Les Grecs et la guerre : du héros aux hoplites
La naissance de l’histoire

 En Grèce : un état de guerre permanent

Les historiens de la Grèce classique sont principalement, sinon exclusivement, des historiens des conflits ar­més — guerres médiques chez Hérodote, guerre du Péloponnèse chez Thucydide ou chez son continuateur Xénophon, qui retraça dans les Helléniques l’histoire des conflits où s’opposèrent les cités grecques jusqu’à l’intervention de Philippe.

Sans doute parce que la guerre est omniprésente dans le monde grec classique où l’on vit « traitant puis guerroyant « (Thucydide, 1, 18). D’un bout à l’autre de l’histoire des Grecs, le fracas des armes se fait entendre ; la paix n’est qu’une trêve entre deux conflits.

Héraclite fait de Πόλεμος, la guerre, « le père de toutes choses » .

Voir aussi : Apollonius, traduit par J.-J.-A. Caussin
L’expédition des argonautes ou La conquête de la toison d’or, poème en quatre chants

Thucydide et Platon lui font écho en notant à plusieurs reprises cette omniprésence de l’état de guerre. Le Spartiate Mégillos dans les Lois de Platon : « Lorsque la plupart des gens parlent de paix, ce n’est là qu’un mot ; en réalité, de par la nature, chaque cité ne cesse d’être engagée contre toutes les autres dans une guerre sans déclaration. » [1] Et ce constat désabusé est formulé à un moment où les aspirations à la paix se font de plus en plus insistantes, comme on voit par exemple au livre VI des Helléniques de Xénophon dans le discours que Callistratos tient à Sparte en 371 : « De tout temps des guerres ont éclaté et toutes ont pris fin, nous le savons tous ; et, pour en venir à nous, il viendra un temps — sinon maintenant, du moins plus tard — où nous désirerons la paix. Pourquoi donc faudrait-il attendre ce moment où l’abondance des maux nous fera renoncer à la lutte, plutôt que, avant que rien d’irréparable ne survienne, nous hâter de conclure la paix (εἰρήνην ποιήσασθαι) ? » [2]

Ainsi la guerre a fourni le principe d’unité des « Histoires « comme elle avait inspiré Homère qui, pour les Anciens, est l’historien de la guerre de Troie. L’épopée fut donc le modèle des récits historiques postérieurs .
- Dossier BNF : La guerre en deçà et au-delà de l’épopée

 La guerre dans l'Iliade et le lyrisme archaïque

Le siège de Troie
Œnochoé de style étrusco-corinthien
Peintre de la Sphynge barbue, Cerveteri (Étrurie), fin du VIIe siècle av. J.-C..

Argile jaune pâle, peinture noire lustrée, rougeâtre par endroits, rehauts de rouge et de blanc, H. max. 27 cm ; ø base 7 cm ; ø max. 19 cm
BnF, Monnaies, Médailles et Antiques, De Ridder 179
© Bibliothèque nationale de France
Sur la panse est représenté en frise un épisode du siège de Troie : à gauche, le cheval de bois d’où descendent des guerriers ; puis un combat entre quatre hoplites ; un char et un cavalier ; les murs de la ville, à trois rangées de pierres et crénelés, derrière lesquels apparaissent les assiégés : deux femmes (?), à l’œil rehaussé de rouge et un homme, à l’œil peint en noir. À droite, paraissant s’enfuir de la ville, un homme tenant un bâton et une femme (Anchise et sa belle-fille Créuse ?), aux costumes richement décorés, sont accompagnés de deux enfants.

Pyrrhus entre dans le cheval
Histoire de la destruction de Troie
Guido delle Colonne (1210 ?-1287 ?), auteur, XVe siècle
.
BnF, Manuscrits, français 12601 fol. 235
© Bibliothèque nationale de France

Dans le ventre creux de l’animal prennent place les plus braves soldats, parmi lesquels Diomède, Mélénas, Philoctète et Néoptolème, le jeune fils d’Achille, appelé « Pyrrhus », le « roux », âgé seulement de douze ans. Chef de l’expédition, Ulysse garde la trappe d’accès. Ils attendent là en silence, assis, entre la victoire et la mort.

Le cheval de Troie
Salon de 1874
Reproductions photographiques des principaux ouvrages exposés au Palais des Champs-Élysées par les artistes vivants
Henri-Paul Motte (1846-1922), peintre ; Goupil et Cie, photographie, 1874.

BnF, Estampes et Photographie, AD-94I-PET FOL, pl.136
© Bibliothèque nationale de France
Les Grecs ont quitté leur camp et se sont cachés derrière une île proche du rivage. Tout à leur joie, les Troyens s’assemblent autour de l’immense cheval. Pour renforcer le piège, Sinon, un espion grec resté seul, prétend avoir déserté. Il doit convaincre les Troyens qu’il s’agit d’une offrande à Athéna qui protégerait Troie une fois dans la cité. D’où sa taille démesurée pour qu’elle ne puisse en passer les portes.

Chez Homère, la guerre est le lieu privilégié de l’évaluation éthique, le lieu de manifestation de la valeur du guerrier — l’ἀρετή — au service de sa communauté. Songeons aux propos qu’échangent Glaucos et Sarpédon au moment de conduire les Lyciens dans la mêlée (Iliade, XII, 310 sqq.) :

« “Glaucos, pourquoi nous donne-t-on tant de privilèges en Lycie, places d’honneur, morceaux de choix et coupes pleines ? Pourquoi nous contemplent-ils tous là-bas comme des dieux ? Pourquoi possédons-nous sur les rives du Xanthe un immense domaine aussi riche en vergers qu’en terres à blé ? Tout cela nous impose aujourd’hui le devoir de nous tenir, comme de juste, au premier rang des Lyciens pour répondre à l’appel de la bataille ardente. Lors, chacun des Lyciens à la forte cuirasse ainsi pourra dire : ils ne sont pas sans gloire les rois qui commandent dans notre Lycie, mangeant de gras moutons, buvant les meilleurs vins. On voit qu’ils ont aussi la force et le courage comme il sied à des braves, car c’est au premier rang des Lyciens qu’ils combattent [...].
« “Puisqu’en fait et quoi qu’on fasse les déesses du trépas sont là, embusquées, innombrables, et qu’aucun mortel ne peut les fuir, ni leur échapper, allons voir si nous donnerons la gloire à un autre ou plutôt gagnons-la, nous, aux dépens d’autrui.” Il dit et Glaucos n’a garde de se dérober ni de dire non. Ils foncent, droit devant eux, conduisant la grande armée lycienne. »

 Tel est le sens des exploits du héros chez Homère : manifester sa valeur au service des siens.

Notons cependant que ce « poème de la force »16 qu’est l’Iliade n’a rien d’un poème belliciste, quoi que certains aient suggéré17. C’est dans l’Iliade qu’Arès, ce « fléau des humains », ce dieu « assoiffé de sang » est vilipendé par Zeus :

« Tu m’es le plus odieux de tous les immortels. Ton plaisir c’est toujours la querelle, la guerre et les combats » (Iliade V, 890-891).

Et l’on constate que ce dieu haïssable, qui symbolise la guerre — « les travaux d’Arès » — dans son aspect le plus sauvage et sanguinaire, s’il est immortel, n’est pas invulnérable. Dans l’Iliade même il est traité sans aucun égard par Athéna.
Au chant V (v. 29-35) et au chant XV (v. 123-142), elle blâme sans ménagements l’impétueux Ares et l’empêche d’intervenir. Et quand, au chant XXI, les deux dieux s’affrontent directement, la victoire d’Athéna est éclatante :

« [...] De sa forte main elle saisit une pierre qui se trouve là, dans la plaine, noire, rugueuse, énorme, que les gens d’autrefois ont un jour placée là pour borner quelque champ. Elle en frappe l’ardent Arès au cou et lui rompt les membres. Il tombe et, sur le sol, il couvre sept arpents. Ses cheveux sont souillés de poussière ; ses armes vibrent sur lui. Pallas Athéné éclate de rire, et, triomphante, elle lui dit ces mots ailés : “Pauvre sot ! Tu n’as donc pas compris encore à quel point je puis me flatter d’être plus forte que toi, pour que tu ailles de la sorte mesurer ta fureur à la mienne ?” [...] »

Et Pausanias nous raconte que, lors des premiers jeux olympiques, Arès se fit battre à l’épreuve de boxe par Apollon [3].
L’honneur de la première institution des jeux Olympiques appartient donc à Héraclès Idaeen, et ce fut lui qui leur donna ce nom ; il ordonna qu’on les célébrât tous les cinq ans, parce qu’ils étaient cinq frères. [10] Il y en a qui disent que Zeus y lutta avec Cronos pour savoir à qui resterait l’empire du monde ; suivant d’autres, Zeus fit célébrer ces jeux après ses victoires ; et parmi ceux qui furent couronnés, on nomme Apollon qui vainquit Hermès à la course, et Arès au pugilat : c’est pour cela, dit-on, qu’on joue sur la flûte l’air pythique pendant l’exercice du saut qui fait partie du pentathle, cet air étant consacré à Apollon, et ce dieu ayant remporté des victoires aux jeux Olympiques.

Ajoutons qu’alors que les hymnes à la Paix — Eirènè — se font de plus en plus nombreux en Grèce du VIe au IVe siècle, on ne connaît pas d’hymne à Arès.

 Du héros aux Hoplites

Quand les formes de combat évoluent et que l’on passe du duel héroïque à l’assaut des phalanges hoplitiques, la guerre reste le lieu de l’évaluation éthique : l’hoplite est prêt à mourir pour assurer le salut des siens, de sa cité.

L’hoplite fut un soldat lourdement armé par opposition au gymnète qui fut un fantassin léger. L’hoplite constitua donc l’infanterie lourde des cités Grecques antiques. Il apparut autour du VIIe siècle av.J.C. durant l’époque dite "archaïque". Cette datation traditionnelle se fonde sur un passage de "la Politique" d’Aristote évoquant le remplacement des combattants à cheval par la phalange hoplitique. Ce qui est certain c’est que des évolutions ont eu lieu à cette époque dans l’armement. La cuirasse fut modifiée, le bouclier se vit adjoindre une seconde courroie, permettant une meilleure prise en main.

Le nom "hoplite" (ou hoplítês, en Grec : ὁπλίτης hoplitēs) dérive d’hoplon (En Grec : ὅπλον òplon), qui signifie "arme" ou "soldat lourdement armé". Pour comprendre l’apparition de ce soldat, il faut partir des racines de l’histoire Grecque.

Avant les hoplites, les techniques de guerre étaient moins organisées et moins "professionnelles", voire individuelles. En effet, comme nous le raconte Homère, les batailles se faisaient en combat individuel. Le soldat homérique comptait sur l’art militaire et l’armement de l’époque Mycénienne. Il possédait un casque en bronze, un bouclier en bois recouvert de cuir, ainsi qu’une épée et une lance. L’armure complète, recouvrant presque tout le corps en plaques de bronze, qui était accompagnée par un casque fait de défense de sanglier, fut seulement utilisée par les nobles et les riches. Ces aristocrates combattaient sur des chars de guerre ou des chevaux alors que les citoyens/paysans "pauvres" étaient à pied.

Le courage n’est plus seulement un exploit : c’est le service de la cité . Les mots λαός, δῆμος, πόλις apparaissent alors fréquemment : « c’est un bien commun pour la cité et le peuple entier (ξυνὸν δ’ἐσθλὸν πόληί τε παντί τε δήμῳ) qu’un guerrier qui, bien campé, tient bon au premier rang, avec acharnement », s’exclame Tyrtée dans le fragment 9D ; et le fragment 6D, qui exhorte l’hoplite à mourir « en combattant pour sa patrie (περὶ ᾗ πατρίδι μαρνάμενον) », précise dans les vers suivants ce que recouvre la notion de patrie pour le poète — πόλις, ἀγροί, πατήρ, μήτηρ, παῖδες, ἄλοχος : la cité est devenue une réalité politique et sociale, l’idée de « communauté » est désormais institutionnelle et tangible. Et, à la mort du citoyen-guerrier toute la cité le pleure et se porte garant de la gloire éternelle de son genos. Ce fait est particulièrement frappant dans l’embatèrion de Tyrtée (fr. 15B) : « Allez, enfants de Sparte, féconde en braves fils de nos concitoyens (κῶροι πατέρων πολιατᾶν), de votre bras gauche portez le bouclier en avant, poussez hardiment la lance et n’épargnez pas votre vie : ce n’est pas la coutume à Sparte (οὐ γὰρ πάτριον τᾷ Σπάρτᾳ). » Le lien entre individu et cité est ici fortement souligné : les ancêtres du guerrier sont citoyens, l’hoplite se bat pour la gloire de sa cité, si bien que la recherche de la gloire prend une valeur politique et la guerre consacre désormais l’union des citoyens

 De la démesure à la mesure

u début du livre VII de l’Enquête d’Hérodote, le Perse Mardonios décrit, non sans ironie, l’affrontement des phalanges hoplitiques :

« Lorsqu’ils se sont déclaré la guerre les uns aux autres, ils cherchent la place la plus belle, la plus unie, et quand ils l’ont trouvée, c’est là qu’ils descendent pour combattre ; si bien que les vainqueurs ne se retirent qu’avec de grandes pertes ; quant aux vaincus, je n’en parle même pas, ils sont anéantis. Parlant la même langue, ils devraient mettre fin à leurs différends en usant de hérauts ou de messagers et par tout autre moyen que les armes » (VIl, 9)21.

Ces propos sont mis dans la bouche de Mardonios, prêt à tous les mensonges ou à des exagérations extrêmes pour convaincre Xerxès d’attaquer la Grèce. Mais si l’on admet que ce type d’affrontement représente le modèle abstrait du combat hoplitique — et le nombre des morts que recense Thucydide pour ces combats atteste l’importance du carnage, ainsi que la mention des trêves aussitôt conclues entre les belligérants pour reprendre leurs morts — il faut néanmoins rappeler que dès Hérodote l’accent est mis sur le rôle de la sophiè dans la guerre. Cette caractéristique grecque explique, autant que la liberté du citoyen et le souci des dieux de punir les actes d’hubris, la victoire des Grecs sur les Barbares. Démarate l’indique à Xerxès : les Grecs sont libres dans le respect de la loi et ils font preuve de sophiè.


A partir de ce texte et de vos recherches, expliquer la priorité accordée au groupe sur l’individu dans les guerres de la Grèce des Cités, telles qu’elles sont relatées par les historiens. Quelle différence y-a-t-il avec les récits héroïques ?

XXXVIII. Tandis qu’il continuait sa route avec son armée, le Lydien Pythius, effrayé du prodige qui avait paru dans le ciel, vint le trouver. Les présents qu’il avait faits à ce prince et ceux qu’il en avait reçus l’ayant enhardi, il lui parla ainsi : « Seigneur, je souhaiterais une grâce ; daignerez-vous me l’accorder ? c’est peu pour vous, c’est beaucoup pour moi. » Xerxès, s’attendant à des demandes bien différentes de celles qu’il lui fit, lui promit de lui tout accorder, et lui ordonna de dire ce qu’il souhaitait. Alors Pythius, plein de confiance, lui répondit : « Grand roi, j’ai cinq fils. Les conjonctures présentes les obligent à vous accompagner tous dans votre expédition contre la Grèce. Mais, seigneur, ayez pitié de mon grand âge. Exemptez seulement l’aîné de mes fils de servir dans cette guerre, afin qu’il ait soin de moi, et qu’il prenne l’administration de mon bien. Quant aux quatre autres, menez-les avec vous, et puissiez-vous revenir dans peu, après avoir réussi selon vos désirs. »

XXXIX. « Méchant que tu es, lui répondit Xerxès indigné, je marche moi-même contre la Grèce, et je mène à cette expédition mes enfants, mes frères, mes proches, mes amis, et tu oses me parler de ton fils, toi qui es mon esclave, et qui aurais dû me suivre avec ta femme et toute la maison ? Apprends aujourd’hui que l’esprit de l’homme réside dans ses oreilles. Quand il entend des choses agréables, il s’en réjouit, et sa joie se répand dans tout le corps ; mais, lorsqu’il en entend de contraires, il s’irrite. Si tu t’es d’abord bien conduit, si tes promesses n’ont pas été moins belles, tu ne pourras pas cependant te vanter d’avoir surpassé un roi en libéralité. Ainsi, quoique aujourd’hui tu portes l’impudence à son comble, tu ne recevras pas le salaire qui t’est dû, et je te traiterai moins rigoureusement que tu ne le mérites. Ta générosité à mon égard te sauve la vie à toi et à quatre de tes fils ; mais je te punirai par la perte de celui-là seul que tu aimes uniquement. » Après avoir fait cette réponse, il commanda sur-le-champ à ceux qui étaient chargés de pareils ordres de chercher l’aîné des fils de Pythius, de le couper en deux par le milieu du corps, et d’en mettre une moitié à la droite du chemin par où devait passer l’armée, et l’autre moitié à la gauche. [4]