démontrait cela, j’étais prêt à ne plus demander d’autre espèce de cause. De même au sujet du soleil, de la lune et des autres astres, j’étais disposé à faire les mêmes questions, pour savoir, en ce qui concerne leurs vitesses relatives, leurs changements de direction et les autres accidents auxquels ils sont sujets, en quoi il est meilleur que chacun fasse ce qu’il fait et souffre ce qu’il souffre. Je n’aurais jamais pensé qu’après avoir affirmé que les choses ont été ordonnées par l’esprit, il pût leur attribuer une autre cause que celle-ci : c’est le mieux qu’elles soient comme elles sont. Aussi je pensais qu’en assignant leur cause à chacune de ces choses en particulier et à toutes en commun, il expliquerait en détail ce qui est le meilleur pour chacune et ce qui est le bien commun à toutes. Et je n’aurais pas donné pour beaucoup mes espérances ; mais prenant ses livres en toute hâte, je les lus aussi vite que possible, afin de savoir aussi vite que possible le meilleur et le pire.
XLVII. — Mais je ne tardai pas, camarade, à tomber du haut de cette merveilleuse espérance. Car, avançant dans ma lecture, je vois un homme qui ne fait aucun usage de l’intelligence et qui, au lieu d’assigner des causes réelles à l’ordonnance du monde, prend pour des causes l’air, l’éther, l’eau et quantité d’autres choses étranges. Il me sembla que c’était exactement comme si l’on disait que Socrate fait par intelligence tout ce qu’il fait et qu’ensuite, essayant de dire la cause de chacune de mes actions, on soutînt d’abord que, si je suis assis en cet endroit, c’est parce que mon corps est composé d’os et de muscles, que les os sont durs et ont des joints qui les séparent, et que les muscles, qui ont la propriété de se tendre et de se détendre, enveloppent les os avec les chairs et la peau qui les renferme, que, les os oscillant dans leurs jointures, les muscles, en se relâchant et se tendant, me rendent capable de plier mes membres en ce moment et que c’est la cause pour laquelle je suis assis ici les jambes pliées. C’est encore comme si, au sujet de mon entretien avec vous, il y assignait des causes comme la voix, l’air, l’ouïe et cent autres pareilles, sans songer à donner les véritables causes, à savoir que, les Athéniens ayant décidé qu’il était mieux de me condamner, j’ai moi aussi, pour cette raison, décidé qu’il était meilleur pour moi d’être assis en cet endroit et plus juste de rester ici et de subir la peine qu’ils m’ont imposée. Car, par le chien, il y a beau temps, je crois, que ces muscles et ces os seraient à Mégare ou en Béotie, emportés par l’idée du meilleur, si je ne jugeais pas plus juste et plus beau, au lieu de m’évader et de fuir comme un esclave, de payer à l’État la peine qu’il ordonne.
Mais appeler causes de pareilles choses, c’est par trop extravagant. Que l’on dise que, si je ne possédais pas des choses comme les os, les tendons et les autres que je possède, je ne serais pas capable de faire ce que j’aurais résolu, on dira la vérité ; mais dire que c’est à cause de cela que je fais ce que je fais et qu’ainsi je le fais par l’intelligence, et non par le choix du meilleur, c’est faire preuve d’une extrême négligence dans ses expressions. C’est montrer qu’on est incapable de discerner qu’autre chose est la cause véritable, autre chose ce sans quoi la cause ne saurait être cause. C’est précisément ce que je vois faire à la plupart des hommes, qui, tâtonnant comme dans les ténèbres, se servent d’un mot impropre pour désigner cela comme la cause. Voilà pourquoi l’un, enveloppant la terre d’un tourbillon, la fait maintenir en place par le ciel, et qu’un autre la conçoit comme une large huche, à laquelle il donne l’air comme support. Quant à la puissance qui fait que les choses sont actuellement disposées le mieux qu’il est possible, ils ne la cherchent pas, ils ne pensent pas qu’elle possède une sorte de force divine ; mais ils croient pouvoir découvrir un Atlas plus fort, plus immortel qu’elle, et qui maintienne mieux l’ensemble des choses, et ils ne songent jamais qu’en réalité c’est le bien et la nécessité qui lient et maintiennent les choses. Quant à moi, pour connaître une telle cause et savoir ce qu’elle est, je me ferais avec allégresse le disciple de tous les maîtres possibles. Mais comme elle se dérobait et que j’étais impuissant à la trouver moi-même et à l’apprendre d’autrui, j’ai changé de direction pour la chercher. Comment je m’y suis pris, veux-tu, Cébès, dit-il, que je t’en fasse un récit ?
— Si je le veux ! plus que tout au monde, s’écria Cébès.
XLVIII. — Quand je fus las d’étudier les choses, reprit Socrate, je crus devoir prendre garde à ne pas éprouver ce qui arrive à ceux qui regardent et observent le soleil pendant une éclipse ; car ils perdent quelquefois la vue s’ils ne regardent pas son image dans l’eau ou dans un milieu semblable. L’idée d’un tel accident me vint à l’esprit et je craignis que mon âme ne devînt complètement aveugle, si je regardais les choses avec mes yeux et si j’essayais de les saisir avec un de mes sens. Je crus alors que je devais recourir aux principes et regarder en eux la vérité des choses. Mais peut-être ma comparaison n’est-elle pas exacte de tout point ; car je n’accorde pas sans réserve qu’en examinant les choses dans leurs principes, on les examine plutôt dans des images que quand on les regarde dans leur réalité. Quoi qu’il en soit, voilà le chemin que j’ai pris. Je pose en chaque cas un principe, celui que je juge le plus solide, et tout ce qui me paraît s’y accorder, qu’il s’agisse de causes ou de toute autre chose, je l’admets comme vrai, et, comme faux, tout ce qui ne s’y accorde pas. Mais je veux te rendre ma pensée plus sensible, car je pense que tu ne m’entends pas encore.

Questions

  1. Socrate a-t-il l’habitude de faire un exposé ? Pourquoi en fait-il un ?
  2. Les physiciens s’interrogent sur la causalité du changement au sein de la nature. Que leur reproche Socrate ?
  3. Que valent la mémoire et l’opinion en terme de connaissance ? En quoi les sensations ne sont-elles pas stables ? Expliquer l’instabilité de la mémoire et de l’opinion... et de la connaissance.
  4. Quelle expérience fait malgré lui Socrate ? Désapprendre ce que l’on croyait savoir : que comprendre par cette formulation paradoxale ?
  5. Quelle distinction fait le texte entre erreur et illusion ?
  6. Dans la seconde série d’exemples comment se définit la mesure ?
  7. Chercher le sens du mot « mesure »afin de comprendre ce qui est en jeu dans ce texte.
  8. Comparer selon les lois de l’arithmétique suffit-il à fonder le savoir ?
  9. A quel organe des sens s’en remettent l’addition et la soustraction ?
  10. De quoi Socrate ne parvient-il pas à se détacher ?
  11. Quelle distinction opérer entre la géométrie et l’arithmétique ?
  12. A quoi ne cesse de renvoyer l’étonnement dans ce texte ?
  13. A quelle condition y-a-t-il savoir ?
  14. Est-ce que Socrate n’apprend rien dans ce texte ?
  15. Il se heurte à une difficulté. Laquelle ?
  16. Faut-il faire confiance à ses sens pour construire le savoir ?
  17. En quoi consiste un argument d’autorité ? donnez des exemples à partir du texte.
  18. L’esprit introduit de l’ordre dans la dispersion des sensations. En quoi est-ce un mieux ?
  19. Pourquoi la physique ne parvient pas à expliquer le refus de Socrate de fuir.
  20. Qu’est-ce qui est « beau et juste » ?

Étonnement devant le monde : c’est le point de départ, l’origine des sciences et de la philosophie.

C’est aussi le point de départ de la distinction entre le questionnement et la problématisation.

  1. Face à l’étrangeté d’un phénomène ou d’une situation rencontrée, il désigne un mouvement de prise de recul et de remise en question du monde, à travers lequel s’initie la démarche philosophique.

Dans Phédon, un dialogue de Platon, Socrate fait le récit de sa curiosité et de son questionnement. &laquoL’étonnement est un choc de l’esprit qui procède de l’incompatibilité d’une représentation, ainsi que de la règle qu’elle donne, avec les principes qui se trouvent déjà dans l’esprit comme fondements ; et celui-ci suscite un doute : a-t-on bien vu ? A-t-on bien jugé ?  » E. Kant, Critique de la faculté de juger, p. 281-282.

Il y a au cœur de l’étonnement l’idée d’une prise de distance avec le monde et ainsi de libération de l’homme de ses croyances et préjugés. Lorsque le philosophe manifeste son étonnement, c’est pour marquer un écart avec le sens ce son désir de savoir.

Cela constitue la première étape de la démarche de connaissance. C’est ainsi qu’une culture scientifique rencontre, en tous ses progrès, de véritables étonnements de l’intelligence qui viennent sans cesse contredire le dogmatisme du savoir acquis, sans cesse rectifié des rationalités trop élémentaires.

Rédiger la
présentation des différents étonnements du texte en montrant ce qu’acquiert Socrate.

    2) S’étonneret douter : dans cet extrait du Phédon, Socrate avoue sa déception lorsque croisant le chemin du Physicien Anaxagore et son explication du monde par un terme mystérieux, celui de « Nous »(esprit), il finit par comprendre que ce terme ne fait que redoubler le mystère du monde. Montrer dans cet extrait comment Socrate rectifie le dogmatisme des Premiers Physiciens.

Cependant, derrière le récit de la formation intellectuelle de Socrate , s’esquisse la construction du savoir : Quels sont les différents stades du savoir ?

Les différents degrés de connaissance :

- Comment définir l’enthousiasme qui porte Socrate ? Chercher le sens du mot « enthousiasme » .

- il attendait une réponse immédiate. Est-ce là une attitude
rationnelle ?(ne perdez pas de vue que Socrate précise dans son récit qu’il est jeune) Réfléchie ?

- Quelle critique engage-t-il à propos des sensations ? Pourquoi sont-elles
confuses ?

( Mettre en rapport avec Marcel Aymé,Le problème, in Contes du Chat Perché.)

- A quoi tient sa déception à propos de la physique ? Que ne parvient-elle pas à dépasser ?

- Que donne à penser l’exemple de la fuite à propos du rapport du corps et de l’âme ?

Montrer à l’aide d’un exemple que la science construit son objet et donc son questionnement.

    3)Certes, ces étonnements, ces sensations nouvelles qui accompagnent des prises de conscience, produisent des chocs, des éblouissements ou des émerveillements qui ne conduisent pas tous à des développements positifs. Pour Jeanne Hersch interprétant saint Augustin, "un mystère, en philosophie, ne s’abolit pas. Il s’approfondit quand nous l’éclairons." 

a partir de ce texte du Phédon expliquer la phrase de Jeanne Hersch

étonnement et poésie

https://youtu.be/nhLxgLBji48?t=52

Conclure ?

Bachelard : le droit de rêver

[237] Dès qu’une âme est bien enfermée dans sa solitude, toute impression est occasion d’univers. Sans doute, par la suite, en se brouillant, ses univers multiples font un monde complexe. Mais le monde est intense avant d’être complexe. Il est intense en nous. Et l’on sentirait mieux cette intensité, ce besoin intime de projeter un univers, si l’on obéissait aux images dynamiques, aux images qui dynamisent notre être. Ainsi,
nous croyons qu’avant les grandes métaphysiques synthétiques, symphoniques, devraient apparaître des études élémentaires où l’émerveillement du moi et les merveilles du monde seraient surpris dans leur plus étroite corrélation. Alors la philosophie serait bien heureusement
rendue à ses dessins d’enfant.

C’est par la solitude que le philosophe est rendu au destin de la méditation première. Par la solitude, la méditation a toute l’efficacité de l’étonnement. La méditation première est en même temps réceptivité totale et productivité cosmologisante. Par exemple, une méditation matinale est immédiatement un monde à réveiller. Pour illustrer le dynamisme naïf de la rêverie du matin, qu’on relise cette histoire qu’Oscar Wilde aimait à conter : un saint levé chaque jour bien avant l’aube priait Dieu pour que Dieu fasse, aujourd’hui encore, lever le soleil. Puis, dès l’aurore apparue, il priait Dieu pour le remercier d’avoir accédé à sa prière. Une nuit, pris d’un sommeil de plomb, le saint oublia sa nocturne prière. Quand il se réveilla, le soleil était déjà très haut au-dessus de l’horizon. Alors, après un instant de désarroi, le saint se mit en prière pour remercier Dieu, qui, malgré la coupable négligence de son serviteur, avait quand même fait lever le soleil.