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L’état de nature

L’état de nature selon Rousseau 

L’état de nature n’est pas un état historique comme le souligne Rousseau à maintes reprises, mais une pure hypothèse scientifique :

Que mes lecteurs ne s’imaginent donc pas que j’ose me flatter d’avoir vu ce qui me paraît si difficile à voir. J’ai commencé quelques raisonnements ; j’ai hasardé quelques conjectures, moins dans l’espoir de résoudre la question que dans l’intention de l’éclaircir et de la réduire à son véritable état. D’autres pourront aisément aller plus loin dans la même route, sans qu’il soit facile à personne d’arriver au terme. Car ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme, et de bien connaître un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent. Il faudrait même plus de philosophie qu’on ne pense à celui qui entreprendrait de déterminer exactement les précautions à prendre pour faire sur ce sujet de solides observations ; et une bonne solution du problème suivant ne me paraîtrait pas indigne des Aristote et des Pline de notre siècle. Quelles expériences seraient nécessaires pour parvenir à connaître l’homme naturel, et quels sont les moyens de faire ces expériences au sein de la société ? Loin d’entreprendre de résoudre ce problème, je crois en avoir assez médité le sujet, pour oser répondre d’avance que les plus grands philosophes ne seront pas trop bons pour diriger ces expériences, ni les plus puissants souverains pour les faire ; concours auquel il n’est guère raisonnable de s’attendre surtout avec la persévérance ou plutôt la succession de lumières et de bonne volonté nécessaire de part et d’autre pour arriver au succès.

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Préface

  • Notons tout de suite à la lecture de cet extrait que pour Rousseau l’état de nature est hors temps, hors histoire..c’est l’entrée dans l’histoire qui sera cause du déclin, de la chute de l’homme dans le mal...

L’état de nature selon Hobbes 

  • Hobbes postule aussi à titre d’hypothèse l’état de nature..une hypothèse fondée sur l’apport des lois de la physique, plus particulièrement la loi d’inertie..un corps poursuit sa course aussi longtemps qu’un obstacle ne surgit pas pour l’arrêter...

    "Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. Car la guerre ne consiste pas seulement dans la bataille et dans les combats effectifs, mais dans un espace de temps où la volonté de s’affronter en des batailles est suffisamment avérée : on doit par conséquent tenir compte, relativement à la nature de la guerre, de la notion de durée, comme on en tient compte relativement à la nature du temps qu’il fait. De même en effet que la nature du mauvais temps ne réside pas dans une ou deux averses, mais dans une tendance qui va dans ce sens, pendant un grand nombre de jours consécutifs, de même la nature de la guerre ne réside pas dans un combat effectif, mais dans une disposition avérée, allant dans ce sens, aussi longtemps qu’il n’y a pas assurance du contraire. Tout autre temps se nomme Paix.

    (...) Il peut sembler étrange à celui qui n’a pas bien pesé ces choses que la nature puisse ainsi dissocier les hommes et les rendre enclins à s’attaquer et à se détruire les uns les autres : c’est pourquoi peut-être, incrédule à l’égard de cette inférence tirée des passions, cet homme désirera la voir confirmée par l’expérience. Aussi, faisant un retour sur lui-même, alors que partant en voyage il s’arme et cherche à être bien accompagné, qu’allant se coucher il verrouille ses portes, que dans sa maison même il ferme ses coffres à clef, et tout cela sachant qu’il existe des lois et des fonctionnaires publics armés pour venger tous les torts qui peuvent lui être faits : qu’il se demande quelle opinion il a de ses compatriotes quand il voyage armé, de ses concitoyens quand il verrouille ses portes, de ses enfants et de ses domestiques quand il ferme ses coffres à clef. N’incrimine-t-il pas l’humanité par ses actes autant que je le fais par mes paroles ? Mais ni lui, ni moi n’incriminons la nature humaine en cela. Les désirs et les autres passions de l’homme ne sont pas en eux-mêmes des péchés. Pas davantage ne le sont les actions qui procèdent de ces passions tant que les hommes ne connaissent pas de loi qui les interdise ; et il ne peuvent connaître de loi tant qu’il n’en a pas été fait ; or aucune loi ne peut être faite tant que les hommes ne se sont pas entendus sur la personne qui doit la faire".

    Hobbes, Léviathan, chapitre 13

*Qu’est-ce qui caractérise l’être humain et qu’on ne peut lui retirer ?*Que permet la loi selon Hobbes ?*Pourquoi les désirs ne se confondent-ils pas avec le péché ?

Ce qui distingue fondamentalement Hobbes et Rousseau est cependant la question de la pitié. 

  • Pour Hobbes l’état de nature est un état de guerre permanent...

Il n’y a pas de pitié à l’état de nature. C’est un état de guerre où règne une égalité terrible qui fait que chacun n’est jamais assez fort pour demeurer longtemps le plus fort...Menacé en permanence l’homme n’est jamais assuré de rester en vie.A peine tourne-t-il le dos qu’il peut se retrouver poignardé ..

Il faudra donc instituer un Etat fort qui assure cette sûreté des biens et des individus. Autre est l’état de nature de Rousseau. La pitié y garantit un état paisible. elle est le fondement d’une démocratie possible et d’une volonté générale soucieuse de l’intérêt commun. Les hommes par la présence en eux de la pitié sont destinés à la moralité. Mais il ne s’agit que des hommes, pas de l’Etat.

Réfutation de la thèse de l’état de nature par Hegel 

(remarque du §194 des Principes de la philosophie du droit)

C’est une opinion fausse de penser que l’homme vivrait libre par rapport au besoin dans l’état de nature où il n’éprouverait que des besoins naturels soi-disant simples et où il n’utiliserait pour les satisfaire que les moyens qu’une nature contingente lui procure. Elle est fausse, même si l’on ne considère pas l’élément de libération qui est dans le travail dont on parlera plus loin. En effet, le besoin naturel en tant que tel et sa satisfaction immédiate ne seraient que l’état de la spiritualité enfoncée dans la nature et, par conséquent, l’état de sauvagerie et de non-liberté, tandis que la liberté n’existe que dans la réflexion du spirituel en lui-même, dans sa distinction d’avec la nature et dans son action réfléchie sur elle. HEGEL

Ce texte se présente comme polémique contre les partisans de l’ état de nature. C’est notamment à la thèse de Rousseau que s’en prend Hegel. Le ton est virulent comme le laissent voir des termes comme : « prétendu » état ; il transforme même ce que Rousseau présente comme une hypothèse théorique et scientifique, en un pur produit de l’imagination.

Bref, pour Hegel, la liberté naturelle du Second Discours est le pur produit d’un « entendement en délire », comme il aurait pu l’écrire plagiant les propos de Rousseau lui-même.

Si l’état de nature est purement et simplement aliénation, où trouver la liberté ? A cette question notre texte apporte deux réponses qui correspondent aux deux derniers moments du texte : dans le travail mais surtout dans l’acte de réflexion, c’est-à-dire dans la séparation de soi d’avec soi-même.

Ainsi ce texte est-il à la fois un texte de réfutation (première partie du texte) et un texte de définition où Hegel donne à la liberté sa véritable dimension .

Nous expliquerons ce texte en suivant la progression de son auteur, et tenterons toutefois d’en montrer les limites.

Ainsi dès le début, l’emploi répété des conditionnels, le verbe imaginer et l’épithète « prétendu » montrent que Hegel s’oppose à l’idée d’une liberté d’indépendance à l’état de nature. L’homme y est prisonnier de ses besoins, d’un ordre naturel qu’il n’a pas choisi . Les besoins sont nécessaires et l’homme ne saurait s’y soustraire. Rousseau posait l’état de nature comme un état où l’homme ne souffrait nullement de ses besoins et cette indépendance faisait de lui un être innocent capable de pitié à l’égard de ceux qu’il croisait par le plus grand des hasards. Cela amenait d’ailleurs Rousseau à engager une critique très virulente contre la raison (qui trouve son origine dans l’acte de se comparer avec autrui) et à y déceler la trace de la perte morale de l’homme. La raison chez Rousseau était source d’aliénation et la nature dans son immédiateté expression de liberté humaine. C’est d’ailleurs cette valorisation de l’immédiat que conteste Hegel dans ce passage qui nous occupe.

L’argument essentiel que retient ici Hegel est la contingence de la nature. La nature c’est l’imprévisible, ce qui échappe à la prévision..le hasard y est maître. Comment satisfaire ses besoins quand on a face à soi les intempéries naturelles par exemple ? Les besoins sont signes de la misère humaine, pour reprendre ici un concept de Pascal. Les besoins enferment l’homme dans sa fragilité, sa finitude. Il ne peut donc rien faire d’autre que de chercher à s’en libérer, et y consacrant toute son énergie, il s’y aliène, c’est-à-dire qu’il se perd dans la nécessité de se satisfaire. Cela le conduit dès lors à une attitude de violence à l’égard d’autrui qu’il voit plus comme un concurrent que comme un allié ou quelqu’un pour qui il pourrait avoir un semblant de pitié. Hegel est en cela proche de Hobbes qui voyait dans l’état de nature un pur état de violence et de guerre de tous contre tous. Ce texte remet ainsi en question tous les fondements de la philosophie de Rousseau qui voyait dans la pitié naturelle une des raisons fondamentales de la possibilité pour les hommes de fonder une démocratie réellement morale . Selon Hegel il n’en est rien. Pire, l’état de nature est foncièrement immoral.

           Le monde  de la spontanéité, de l’immédiateté est ainsi dénoncé par notre auteur. Vivre dans l’instant immédiat, ne pas réfléchir, c’est-à-dire ne pas se séparer de soi-même, voilà les conditions requises pour faire de l’homme non pas un être humain mais un barbare. Privé de l’instinct animal, il n’a pas même le pouvoir de se hisser au niveau de la bête. Le barbare est inférieur à l’animal…

Comment sortir de cette situation ? Le travail apparaît comme une possibilité que Hegel cependant ne retiendra pas dans ce passage. Mais expliquons toutefois cette paradoxale force libératrice qu’est le travail.

Etymologiquement le travail renvoie à la douleur, à l’effort pénible..et on a du mal à concevoir qu’il puisse être libérateur comme l’écrit Hegel. Cependant si on tient compte de ce qu’il dit au début de ce texte le travail nous libère dans un premier temps du monde des besoins. A ce titre il nous libère des nécessités naturelles ce qui permet à l’homme de se détacher de l’état d’urgence dans lequel il se trouve et d’accéder ainsi à une condition plus digne que celle à laquelle le contraint la nature. Libéré des besoins l’homme peut développer son propre monde et ne pas subir la nature, sa propre nature violente en premier.

Le travail permet à l’homme de construire son monde et de créer l’art, sa vision d’un monde auquel il donne du sens. Plutôt que d’en rester à la question de savoir comment survivre, l’homme peut se poser d’autres questions et construire du sens à une vie qui est plus qu’un acte de survie. Hegel rejoint ici Aristote qui définit la philosophie comme étonnement. L’étonnement devant le monde, le questionnement ne sont possibles qu’à partir du moment où les besoins vitaux sont satisfaits.

Bien sûr une telle conception du travail n’est pas celle d’un travail aliéné. Comme va le montrer la suite de notre travail, seule la réflexion nous libère véritablement de la nature. Ainsi le travail n’est il libérateur qu’à partir du moment où il est rattaché à cette activité réfléchie qui nous permet de développer notre humanité. On trouve ici en germe ce que Marx développera à propos de l’aliénation. Le travail répétitif et monotone ne sert qu’à réduire l’homme à un statut inférieur à celui de l’animal, état morbide que la philosophe Simone Weil décrira aussi. Le travail se donne alors à comprendre comme action libératrice à partir du moment où il interroge le sens du monde dans lequel nous vivons et qu’il développe en nous des facultés exclusivement humaines comme la réflexion, la volonté ou encore le désir.

Enfin, me retrouvant dans ce que je fais, le travail traduit aussi ce que je suis, c’est-à-dire un être de réflexion, dans la mesure où je retrouve ce que je suis dans ce que je fais.

Le travail est certes libérateur mais il est ce qui manifeste cette liberté essentielle qui constitue l’homme dans son essence.

C’est pourquoi notre texte met de côté la question du travail dans la mesure où la liberté de l’homme est rendue possible d’abord et surtout parce qu’il est un être de réflexion, capable de se séparer de la nature.

Mais ce moment d’appartenance à la nature ne doit pas être négligé. C’est bien parce que l’homme est au départ un être sauvage et englué dans la nature qu’il va pouvoir manifester sa capacité à s’en séparer. La séparation enfin apparaît comme un moment nécessaire, mais pas une fin en soi non plus. C’est bien pourquoi le travail est rapidement évoqué par Hegel. Le but de cette séparation d’avec la nature n’est pas qu’un moment négatif de refus ou de mise sous tutelle de la nature. La fin poursuivie est de s’émanciper de la nature mais aussi de dépasser ce simple moment de la négation du naturel. Il s’agit de manifester ce que je suis après ces deux moments. Je suis quelqu’un capable de créer son monde et de se créer soi-même. Ainsi les trois parties de ce texte sont elles aussi les trois moments qui constituent la liberté effective de l’homme.

Pour conclure, il est donc clair que l’homme n’est lui-même qu’au travers de ces trois moments qui médiatisent son accès à une réelle liberté. Rousseau en était resté au premier moment. Hobbes avait vu la nécessité de dépasser ce moment. Hegel dépasse à son tour cette perspective en montrant que l’homme ne peut se réaliser qu’en se créant une liberté effective dans ses propres réalisations, c’est-à-dire en travaillant. Le travail seul rend manifeste cette liberté humaine essentielle qui nous différencie de l’animal et du sauvage….à condition que le travail ne nous renvoie pas à nouveau à une aliénation…c’est ce que Marx dénoncera avec plus de virulence que Hegel.

Complétons avec un texte de Lucrèce De Natura Rerum:V,224

L’enfant ressemble au matelot qu’ont rejeté des flots cruels ; il gît à terre, nu, incapable de parole, dépourvu de tout ce qui aide à la vie, depuis le moment où la nature l’a jeté sur les rivages de la lumière, après l’avoir péniblement arraché au ventre de sa mère. Il remplit l’espace de ses vagissements plaintifs, comme il est naturel à l’être qui a encore tant de maux à traverser. Pendant ce temps croissent heureusement les troupeaux de gros et petit bétail et les animaux sauvages, qui n’ont besoin ni du jeu de hochet ni d’entendre le doux et chuchotant babil d’une tendre nourrice ; il ne leur faut point de vêtements qui changent avec les saisons, point d’armes pour protéger leurs biens, points de hauts remparts, puisque à tous fournissent toutes choses abondamment la terre féconde et l’industrieuse nature.

ou ce texte de Freud :

C’est précisément à cause de ces dangers dont la nature nous menace que nous nous sommes rapprochés et avons créé la civilisation qui, entre autres raisons d’être, doit nous permettre de vivre en commun. À la vérité, la tâche principale de la civilisation, sa raison d’être essentielle est de nous protéger contre la nature. On le sait, elle s’acquitte, sur bien des chapitres, déjà fort bien de cette tâche et plus tard elle s’en acquittera évidemment un jour encore bien mieux. Mais personne ne nourrit l’illusion que la nature soit déjà domptée, et bien peu osent espérer qu’elle soit un jour tout entière soumise à l’homme. Voici les éléments, qui semblent se moquer de tout joug que chercherait à leur imposer l’homme : la terre, qui tremble, qui se fend, qui engloutit l’homme et son œuvre, l’eau, qui se soulève, et inonde et noie toute chose, la tempête, qui emporte tout devant soi ; voilà les maladies, que nous savons depuis peu seulement être dues aux attaques d’autres êtres vivants, et enfin l’énigme douloureuse de la mort, de la mort à laquelle aucun remède n’a jusqu’ici été trouvé et ne le sera sans doute jamais. Avec ces forces la nature se dresse contre nous, sublime, cruelle, inexorable ; ainsi elle nous rappelle notre faiblesse, notre détresse, auxquelles nous espérions nous soustraire grâce au labeur de notre civilisation. C’est un des rares spectacles nobles et exaltants que les hommes puissent offrir que de les voir, en présence d’une catastrophe due aux éléments, oublier leurs dissensions, les querelles et animosités qui les divisent pour se souvenir de leur grand tâche commune : le maintien de l’humanité face aux forces supérieurs de la nature.

Freud