Approches de l’Etat

Dégager les diverses significations de l’Etat et la place qu’y occupe l’individu.
Peut-on parler d’une historicité de l’Etat ?

 La polis grecque

- Cours : Marie SAUMETCité et raison en Grèce ancienne – VIDÉO – Dossier – PDF
- Vernant Jean-Pierre. Espace et organisation politique en Grèce ancienne. In : Annales. Economies, sociétés, civilisations. 20ᵉ année, N. 3, 1965. pp. 576-595.
DOI : https://doi.org/10.3406/ahess.1965.421305
www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1965_num_20_3_421305

 Platon : Cité et justice politique

République IV, 427d-435d
La justice politique a pour fonction de garantir l’ordre et la hiérarchie.

 Aristote : la Cité comme réalisation de la nature humaine

La fin de l’Etat est l’accomplissement de l’homme dans sa nature

§ 9. Livre I Politique

Delà cette conclusion évidente, que l’État est un fait de nature, que naturellement l’homme est un être sociable, et que celui qui reste sauvage par organisation, et non par l’effet du hasard, est certainement, ou un être dégradé, ou un être supérieur à l’espèce humaine. C’est bien à lui qu’on pourrait adresser ce reproche d’Homère :

Sans famille, sans lois, sans foyer....

L’homme qui serait par nature tel que celui du poète ne respirerait que la guerre ; car il serait alors incapable de toute union, comme les oiseaux de proie.


La formation de l’Etat a comme point de départ originel l’association des individus... mais cette association n’est possible que si l’Etat la garantit. Point de départ l’individu est aussi le point d’arrivée.

Que devient l’individu qui n’adhère pas à la Cité selon Aristote ?

§ 10. Si l’homme est infiniment plus sociable que les abeilles et tous les autres animaux qui vivent en troupe, c’est évidemment, comme je l’ai dit souvent, que la nature ne fait rien en vain. Or, elle accorde la parole à l’homme exclusivement. La voix peut bien exprimer la joie et la douleur ; aussi ne manque-t-elle pas aux autres animaux, parce que leur organisation va jusqu’à ressentir ces deux affections et à se les communiquer. Mais la parole est faite pour exprimer le bien et le mal, et, par suite aussi, le juste et l’injuste ; et l’homme a ceci de spécial, parmi tous les animaux, que seul il conçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et tous les sentiments de même ordre, qui en s’associant constituent précisément la famille et l’État.

§ 11. On ne peut douter que l’État ne soit naturellement au-dessus de la famille et de chaque individu ; car le tout l’emporte nécessairement sur la partie, puisque, le tout une fois détruit, il n’y a plus de parties, plus de pieds, plus de mains, si ce n’est par une pure analogie de mots, comme on dit une main de pierre ; car la main, séparée du corps, est tout aussi peu une main réelle. Les choses se définissent en général par les actes qu’elles accomplissent et ceux qu’elles peuvent accomplir ; dès que leur aptitude antérieure vient à cesser, on ne peut plus dire qu’elles sont les mêmes ; elles sont seulement comprises sous un même nom. § 12. Ce qui prouve bien la nécessité naturelle de l’État et sa supériorité sur l’individu, c’est que, si on ne l’admet pas, l’individu peut alors se suffire à lui-même dans l’isolement du tout, ainsi que du reste des parties ; or, celui qui ne peut vivre en société, et dont l’indépendance n’a pas de besoins, celui-là ne saurait jamais être membre de l’État. C’est une brute ou un dieu.

- Que nous apprend une analogie ?
- Clarifier le sens de cette analogie de la Cité et du corps ?

§ 13. La nature pousse donc instinctivement tous les hommes à l’association politique. Le premier qui l’institua rendit un immense service ; car, si l’homme, parvenu à toute sa perfection, est le premier des animaux, il en est bien aussi le dernier quand il vit sans lois et sans justice. Il n’est rien de plus monstrueux, en effet, que l’injustice armée. Mais l’homme a reçu de la nature les armes de la sagesse et de la vertu, qu’il doit surtout employer contre ses passions mauvaises. Sans la vertu, c’est l’être le plus pervers et le plus féroce ; il n’a que les emportements brutaux de l’amour et de la faim. La justice est une nécessité sociale ; car le droit est la règle de l’association politique, et la décision du juste est ce qui constitue le droit.

 Cicéron : les diverses sociétés humaines

Texte

Il y a plusieurs degrés parmi les sociétés humaines. Partant de celle qui s’étend sans limites, nous en trouvons une dont les membres sont plus proches les uns des autres parce qu’ils sont de même race, de même nationalité, parlent, ce qui est un lien très puissant, le même langage. Le fait d’appartenir à la même cité augmente encore leur intimité. Il y a beaucoup de choses qui sont communes entre les hommes d’une même cité : la place où se traitent les affaires publiques, les temples, les portiques, les rues, les lois, les règles du droit, les tribunaux, les élections et, outre les coutumes, les amitiés particulières et les nombreuses relations d’affaires.
Plus étroite encore est la société familiale : le petit cercle qu’elle forme est juste à l’opposé de la société sans bornes que forme le genre humain. Le désir de procréer en effet, qui est un trait commun à tous les vivants, fait du ménage de l’homme et de la femme la première société ; nos enfants sont ensuite pour nous les êtres les plus proches, nous avons même demeure, eux et nous, et tout nous est commun avec eux. C’est là le commencement de la cité, le lieu de naissance de la république. Viennent ensuite les frères, leurs enfants, les enfants de leurs enfants ; une demeure unique ne peut plus contenir tout ce monde, ils essaiment vers d’autres maisons qui sont à la première comme des colonies à la mère-patrie. De là des mariages, des parentés, un élargissement de la famille. Cette multiplication, cette prolifération sont l’origine des États.
Les liens du sang unissent les hommes par le bien qu’ils se veulent et l’affection qu’ils ont les uns pour les autres. Car c’est un grand point de posséder des monuments rappelant les noms des ancêtres, d’offrir les mêmes sacrifices aux dieux, d’avoir des sépultures communes. Mais, de toutes les sociétés, nulle ne l’emporte en solidité, en excellence sur celle des hommes de bien se ressemblant moralement et liés d’amitié. C’est vraiment, il nous arrive souvent de le dire, une chose belle à voir même en un étranger, qu’une âme capable d’amitié ; un tel spectacle nous émeut et nous incline à devenir les amis de ceux qui donnent cet exemple.
Et s’il est vrai que toute vertu a de l’attrait, nous porte à aimer ceux en qui elle paraît exister, encore la justice et la libéralité ont-elles ce pouvoir au plus haut degré. Or rien n’est plus aimable et n’attache plus étroitement des êtres distincts que la ressemblance morale. Ils ont mêmes soucis, même volonté, chacun d’eux aime son ami plus que soi-même et ainsi arrive-t-il que, selon le vœu de Pythagore, il y ait fusion de plusieurs en un seul. C’est une grande chose que cette étroite communion faite d’un échange de bons offices : aussi longtemps qu’ils sont à la fois mutuels et agréables, ils créent des liens étroits entre ceux qui en sont les auteurs et les bénéficiaires.
Si toutefois l’on passe méthodiquement en revue toutes les sortes de lien social, celui qui attache à la république chacun de nous, paraîtra le plus fort et aussi le plus aimé. Nos parents, nos enfants, nos proches, nos amis nous sont chers, mais notre patrie embrasse dans son unité toutes nos affections à tous. Quel homme de bien hésiterait à chercher la mort, si cela devait être utile à la patrie ? Il n’en faut que plus détester la perversité monstrueuse de ces hommes qui l’ont criminellement déchirée, n’ont eu, n’ont encore d’autre souci que de la détruire de fond en comble.
Si cependant l’on veut dresser une échelle des obligations sociales, on devra mettre au premier rang celles que nous avons envers notre patrie et ceux de qui nous sommes nés : c’est à eux que nous devons le plus ; ensuite viendront nos enfants et toute notre maisonnée qui n’attend que de nous aide et protection, puis ceux de nos parents plus éloignés avec lesquels nous nous entendons bien : souvent nous partageons le même destin. Donc et avant tout, ceux que je viens de nommer doivent pouvoir compter sur nous pour les aider à vivre, mais nous partagerons la vie de nos amis, c’est avec eux principalement que nous échangerons, outre le pain et le sel, des conseils, des propos, des exhortations, des consolations, parfois aussi des reproches. Il n’est rien de plus doux qu’une amitié qui se fonde sur des ressemblances morales.
source

 Hobbes : l’Etat est un rassemblement artificiel des individus

Définition de l’Etat

La nature (l’art par lequel Dieu a fait le monde et le gouverne) est si bien imitée par l’art de l’homme, en ceci comme en de nombreuses autres choses, que cet art peut fabriquer un animal artificiel. Car, étant donné que la vie n’est rien d’autre qu’un mouvement de membres, dont le commencement est en quelque partie principale 1 intérieure 2, pourquoi ne pourrions-nous pas dire que tous les automates (des engins 3 qui se meuvent eux-mêmes 4, par des ressorts et des roues, comme une montre 5) ont une vie artificielle ? Car qu’est-ce que le coeur, sinon un ressort, les nerfs, sinon de nombreux fils 6, et les jointures 7, sinon autant de nombreuses roues qui donnent du mouvement au corps entier, comme cela a été voulu par l’artisan. L’art va encore plus loin, imitant cet ouvrage raisonnable et le plus excellent de la Nature 8, l’homme. Car par l’art est créé ce grand LEVIATHAN appelé RÉPUBLIQUE 9, ou ÉTAT (en latin, CIVITAS), qui n’est rien d’autre qu’un homme artificiel, quoique d’une stature et d’une force supérieures à celles de l’homme naturel, pour la protection et la défense duquel il a été destiné, et en lequel la souveraineté est une âme artificielle 10, en tant qu’elle donne vie et mouvement au corps entier, où les magistrats et les autres officiers 11 affectés au jugement et à l’exécution 12 sont des jointures artificielles, la récompense et la punition (qui, attachées au siège de la souveraineté, meuvent donne vie et mouvement au corps entier, où les magistrats et les autres officiers 1 affectés au jugement et à l’exécution 2 sont des jointures artificielles, la récompense et la punition (qui, attachées au siège de la souveraineté, meuvent chaque jointure 3, chaque membre pour qu’il accomplisse son devoir 4) sont les nerfs, et [tout] cela s’accomplit comme dans le corps naturel : la prospérité 5 et la richesse de tous les membres particuliers sont la force, le salus populi (la protection du peuple 6) est sa fonction 7, les conseillers, qui lui proposent toutes les choses qu’il doit connaître 8, sont la mémoire, l’équité et les lois sont une raison et une volonté artificielles, la concorde est la santé, la sédition est la maladie, et la guerre civile est la mort. En dernier, les pactes et les conventions 9, par lesquels les parties de ce corps politique ont en premier lieu étaient faites, réunies et unifiées 10, ressemblent à ce Fiat ou au Faisons l’homme prononcé par Dieu lors de la création 11.

Notes :

1 Le mot « principal » est négligé par G. Mairet. (NdT)
2 R. Anthony : « dont le principe est interne, dans quelque partie principale du corps ». (NdT)
3 R. Anthony : « les machines ». (NdT)
4 « that move themselves ». La traduction de G. Mairet (« machines mues ») est infidèle. (NdT)
5 R. Anthony : « comme le font les horloges ». (NdT)
6 R. Anthony : « des cordes ». (NdT)
7 R. Anthony : « articulations ». (NdT)
8 R. Anthony : « ce chef-d’oeuvre rationnel de la nature ». (NdT)
9 « Commonwealth ». R. Anthony : « chose publique ». (NdT)
10 « in which the sovereignty is an artificial soul ». (NdT)
11 R. Anthony : « fonctionnaires ». (NdT)
12 « other officers of judicature and execution ». (NdT)
— -
R. Anthony : « fonctionnaires ». (NdT)
2 « other officers of judicature and execution ». (NdT)
3 R. Anthony : « stimulent les articulations ». (NdT)
4 R. Anthony : « leur office ». (NdT)
5 R. Anthony : « l’opulence ». (NdT)
6 R. Anthony : « le salut du peuple ». (NdT)
7 « business ». (NdT)
8 R. Anthony : « qui l’informent de ce qu’il a besoin de connaître ». (NdT)
9 « The pacts and covenants ». R. Anthony : « les pactes et les contrats ». (NdT)
10 « set together, and united ». . Anthony : "Enfin, les pactes et les contrats qui à l’origine
présidèrent à la constitution, à l’assemblage et à l’union des parties de ce corps politique".
(NdT)
11 On rappelera que « fiat » n’est pas utilisé dans la Vulgate au moment de la création de l’homme, mais au tout début de la Genèse, en I, 3 (« dixitque Deus fiat lux et facta est lux ») et en I, 6 (« dixit quoque Deus fiat firmamentum in medio aquarum et dividat aquas ab aquis »). (NdT)

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