L’art feint la nature : les jardins

Est-ce un lieu clos, un espace ou un "instant" ?
Pierre GRIMAL dans Les jardins romains, que « le jardin naît dès l’instant où l’artifice se mêle à la nature et la compose »

JARDIN : entre nature et société
Anne Cauquelin dans L’Invention du paysage (PUF, 2013) : "’Jardin d’Épicure’ est métaphore pour une philosophie, sagesse d’une vie à l’abri des tempêtes du monde. Cet écart commande une clôture, presque un cloître (...). À mi-chemin des deux dangers de la nature et de la société, le jardin offre l’asile souhaité.

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  • LES JARDINS SUSPENDUS DE BABYLONE : jardin et séparation
  • LE JARDIN D’EPICURE : lieu et limite

C’est l’espace de la communauté du savoir, protégé de l’extérieur par le lien de l’amitié
Nous voyons à l’œuvre la notion de limite dans la conception épicurienne : notre corps est un agrégat d’atomes dont l’édifice est précaire, et qui doit pour cela se préserver de toute secousse intempestive. I1 est si précaire qu’Épicure déconseillait, d’après Plutarque, le coït après manger. Or la sensation (surtout tactile) est un choc, et comme telle elle risquerait de mettre en péril l’équilibre du corps si elle pouvait l’atteindre jusque dans ses profondeurs, surtout bien sûr si elle est sensation douloureuse. Dans un texte étonnant de Lucrèce, au Chant LII du De natura rerum (v. 249-257) est décrit l’envahissement du corps par la sensation, et le danger de cette invasion :

« Le sang s’agite, la sensation pénètre alors dans toutes les chairs ; elle gagne en dernier lieu les os et les moelles, qu’il s’agisse du plaisir ou d’une agitation toute contraire ».

Si la sensation est douloureuse, le corps risque la mort, c’est pourquoi il se défend en repoussant à la périphérie de lui-même la sensibilité et l’accueil des mouvements du dehors.
« Mais le plus souvent la surface du corps marque, pour ainsi dire, le terme (finis) de ces mouvements : et c’est pourquoi la vie peut se maintenir en nous » (22).

La superficie du corps est un bouclier, une carapace qui protège celui-ci de l’agression perceptive, et il est révélateur de voir Lucrèce ne faire ici aucune mention des sensations cénesthésiques le danger vient du dehors, du bord externe de la frontière. La pensée épicurienne s’organise autour de la notion centrale de limite, de pourtour et d’enveloppe. L’emblème de cette volonté de circonscrire pourrait bien être ce Jardin, que l’Histoire a pour toujours attaché à la mémoire d’Épicure.

Mais que signifie cette volonté de circonscrire, sinon celle de trouver abri et refuge, protection contre les tempêtes de la vie ?

Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est doux aussi d’assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part du danger. Mans la plus grande douceur est d’occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions sereines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent ça et là en cherchant au hasard le chemin de la vie, qui luttent de génie ou se disputent la gloire de la naissance, qui s’épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des richesses ou s’emparer du pouvoir.

Ô misérables esprits des hommes, ô cœurs aveugles ! Dans quelles ténèbres, parmi quels dangers, se consume ce peu d’instants qu’est la vie ! Comment ne pas entendre le cri de la nature, qui ne réclame rien d’autre qu’un corps exempt de douleur, un esprit heureux, libre d’inquiétude et de crainte ? Lucrece De Natura Rerum, II

  • Dossier sur LE JARDIN BOTANIQUE du Roi Louis XIII
  • LE JARDIN D’ACCLIMATATION
  • LE JARDIN EXOTIQUE
    Les échantillons de peuples exotiques présentés au Jardin d’acclimatation à partir de 1877 faisaient l’objet d’une mise en scène permanente dont témoignent photographies et affiches publicitaires.
    DOSSIER
  • LE CLOÏTRE ou l’espace privé de la foi. Le recueillement.
  • JARDINS A L’ANGLAISE & JARDINS A LA FRANCAISE
    Le jardin à l’anglaise s’oppose au jardin à la française. Il valorise la sensibilité, comme on peut le constater en regardant ces deux photos du jardin de Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville.

Le jardin à l’anglaise

Comment se justifie le modèle du théâtre ?

Les maîtres de Clarens ont conçu un jardin à l’anglaise appelé l’Élysée qui est comme un bout du monde à trois pas du château. Saint-Preux rapporte les paroles de M. de Wolmar qui vient de lui faire visiter...

Hé bien ! que vous en semble ? me dit-elle en nous en retournant. Êtes-vous encore au bout du monde ? Non, dis-je, m’en voici tout-à-fait dehors, et vous m’avez en effet transporté dans l’Elysée. Le nom pompeux qu’elle a donné à ce verger, dit M. de Wolmar, mérite bien cette raillerie. Louez modestement des jeux d’enfants, et songez qu’ils n’ont jamais rien pris sur les soins de la mère de famille. Je le sais, repris-je, j’en suis très-sûr ; et les jeux d’enfants me plaisent plus en ce genre que les travaux des hommes.
Il y a pourtant ici, continuai-je, une chose que je ne puis comprendre ; c’est qu’un lieu si différent de ce qu’il était ne peut être devenu ce qu’il est qu’avec de la culture et du soin : cependant je ne vois nulle part la moindre trace de culture ; tout est verdoyant, frais, vigoureux, et la main du jardinier ne se montre point ; rien ne dément l’idée d’une île déserte qui m’est venue en entrant, et je n’aperçois aucuns pas d’hommes. Ah ! dit M. de Wolmar, c’est qu’on a pris grand soin de les effacer. J’ai été souvent témoin, quelquefois complice, de la friponnerie. On fait semer du foin sur tous les endroits labourés, et l’herbe cache bientôt les vestiges du travail ; on fait couvrir l’hiver de quelques couches d’engrais les lieux maigres et arides ; l’engrais mange la mousse, ranime l’herbe et les plantes ; les arbres eux-mêmes ne s’en trouvent pas plus mal, et l’été il n’y paraît plus. À l’égard de la mousse qui couvre quelques allées, c’est milord Edouard qui nous a envoyé d’Angleterre le secret pour la faire naître. Ces deux côtés, continua-t-il, étaient fermés par des murs ; les murs ont été masqués, non par des espaliers, mais par d’épais arbrisseaux qui font prendre les bornes du lieu pour le commencement d’un bois. Des deux autres côtés règnent de fortes haies vives, bien garnies d’érable, d’aubépine, de houx, de troène, et d’autres arbrisseaux mélangés qui leur ôtent l’apparence de haies et leur donnent celle d’un taillis. Vous ne voyez rien d’aligné, rien de nivelé ; jamais le cordeau n’entra dans ce lieu ; la nature ne plante rien au cordeau ; les sinuosités dans leur feinte irrégularité sont ménagées avec art pour prolonger la promenade, cacher les bords de l’île, et en agrandir l’étendue apparente sans faire des détours incommodes et trop fréquents.
En considérant tout cela, je trouvais assez bizarre qu’on prît tant de peine pour se cacher celle qu’on avait prise : n’aurait-il pas mieux valu n’en point prendre. Malgré tout ce qu’on vous a dit, me répondit Julie, vous jugez du travail par l’effet, et vous vous trompez. Tout ce que vous voyez sont des plantes sauvages ou robustes qu’il suffit de mettre en terre, et qui viennent ensuite d’elles-mêmes. D’ailleurs la nature semble vouloir dérober aux yeux des hommes ses vrais attraits, auxquels ils sont trop peu sensibles, et qu’ils défigurent quand ils sont à leur portée : elle fuit les lieux fréquentés ; c’est au sommet des montagnes, au fond des forêts, dans des îles désertes qu’elle étale ses charmes les plus touchants. Ceux qui l’aiment et ne peuvent l’aller chercher si loin sont réduits à lui faire violence, à la forcer en quelque sorte à venir habiter avec eux ; et tout cela ne peut se faire sans un peu d’illusion.

Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse, 1762.
> Texte intégral : Paris, J. Bry aîné, 1856-1857

Questions

  • Après avoir défini le terme de « feinte » employé dans le texte, montrer en quoi le jardin n’est qu’illusion. Mais peut-il en être autrement ?
  • La nature dissimule "ses vrais attraits. « Nature aime à se cacher ». Vers 500 avant notre ère, le penseur grec Héraclite déposa dans le temple d’Artémis, à Éphèse, un ouvrage probablement sans titre, et qui contenait cet aphorisme énigmatique. En fait, la sentence d’Héraclite signifie probablement que ce qui naît (« nature ») tend à disparaître (« se cacher »). Mais, dès l’Antiquité, elle a été interprétée comme une allusion aux secrets de la nature que l’homme cherche à décrypter. Quant à la déesse Artémis, elle était souvent assimilée à la déesse égyptienne Isis, et représentée sous les traits d’une femme, la poitrine couverte de nombreux seins, et la tête surmontée d’un diadème et d’un voile. Les seins de la déesse représentaient la nature nourricière, et le voile ses mystères cachés.
  • Où se trouve la vraie nature ? Pourquoi dérobe-t-elle aux hommes ses vrais attraits ?
  • En quoi ce jardin évoque le jardin de l’origine perdue ?
  • montrer que l’art ici est un retour à une nature énigmatique.
  • Pour s’organiser, il mobilise l’art du peintre contre celui de l’architecte. Expliquer.
    • Que reproche Julie au travail ? Pourquoi selon elle le jardinier ne travaille pas ?Qu’imite-t-il ?
    • Quelle est la différence avec l’agriculteur ?
    • Comparer ce texte au jardin d’Emile