Temps et conscience chez Saint Augustin. Lire le livre XI des Confessions

AUGUSTIN, Les Confessions Livre XI

Faire un dossier de recherches sur Saint Augustin, le christianisme et Carthage.

On peut constater l’usage récurrent du « je » qui est lié à la notion de « confession ». La définir en lisant attentivement le texte.

XII. 14. Je vais répondre à cette demande : Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre ? Je ne répondrai pas comme celui qui voulant, dit-on, éluder la difficulté de la question, fit cette adroite repartie : Il préparait des supplices à ceux qui sondaient l’abîme de ses secrets, car railler n’est pas résoudre la question ; telle ne sera donc pas ma réponse. J’aimerais mieux, en effet, dire : Je ne sais pas ce que j’ignore, en réalité, que de répondre par une raillerie à celui qui m’interroge sur de si hauts mystères et de faire applaudir une aussi mauvaise réponse.

  • Qui est ici critiqué ? Chercher le sens du verbe « railler ».
  • Quelle critique de la rhétorique se profile au début de ce texte ?

Je dirai donc, ô mon Dieu, que tu es le créateur de toutes les créatures ; et si toutes les créatures sont comprises sous ce nom de ciel et de terre, je répondrai avec confiance : Avant de créer le ciel et la terre, Dieu ne faisait rien ; car, s’il eût fait quelque chose, qu’eût-il fait, sinon une créature ? Plût à Dieu que je comprenne toutes les vérités qu’il m’est utile et que j’ai le désir de connaître, comme je sais qu’il n’y avait aucune créature, avant la création de tous les êtres !

XIII. 15. Si quelque esprit léger s’égare dans les vaines imaginations de temps antérieurs, et s’étonne que toi, Dieu tout-puissant, créateur et conservateur de toutes choses, architecte du ciel et de la terre, sois demeuré dans l’inaction pendant des siècles innombrables avant d’entreprendre ce merveilleux ouvrage, qu’il se réveille et ne s’étonne que de ses propres illusions. Pouvaient-ils en effet s’écouler, ces siècles innombrables, que tu n’avais pas faits, ô mon Dieu, toi l’auteur et le créateur de tous les siècles ? Ou bien, qu’auraient pu être ces temps que tu n’aurais point créés ? Ou encore, comment se seraient-ils écoulés, s’ils n’avaient jamais été ?

  • Relever les objections à l’idée d’un Dieu en repos avant la création du temps.

Puisque tu es le créateur de tous les temps, si l’on suppose quelque temps avant la création du ciel et de la terre, pourquoi dit-on que tu étais en repos ? Car ce temps même c’est toi qui en étais l’auteur, et les temps n’ont pu s’écouler avant que tu eusses fait le temps. Si donc avant le ciel et la terre il n’existait aucun temps, pourquoi demander ce que tu faisais alors ? Il ne pouvait y avoir d’alors là où il n’y avait point de temps.

  • Expliquer ce raisonnement par l’absurde.

16. D’ailleurs, ce n’est point par le temps que tu précèdes les temps, autrement, tu ne serais pas avant tous les temps. Mais tu précèdes tous les temps passés du haut de ton éternité toujours présente ; tu es au-dessus de tous les temps à venir, parce qu’ils sont à venir, et qu’à peine seront-ils venus, qu’ils seront passés ; « pour toi tu es toujours le même, et tes années ne s’évanouissent point. » (Psaume CI.) Tes années ne vont ni ne viennent ; nos années, au contraire, vont et viennent, et pour que toutes se succèdent les unes aux autres. Toutes tes années sont immobiles, parce qu’elles existent toutes à la fois ; les unes ne sont pas poussées par les autres parce qu’elles ne passent pas ; au lieu que les nôtres ne seront toutes accomplies que lorsqu’elles ne seront plus. Tes années ne sont qu’un jour, et ton jour n’est pas une suite de jours ; il est aujourd’hui, et ton aujourd’hui ne cède point la place à un lendemain ; car il ne succède pas à la veille. Ton aujourd’hui, c’est l’éternité ; voilà pourquoi tu as engendré un Fils coéternel à toi, celui à qui tu as dit : « Je t’ai engendré aujourd’hui. » (Psaume II.) Tu as fait tous les temps, et tu es avant tous les temps, et il n’y avait point de temps quand le temps n’était pas encore.
XIV. 17.2 Il n’y a donc point eu de temps où tu n’aies fait quelque chose, puisque tu avais fait le temps lui-même. Et aucun temps ne t’est coéternel, puisque tu es immuable, et si le temps participait à cette immutabilité, il cesserait d’être temps.

Qu’est-ce donc que le temps ? Qui pourra l’expliquer clairement et en peu de mots ? Qui pourra, pour en parler convenablement, le saisir même par la pensée ? Cependant quel sujet plus connu, plus familier de nos conversations que le temps ? Nous le comprenons très bien quand nous en parlons ; nous comprenons de même ce que les autres nous en disent.

Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je cherche à l’expliquer à celui qui m’interroge, je ne le sais plus. Cependant j’affirme avec assurance, qu’il n’y aurait point de temps passé, si rien ne passait ; qu’il n’y aurait point de temps a venir, si rien ne devait succéder à ce qui passe, et qu’il n’y aurait point de temps présent si rien n’existait.

Il y a donc deux temps, le passé et l’avenir ; mais que sont-ils, puisque le passé n’est déjà plus, et que l’avenir n’est point encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent, et ne tombait point dans le passé, il ne serait plus le temps, mais l’éternité.

Or, si le présent n’est temps que parce qu’il tombe dans le passé, comment pouvons-nous dire qu’il est, lui qui n’a d’autre cause de son existence que la nécessité de la perdre bientôt ? Donc, nous ne pouvons dire avec vérité que le temps existe que parce qu’il tend à n’être plus.

XV. 18. Cependant nous parlons de la longueur, de la brièveté du temps, et nous n’appliquons cette mesure qu’au passé ou à l’avenir. Nous disons, par exemple, du temps passé, qu’il est long, lorsqu’il s’est écoulé cent ans ; ou qu’une chose ne se fera pas de longtemps, quand elle ne doit arriver que cent ans après. De même, nous disons pour le passé : « le temps est court », lorsqu’il ne s’est écoulé que dix jours ; et pour l’avenir, « dans peu de temps », quand il n’y a que dix jours à attendre. Mais comment peut-on appeler long ou court ce qui n’existe pas ? car le passé n’est plus, et l’avenir n’est pas encore. Ne disons donc pas du passé, « il est long », mais, « il a été long » ; et disons de l’avenir, « il sera long ». Seigneur, ma lumière, ta vérité ne se rira-t-elle pas ici de l’homme ? Car quel temps passé a été long ? Est-ce quand il était déjà passé qu’il a été long, ou quand il était encore présent ? Il ne pouvait être long que lorsqu’il était susceptible de l’être. Mais une fois passé, il n’était déjà plus ; et s’il n’était plus il ne pouvait être long.

Ne disons donc pas : « Le temps passé a été long » ; car nous ne trouverons en lui rien qui ait été long, puisqu’il n’est plus depuis qu’il est passé. Disons au contraire : « Ce temps présent a été long » ; car il n’était long que pendant qu’il était présent. Il n’était pas encore passé pour cesser d’être, il était donc quelque chose qui pouvait être long. Mais depuis qu’il a passé, en cessant d’être, il a perdu la faculté d’être long.

19. Voyons donc, ô intelligence de l’homme, si le temps présent peut être long ; car tu es capable de concevoir et de mesurer son étendue ; que me répondras-tu ?

Cent années présentes sont-elles un long temps ? Vois d’abord si cent années peuvent être présentes ; si c’est la première qui s’écoule, elle est présente, mais les quatre-vingt-dix-neuf autres sont encore à venir, et par conséquent elles ne sont pas encore ; si c’est la seconde, déjà la première n’est plus, la seconde est présente, et les autres à venir. Et ainsi, quelle que soit l’année que nous prenions dans ce nombre centenaire, elle sera présente ; celles qui lui sont antérieures, seront passées, celle qui viennent après, seront à venir. Donc, cent années ne peuvent être présentes.

Mais examine du moins si l’année qui s’accomplit est présente. Est-ce le premier mois qui s’écoule ? les autres sont à venir ; est-ce le second ? le premier est passé, et les autres ne sont pas encore. Ainsi donc l’année qui s’écoule ne peut être tout entière présent ; et si elle n’est pas présente, l’année n’est pas un temps présent ; car une année se compose de douze mois, dont chacun est successivement présent ; les autres sont passés ou futurs. Et encore le mois qui s’écoule n’est-il pas présent tout entier, mais un seul de ses jours ; si c’est le premier, les autres sont à venir, si c’est le dernier, les autres sont passés. Est-ce un jour intermédiaire ? Il est alors entre les jours passés et les jours à venir.

20. Voilà donc le temps présent, le seul, à notre avis, qu’on pût appeler long, le voilà réduit à peine à l’espace d’un jour. Mais ce jour lui-même, examinons-le. Non, ce seul jour même n’est pas tout entier présent. Car il se compose de vingt-quatre heures, douze de jour, douze de nuit ; la première regarde les autres comme à venir, la dernière suit les autres qui sont passées. Pour chacune des heures intermédiaires, celles qui la précèdent sont passées, celles qui la suivent sont à venir. Puis cette même heure se compose elle-même d’instants fugitifs. Tout ce qui s’est envolé est passé, tout ce qui en reste est à venir. Si l’on conçoit dans le temps un moment qui ne puisse être divisé en aucune autre partie, si petite qu’elle soit, c’est celui-là seul que nous pouvons appeler présent. Et cependant, il s’envole avec tant de rapidité de l’avenir dans le passé, qu’il ne peut avoir la plus petite étendue. Car, pour peu qu’il s’étendît, il se partagerait en passé et en futur. Le présent est donc sans étendue.

Où donc est le temps dont nous puissions dire qu’il est long ? Sera-ce l’avenir ? Nous ne pouvons dire qu’il est long, parce qu’il n’est pas encore ; mais nous disons, il sera long. Quand le sera-t-il donc ? Tant qu’il est encore à venir, il ne peut être long, puisqu’il est encore un pur néant. Si au contraire, nous disons qu’il le sera au moment où de futur il commencera d’être ce qu’il n’est pas encore, en devenant un être présent qui a la propriété d’être long, alors, comme précédemment, le présent nous criera que lui non plus ne saurait être long.

XVI. 21. Cependant, Seigneur, nous concevons les intervalles de temps, nous les comparons entre eux, et nous disons que les uns sont plus longs et les autres plus courts. Nous mesurons aussi combien ce temps est plus long ou plus court que celui-là, et nous répondons que l’un est double ou triple, et que l’autre est simple, ou que les deux sont égaux. Mais nous ne mesurons ainsi les temps que pendant qu’ils passent et que nous les sentons s’écouler, car les temps passés qui ne sont plus, les temps à venir qui ne sont pas encore, quel homme pourrait les mesurer ? Qui oserait dire qu’il peut mesurer ce qui n’est pas ? Ce n’est donc que pendant qu’il s’écoule que le temps peut se concevoir et se mesurer ; mais lorsqu’il est passé, cela est impossible, pour la raison qu’il n’est plus.