Le geste : étude d’un texte de Rousseau

Le geste ce langage
video 01 janv. 1962, 26min 20s
Panorama de la tradition des mimes d’Orient et d’Occident : ce film présente six numéros sans paroles qui montrent la diversité des formes d’expression de l’art universel du geste. Produit dans le cadre du projet majeur de l’UNESCO pour l’appréciation mutuelle des valeurs culturelle d’Orient et d’Occident.

Producteur ou co-producteur
Unesco

Réalisateur
Paul Bordry

Mettre en relation avec ce texte de Rousseau extrait de L’Essai sur l’Origine des Langues I

Chapitre premier
Des divers moyens de communiquer nos pensées.

La parole distingue l’homme entre les animaux : le langage distingue les nations entre elles ; on ne connaît d’où est un homme qu’après qu’il a parlé. L’usage et le besoin font apprendre à chacun la langue de son pays ; mais qu’est-ce qui fait que cette langue est celle de son pays et non pas d’un autre ? Il faut bien remonter, pour le dire, à quelque raison qui tienne au local, et qui soit antérieure aux moeurs mêmes : la parole étant la première institution sociale ne doit sa forme qu’à des causes naturelles.
Sitôt qu’un homme fut reconnu par un autre pour un être sentant, pensant et semblable à lui, le désir ou le besoin de lui communiquer ses sentiments et ses pensées lui en fit chercher les moyens. Ces moyens ne peuvent se tirer que des sens, les seuls instruments par lesquels un homme puisse agir sur un autre. Voilà donc l’institution des signes sensibles pour exprimer la pensée. Les inventeurs du langage ne firent pas ce raisonnement, mais l’instinct leur en suggéra la conséquence.
Les moyens généraux par lesquels nous pouvons agir sur les sens d’autrui se bornent à deux, savoir le mouvement et la voix. L’action du mouvement est immédiate par le toucher ou médiate par le geste ; la première, ayant pour terme la longueur du bras, ne peut se transmettre à distance, mais l’autre atteint aussi loin que le rayon visuel. Ainsi restent seulement la vue et l’ouïe pour organes passifs du langage entre des hommes dispersés.
Quoique la langue du geste et celle de la voix soient également naturelles, toutefois la première est plus facile et dépend moins des conventions : car plus d’objets frappent nos yeux que nos oreilles, et les figures ont plus de variété que les sons ; elles sont aussi plus expressives et disent plus en moins de temps.
L’amour, dit-on, fut l’inventeur du dessin. Il put inventer aussi la parole, mais moins heureusement. Peu content d’elle, il la dédaigne, il a des manières plus vives de s’exprimer. Que celle qui traçait avec tant de plaisir l’ombre de son amant lui disait de choses ! Quels sons eût-elle employés pour rendre ce mouvement de baguette ?
Nos gestes ne signifient rien que notre inquiétude naturelle ; ce n’est pas de ceux-là que je veux parler. Il n’y a que les Européens qui gesticulent en parlant : on dirait que toute la force de leur langue est dans leurs bras ; ils y ajoutent encore celle des poumons, et tout cela ne leur sert de guère. Quand un Franc s’est bien démené, s’est bien tourmenté le corps à dire beaucoup de paroles, un Turc ôte un moment la pipe de sa bouche, dit deux mots à demi-voix, et l’écrase d’une sentence.
Depuis que nous avons appris à gesticuler nous avons oublié l’art des pantomimes, par la même raison qu’avec beaucoup de belles grammaires nous n’entendons plus les symboles des Egyptiens. Ce que les anciens disaient le plus vivement, ils ne l’exprimaient pas par des mots, mais par des signes ; ils ne le disaient pas, ils le montraient.
(Essai sur l’origine des langues, I)