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DESCARTES ET LA CREATION CONTINUEE

La loi d’inertie

macherey (2017, 20 juin). Le thème de la continuité de Descartes à Spinoza. La philosophie au sens large. Consulté le 2 mai 2024, à l’adresse https://doi.org/10.58079/su8k

Il devient alors possible de comprendre qu’immobilité et mouvement ne sont pas les termes d’une alternative, mais les déterminations complémentaires d’une réalité naturelle qui, considérée dans sa globalité, ne change pas, alors que les rapports entre ses parties sont affectés d’une quantité illimitée de transformations, appréciables en termes de mouvement relatif et non absolu. Ainsi, tous les corps sont en mouvement les uns par rapport aux autres, dans des conditions telles qu’aucun ne peut être considéré, sinon d’un point de vue superficiel et illusoire, comme étant, pris en soi, dans un état de mouvement ou de repos absolus. C’est ce que traduit la loi d’inertie, dont Descartes fait la première loi de la nature : selon celle-ci, telle qu’elle est énoncée dans l’article 37 de la deuxième partie des Principes de philosophie, « chaque chose en particulier continue d’être en même état autant qu’il se peut et jamais elle ne change que par la rencontre des autres », le mouvement d’un corps étant toujours relatif à l’action exercée sur lui par un autre corps qui modifie son état antérieur. Ceci signifie que ce qu’on nomme mouvement est, dans tous les cas, une modification de mouvement, et non une création de mouvement à partir d’un état de repos ou d’absence de mouvement absolus, représentation en elle-même privée de sens rationnel.

Dans le paragraphe 37 de la deuxième partie des Principes de philosophie, Descartes développe cette thèse de la manière suivante :

« Mais pour ce que nous habitons une terre dont la constitution est telle que tous les mouvements qui se font auprès de nous cessent en peu de temps, et souvent par des raisons qui sont cachées à nos sens, nous avons jugé, dès le commencement de notre vie, que les mouvements qui cessent ainsi par des raisons qui nous sont inconnues s’arrêtent d’eux-mêmes, et nous avons encore à présent beaucoup d’inclination à croire le semblable de tous les autres qui sont au monde, à savoir que naturellement ils cessent d’eux-mêmes, et qu’ils tendent au repos, pour ce qu’il nous semble que nous en avons fait l’expérience en plusieurs rencontres. Et toutefois ce n’est qu’un faux préjugé qui répugne manifestement aux lois de la nature, car le repos est contraire au mouvement, et rien ne se porte par l’instinct de sa nature à son contraire ou à la destruction de soi-même (nihil ad suum contrarium sive ad destructionem sui ipsius ex propria natura ferri potest ) »
Edition Adam-Tannery des Oeuvres de Descartes, t. IX, II, p. 85, et t. VIII p. 63. [↩]